Après un été suffoquant, l’urgence d’une éducation rigoureuse aux enjeux environnementaux

Alors que l’été 2026 a battu tous les records de chaleur, rappelant à qui l’aurait oublié l’urgence d’agir face au dérèglement climatique, le gouvernement Arizona a quant à lui continué de regarder ailleurs. Il apparait de plus en plus clairement qu’entre déni climatosceptique et « pauses environnementales », qu’entre marchandisation de la nature et fuite en avant technologique, le capitalisme et ses agents nous mènent tout droit dans une dangereuse impasse. Pour en sortir, une éducation rigoureuse aux enjeux environnementaux apparaît comme une urgence démocratique : former des citoyens capables de comprendre les mécanismes, les causes et les conséquences des crises environnementales est indispensable pour que ceux-ci puissent contribuer à la construction d’une société dans laquelle les besoins humains et les enjeux écologiques passent avant les profits.

Incuries gouvernementales

Flashback : l’été 2026 avait commencé fort. La semaine du 21 au 27 juin était devenue la plus chaude jamais enregistrée en Belgique depuis le début des observations météorologiques. Cette première vague de chaleur avait rendu les classes irrespirables, entrainant de nombreuses fermetures d’écoles… et une circulaire lunaire en provenance du Cabinet Glatigny : les bons conseils de la Ministre sur les vertus de l’ombre et de l’hydratation par canicule resteront dans les mémoires comme autant d’illuminations salvatrices. Juillet et août ont été du même acabit (IRM, 2026) : deux nouvelles vagues de chaleur portant à 15 le nombre de jours au-dessus des 30°C (soit 3 fois la normale), une sécheresse pratiquement sans précédent depuis 1892, un gigantesque incendie dans les Hautes Fagnes. Bilan humain : 3.000 décès selon Sciensano, « qui ne doivent pas occulter les personnes qui ont survécu mais dont l’état de santé a été sérieusement détérioré par ces épisodes », ajoute un médecin-expert dans les pages du Soir (Durieux, 2026). Si le Ministre Francken, au pire de la canicule, s’était réjoui du bon temps et avait conseillé aux citoyen(ne)s de boire une bière en bord de piscine, Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du GIEC, dénonçait quant à lui « un scandale de première importance ». « Ça devrait être au sommet de l’agenda politique » expliquait le climatologue (Dupont, 2026). « Si on avait 3.000 morts suite à une explosion, une catastrophe aérienne (…) on aurait tout le monde qui serait mobilisé. Ici, on a 3.000 personnes, bien souvent pauvres et cachées sous des toits surchauffés, dont on se fiche, et je trouve ça scandaleux ». Bilan environnemental : quelque 3.400 hectares partis en fumée dans les Fagnes, avec des espaces naturels qui mettront des décennies à se régénérer… à condition d’être épargnés par de nouveaux incendies d’ici là.

Ces vagues de chaleur n’ont évidemment rien d’une surprise ni d’un évènement isolé. Le climat s’enflamme, et les nouveaux records de température ne tiennent désormais plus que quelques années, avant d’être inexorablement battus par de nouveaux épisodes caniculaires toujours plus chauds, toujours plus longs, toujours plus fréquents. Conformément aux prédictions des climatologues, les scénarios météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus plausibles, donc de plus en plus réguliers. Comme le résumait la formule choc d’une climatologue française, il est fort probable que nous ayons vécu cette année l’un des étés les plus frais du reste de notre vie… Les scientifiques alertent ; les gouvernements capitalistes regardent ailleurs. Ils regardent à vrai dire dans la seule direction vers laquelle les capitalistes savent regarder : celle du profit.

Les fausses solutions du capitalisme

Frédéric Lordon (2021) s’est amusé de ces intellectuels médiatiques qui déploient des trésors d’ingéniosité à éluder la responsabilité principale du capitalisme dans le réchauffement climatique, et plus largement dans l’ensemble des crises environnementales ; ceux-là sont généralement accueillis bras ouverts sur les plateaux de télévision, en leur qualité de « Grandes Consciences qui ne dérangent rien ». On parle alors d’ « anthropocène », et c’est « l’Homme » qui est coupable, sans qu’on ne sache vraiment lequel, ni s’il y en a qui sont plus responsables que d’autres, ni même si le système économique qui a vu les crises environnementales se multiplier porterait une quelconque responsabilité dans leur survenue.

