À la publication des résultats PISA 2025, les commentaires de la presse et des responsables du monde éducatif belge semblaient plutôt mitigés. D’un côté, il a été constaté, tant au niveau national que dans l’ensemble des pays de l’OCDE, une baisse des performances moyennes des élèves dans toutes les disciplines. De l’autre, une réduction apparente des disparités sociales a suscité un optimisme relatif. En Belgique francophone, certains ont même discerné les premiers signes d’efficacité du Pacte d’excellence et des décrets relatifs à l’affectation des élèves. Hélas, ces perspectives semblent désormais sérieusement remises en cause.
L’enquête PISA évalue, tous les trois ans, les compétences d’un échantillon représentatif d’élèves de 15 ans en mathématiques, en sciences et en compréhension de l’écrit. Cette étude est réalisée dans tous les pays membres de l’OCDE ainsi que dans plusieurs pays partenaires. La base de données PISA inclut, pour chaque élève, ses résultats dans ces trois domaines et des indicateurs de positionnement social : diplômes et professions des parents, statut migratoire, langue parlée et variables liées aux conditions familiales, comme le logement ou les ressources culturelles, telles que les ouvrages disponibles. Ces éléments permettent de construire un indice de statut socio-économique, appelé ESCS (educational, social and cultural scale), qui sert à analyser l’influence de l’origine sociale sur les performances scolaires et, par extension, à évaluer l’équité des systèmes éducatifs.
Baisse inattendue des inégalités
Il existe plusieurs méthodes pour quantifier cette (in)égalité. Il est d’usage, par exemple, de confronter les performances moyennes des 25 % d’élèves les plus favorisés à celles des 25 % les plus défavorisés (en se fondant sur les indices ESCS extrêmes). C’est cet écart que retiennent le rapport officiel PISA 2025 ainsi que les deux rapports des communautés belges pour affirmer une forte réduction des inégalités sociales scolaires au sein de l’OCDE et dans nos deux communautés.
L’optimisme semblait de mise : dans la quasi-totalité des pays, l’inégalité sociale de performance ainsi mesurée semblait en chute libre, le plus souvent en raison d’une baisse des scores des plus « favorisés » mais aussi, notamment en Belgique, d’une hausse sensible des résultats des plus « défavorisés ». Ainsi, entre 2022 et 2025, le score en sciences des élèves du quartile le plus « défavorisé » a progressé de 5 points pour l’ensemble de l’OCDE, tandis que celui du quartile le plus favorisé a reculé de 8 points. En d’autres termes, l’inégalité a diminué de 13 points. Pour la Belgique, cette baisse atteindrait même 22 points.
Toutefois, la communauté scientifique a manifesté son étonnement face à des variations aussi marquées et généralisées. La diminution des inégalités entre élèves « favorisés » et « défavorisés » était d’autant plus surprenante que les écarts entre les « meilleurs » et les « moins bons » ont continué de croitre, ainsi que le montre la figure 1.[1]

Quand l’OCDE ne respecte pas ses propres recommandations
Ce sont des chercheurs du bureau d’étude espagnol Innovamat Research Lab qui viennent, semble-t-il, de découvrir le pot aux roses.[2] Leur examen du rapport technique du PISA 2025 révèle en effet une modification profonde du mode de calcul de l’indice ESCS par rapport aux éditions antérieures. La variable HOMEPOS, qui regroupe les indicateurs de possession matérielle, a été substantiellement remaniée : les catégories relatives aux types de livres détenus par les parents ont été supprimées, tandis que de nouveaux éléments ont été introduits, tels que la présence d’une piscine ou l’emploi de personnel domestique. L’OCDE précise dans son document technique : « Contrairement aux cycles précédents, l’ESCS calculé pour PISA 2025 n’est pas traité comme une échelle tendancielle. Cette décision s’explique par des modifications majeures apportées à la section du questionnaire élève, notamment dans la collecte des données relatives au niveau d’études des parents, à leur profession et aux biens matériels du foyer. »
Une « échelle tendancielle » est un instrument conçu pour assurer le suivi des évolutions, en permettant des comparaisons pertinentes d’un cycle à l’autre. En précisant que l’indice ESCS 2025 « n’est pas traité comme une échelle tendancielle », le rapport technique avertit explicitement de l’impossibilité de le comparer aux indices des cycles précédents. C’est précisément l’alerte que, selon les chercheurs espagnols, le rapport principal aurait négligée en publiant des comparaisons entre 2022 et 2025. En d’autres termes, l’OCDE consigne elle-même la rupture méthodologique dans son document technique, tandis que le rapport principal présente ces comparaisons comme valides.
Correction : l’inégalité s’accroît !
Les chercheurs du bureau d’études Innovamat ont poussé l’analyse plus loin. Afin d’appréhender l’évolution réelle des inégalités sociales scolaires, ils ont élaboré un nouvel indice ESCS ne conservant que les composantes communes à PISA 2025 et aux éditions antérieures. Ils ont ensuite recalculé l’écart entre les quartiles extrêmes. Les résultats obtenus, par exemple en mathématiques, pour l’ensemble de l’OCDE et pour un échantillon arbitraire de pays, sont les suivants (tableau 1).
| Tableau 1. Evolution 2022-2025 de l’écart entres quartiles sociaux extrêmes pour les résultats en mathématiques |
||
|---|---|---|
| Selon le rapport PISA officiel |
Calcul corrigé | |
| OCDE | -11,2 | 1,6 |
| Belgique | -19,7 | -8,1 |
| France | -18,0 | -4,6 |
| Pays Bas | -4,3 | -1,7 |
| Suède | -19,2 | -1,3 |
| USA | -9,0 | 6,0 |
| Espagne | -13,7 | 0,2 |
Il ressort que les inégalités, recalculées à l’aide d’un indicateur socio-économique comparable entre les deux éditions, ne témoignent plus de la baisse brutale annoncée dans le rapport officiel (−11,2), mais même d’une légère progression (+1,6). Ce constat s’applique également aux sciences et à la lecture.
Concernant la Belgique, la diminution de 19,7 points de l’écart entre les catégories « les plus favorisées » et « les moins favorisées », initialement présentée comme encourageante, doit être réévaluée à −8,1 points. Il s’agit néanmoins d’une réduction notable des inégalités. Il convient toutefois de noter que les disparités sociales de performance en Belgique résultent à la fois de différences intra-communautaires (au sein des systèmes éducatifs flamand et francophone) et intercommunautaires (entre une Flandre plus aisée et une Fédération Wallonie-Bruxelles plus précaire). La baisse de 8,1 points de l’écart interquartile s’expliquerait donc en partie par la diminution des scores moyens PISA, plus marquée en Flandre qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles. Malheureusement, les chercheurs espagnols n’ont pas distingué l’évolution au sein de nos deux communautés. Peut-être des chercheurs belges pourraient-ils s’atteler à cette tâche…
Les chercheurs espagnols remarquent aussi que si l’on mesure l’origine sociale par la seule variable PARED, c’est-à-dire le niveau d’instruction des parents, alors l’inégalité s’accroit grandement entre les éditions PISA 2022 et 2025, essentiellement au détriment des élèves les moins favorisés : le score du quartile inférieur chute de 11 points, alors que le quartile supérieur gagne 2 points.
La baisse du niveau est uniforme à travers les classes sociales
La figure 2 illustre, pour l’ensemble de l’OCDE, l’évolution du score en mathématiques entre 2022 et 2025, par décile socio-économique (D1 = 10 % les plus défavorisés, D10 = 10 % les plus aisés). La courbe bleue correspond aux données officielles de l’OCDE, tandis que la courbe rouge reflète la correction proposée par les chercheurs espagnols. Alors que les résultats officiels indiquent une baisse modérée pour les huit premiers déciles et une diminution nettement plus marquée pour les plus aisés, la correction suggère une dégradation relativement homogène des performances dans toutes les catégories sociales.