Les capitalistes, quant à eux, changent de stratégie au gré du temps, passant du déni aux propos rassurants, à l’instar des cigarettiers d’autrefois. Première stratégie, donc : nier le réchauffement climatique. C’est par exemple le Clarinval millésime 2012-2013, qui invitait des climato-sceptiques au Parlement (De Muelenaere, 2012), ou qui du haut de son expertise faisait la leçon au vice-président du GIEC, lui expliquant que le réchauffement climatique… était à l’arrêt depuis 15 ans (Lecocq, 2014). Seconde stratégie, désormais dominante : reconnaitre la réalité du réchauffement climatique, mais assurer que le capitalisme est porteur de toutes les solutions pour le juguler, et même que tout est sous contrôle et qu’on aurait tort de s’alarmer pour si peu. C’est le Clarinval seconde période, qui reconnait le réchauffement climatique, mais « like » en 2019 le tweet d’une députée du Rassemblement National qui estime que Greta Thunberg mérite « une bonne fessée » ; le Clarinval qui en juillet 2025 estime qu’ « on est allé trop loin, trop vite » en matière de climat et d’environnement, et qu’il convient à présent de faire une pause. Rien de bien original, il reprenait ainsi l’antienne de tous les gouvernements capitalistes à travers le monde, et renchérissait sur l’ancien Premier Ministre libéral Alexander De Croo, lui aussi initiateur d’une pause environnementale deux années plus tôt (Demonty & Hofmann, 2023). Sous les latitudes capitalistes, peu importe qu’on soit en retard sur tous les agendas de l’action climatique, on joue en réalité à qui fera le plus de pauses ­­- et de régressions sociales – pour s’assurer un « avantage compétitif ». A ce jeu-là celui qui gagne est celui qui fait le moins.

Quand le capitalisme ne fait pas de pause, il avance ses propres solutions. Celles-ci se déclinent essentiellement en deux volets, désormais largement documentés (Magdoff & Foster, 2017 ; Morena, 2023 ; Tordjman, 2021). Il y a d’abord la marchandisation de la nature, qui consiste à donner un prix à tous les éléments naturels (de la forêt tropicale à la zone humide, en passant par la pollinisation et les puits de carbone) pour « libérer la valeur économique de la nature ». Le capitalisme recodifie ainsi tout ce qui lui tombe sous la main selon ses propres catégories : après que les travailleurs et travailleuses sont devenus des « ressources humaines », la nature est reconfigurée en « capital naturel ». Attribuez une valeur monétaire aux éléments naturels, en proportion des « services écosystémiques » qu’ils nous rendent, et les voilà aussitôt sauvés par le simple jeu des mécanismes du marché. La seconde solution avancée par les capitalistes consiste en une fuite en avant technologique, dont Tordjman (2021) dresse un inventaire glaçant tant tout ceci consiste à jouer aux apprentis-sorciers avec les conditions environnementales de notre survie. Un exemple parmi d’autres : des startups se proposent de déverser des tonnes de fer dans les océans pour nourrir un phytoplancton absorbeur de CO2. Il n’est pas du tout certain que ceci ait un impact sensible sur le climat. En revanche, il ne fait guère de doute que cela détruirait les écosystèmes et générerait de juteux profits (Lucchese, 2025 ; Tordjman, 2021).

On l’a compris, les capitalistes n’excluent pas de préserver le climat et les écosystèmes… mais à condition que cela ne grève pas les profits. Manque de pot, cette condition ne se trouve presque jamais satisfaite (Romanello & al., 2023). Le business vert promet de sauver le climat et les écosystèmes… mais à condition que cela offre de lucratives opportunités d’investissement, business oblige. Dans cette perspective-là, les besoins sociaux et écologiques passent toujours après les revenus du capital, raison pour laquelle le capitalisme vert nous emmène tout droit vers le désastre environnemental et humain (Hickel, 2025). Ce qui fait dire à Frédéric Lordon (2022) que nous sommes à présent devant un choix binaire, qu’il résume en ces termes : anthropocide ou capitalocide.

Nous vivons dans un monde au potentiel productif immense, et pourtant nous sommes confrontés à la défavorisation et à l’effondrement écologique. Pourquoi ? Parce que dans le cadre du capitalisme, la production n’a lieu que quand et où elle est rentable. Les besoins sociaux et écologiques viennent après les revenus du capital. (…) Prenez la transition écologique. Nous avons les connaissances, la main-d’œuvre et les ressources nécessaires pour construire rapidement des infrastructures pour les énergies renouvelables, moderniser les bâtiments et développer le transport en commun. Mais ce ne sont pas des investissements rentables, donc le capitalisme ne les finance pas. Pendant ce temps, nous continuons à produire des produits de luxe, des combustibles fossiles et des armes – des choses qui nuisent activement aux personnes et à la planète – parce qu’elles sont rentables. Cette contradiction est au cœur de l’effondrement écologique.

Jason Hickel

 

Une éducation environnementale à hauteur des enjeux… et sans œillères

Face à l’urgence climatique, et plus largement face aux urgences environnementales, se dresse dès lors une urgence démocratique et éducative : il est indispensable de former des citoyens qui comprennent ces enjeux à travers leurs multiples dimensions historique, scientifique, technologique, géographique, économique, sociale, philosophique… Des citoyens qui, forts de ces connaissances solides, soient capables de bâtir une société juste et durable, c’est-à-dire une société qui allie prise en compte des enjeux environnementaux et rupture avec l’exploitation des travailleurs et des « pays du Sud ». Or l’enquête réalisée par l’Aped en 2019 montre que notre système scolaire échoue largement dans cette mission (Hirtt, 2019). A l’époque, nous avions interrogé plus de 3.000 élèves du dernier cycle de l’enseignement secondaire. Notre enquête avait révélé que très peu de ces élèves comprenaient les mécanismes du réchauffement climatique et ses causes. Que trop peu d’entre eux étaient conscients de l’urgence climatique, de l’ampleur des conséquences ou encore des enjeux Nord-Sud relatifs à cette crise. Notre enquête montrait également de fortes inégalités sociales dans la maitrise de ces connaissances ; ce sont les futurs exploités, qui seront aussi les plus exposés aux conséquences des crises environnementales, qui en connaissent le moins bien les tenants et les aboutissants. A l’époque, nous n’étions dès lors par étonnés de constater que le taux de participation aux actions et mobilisations pour le climat était cinq fois moindre dans l’enseignement professionnel par rapport à l’enseignement général.

Une éducation sérieuse aux enjeux climatiques, et plus largement environnementaux, ne peut dès lors se satisfaire de vagues « campagnes de sensibilisation » ponctuelles aux retombées incertaines en termes de connaissances rigoureusement ancrées. Elle ne peut pas davantage s’arrêter à d’utiles mais insuffisantes activités dont le principal objectif serait de créer un lien émotionnel avec la nature, comme l’induisent parfois certains courants de l’éco-pédagogie (Mottint, 2023). Elle ne peut pas non plus se limiter à une « éducation colibri », qui se bornerait à inciter les jeunes à changer leurs « gestes au quotidien », les conduisant ainsi à penser que les crises environnementales ne sont qu’affaire de comportements individuels. Elle doit impérativement en passer par la transmission de connaissances structurées, portant à la fois sur les mécanismes, les causes et les conséquences des crises environnementales, connaissances dont la Plateforme wallonne pour le GIEC a proposé de précieuses synthèses (Plateforme wallonne pour le GIEC, 2019, 2024).