Les résultats des chercheurs espagnols doivent toutefois être interprétés avec précaution. En restreignant les composantes de l’indice ESCS aux seuls éléments communs aux éditions 2022 et 2025, ils en diminuent considérablement la richesse, et donc la validité.
Il ne s’agit pas non plus de remettre en cause la qualité intrinsèque du nouvel indice ESCS élaboré par l’OCDE. Il est probablement un peu plus représentatif que son prédécesseur du capital financier et un peu moins du capital culturel. Toutefois, ce changement rend toute comparaison à long terme caduque. Il est pour le moins surprenant que l’OCDE publie de telles comparaisons alors que son propre rapport technique en souligne l’invalidité.
Quelle est la position relative de la Belgique en matière d’inégalités scolaires ?
Lors des précédentes éditions de PISA, l’Aped avait publié des analyses fondées sur un traitement statistique original des données. L’écart entre les performances des quartiles extrêmes ne constitue pas l’indicateur le plus pertinent de l’équité. D’une part, il ne prend en compte que les groupes sociaux extrêmes, excluant ainsi les 50 % d’élèves situés au centre de la hiérarchie sociale. D’autre part, il ne rend compte que de la tendance moyenne de la relation entre l’origine sociale et les résultats, sans préciser l’intensité de ce lien : s’agit-il d’un déterminisme marqué ou d’une relation plus souple ? Notre indice a été élaboré en combinant le gradient socio-économique de la performance (la pente β d’une régression linéaire entre le score PISA et l’indice ESCS) avec la part de la variance expliquée par l’origine sociale (le coefficient de détermination r² de cette régression).[3]
Comme prévu, en raison des éléments précédemment exposés, la réitération de ce calcul pour PISA 2025 aboutit à des résultats nettement distincts de ceux de 2022. La figure 3 les présente pour 29 pays européens.[4] En 2022, la Belgique occupait, selon notre indice, la cinquième place des pays les plus inégalitaires d’Europe. En 2025, le même calcul, mais avec le nouvel indice ESCS, situe notre pays au septième rang sur 29. Il est tout à fait possible que cette évolution ne reflète pas une amélioration de notre situation, mais plutôt une dégradation marquée de celle de pays tels que l’Allemagne et les Pays-Bas.
En somme, il n’y a aucune raison de se réjouir, ni de tirer des conclusions hâtives quant aux effets supposés bénéfiques de telle ou telle mesure gouvernementale.

Notes
- PISA 2025 Results (Volume I), OECD 2026, p. 57 ↑
- Cobreros L. et.all. ,Explaining the learning decline in PISA 2025 by socioeconomic quartiles through methodological changes, Working paper – Revised· Last version: September 24, 2026. https://www.innovamat.com/wp-content/uploads/2026/09/PISA2025_WP.pdf ↑
- Concrètement l’indice se calculait par la formule : log(ß.r2) ↑
- Le Luxembourg est absent parce que nous l’avions omis dans notre étude de PISA 2022. En 2025 il se classe au tout début, parmi les systèmes les moins équitables. ↑