Une éducation progressiste aux enjeux environnementaux ne peut par ailleurs se retrancher derrière une fausse neutralité qui consisterait à ne pas parler des liens de causalité entre capitalisme et crises environnementales. Ne pas évoquer ces liens-là, ne pas les soumettre à la réflexion et au débat avec les élèves, n’aurait rien de neutre ; il s’agirait d’une dissimulation qui sert le capitalisme en occultant ses impacts négatifs sur les humains et les écosystèmes. De même, une éducation progressiste ne peut tenir aux jeunes le discours selon lequel nous tous, humains, serions dans une même barque. Ce discours dissimule lui aussi les très inégales responsabilités entre le Nord et le Sud et entre les différentes classes sociales, de même qu’il laisse à penser que nous encourrions tous les mêmes risques en cas de naufrage. Comme l’explique Malm (2017), les dommages environnementaux pèsent bien plus lourdement sur les exploités et, dans le système économique actuel, l’hypothèse la plus plausible est celle qu’il n’y aura pas de « bateau commun pour toute l’humanité », mais bien « un canot de sauvetage armé » pour quelques-uns.

Tout ceci, bien entendu, exige des moyens, des adaptations dans les programmes, et une augmentation du temps scolaire qui permettent à tous les élèves d’acquérir un ambitieux bagage de connaissances dans de multiples et vastes domaines. En attendant, les enseignants progressistes feront ce qu’ils peuvent pour faire de la place, dans leur cours de sciences, de mathématiques, de géographie, de sciences sociales, de français, d’histoire, à ces contenus vecteurs de citoyenneté critique. Et ce n’est pas rien : chaque opportunité saisie de relier les savoirs scolaires à la compréhension et à la transformation du monde participe de l’effort vers une éducation véritablement démocratique.

Il y a fort à parier que l’on retrouvera par ailleurs ces enseignants progressistes dans les rues bruxelloises les 9 et 11 octobre prochains, à l’occasion des mobilisations contre les dégradations sociales et environnementales que les serviteurs zélés du capitalisme entendent nous imposer.

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir l’établissement d’une économie socialiste (…). Une économie planifiée qui adapte la production aux besoins de la société, distribue le travail à faire entre ceux qui sont capables de travailler, et garantit les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation des individus devrait favoriser le développement de ses facultés et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès comme cela se fait dans la société actuelle.

Albert Einstein

 

Références

De Muelenaere, M. (2012, 14 mars). Un coin climatosceptique a été enfoncé au parlement. En ligne sur le site du Soir.

Demonty, B. & Hofmann, P. (2023, 24 mai). « Pause environnementale » : Alexander De Croo a pris tout le monde de court. En ligne sur le site du Soir.

Dupont, K. (2026, 15 septembre). “Scandaleux”: Jean-Pascal van Ypersele dénonce l’impréparation belge face aux canicules, aux incendies et aux inondations. En ligne sur le site de 7 sur 7.

Durieux, S. (2026, 3 septembre). La canicule a fait près de 3.000 morts en Belgique cet été. Le Soir.

Henne, B. (2026, 24 juin). Canicule en Belgique : piscine, bière et déni. En ligne sur le site de la RTBF.

Hickel, J. (2025, 18 décembre). Moins de poupées Barbie, plus de justice sociale et climatique. En ligne sur le site de Lava.

Hirtt, N. (2019). École, savoirs, climat : Enquête sur les connaissances et la conscientisation des élèves de fin d’enseignement secondaire, à propos du dérèglement climatique. En ligne sur le site de l’Aped.

IRM (2026). L’été 2026 en Belgique : Chaleur et sécheresse, signes d’un climat déréglé. En ligne sur le site de l’IRM.

Le Soir (2025, 26 juillet). Pour « sauver l’industrie », Clarinval prêt à « mettre en pause » les mesures climatiques : « On est allé trop loin, trop vite ». En ligne sur le site du Soir.

Lecocq, N. (2014, 19 juin). Quand les climatosceptiques révèlent leur stratégie. En ligne sur le site de Canopea.

Lordon, F. (2021, 29 septembre). Pleurnicher le Vivant. En ligne sur le site du Monde Diplomatique.

Lordon, F. (2022, 7 juillet). There is no alternative. En ligne sur le site du Monde Diplomatique.

Lucchese, V. (2025, 4 décembre). Larguer du fer dans l’océan : le dangereux déploiement d’une technique de géoingénierie. En ligne sur le site de Reporterre.

Madgoff, F. & Foster, J. B. (2017). Ce que tout écologiste doit savoir à propos du capitalisme. Paris : Editions Critiques.

Malm, A. (2017). L’anthropocène contre l’histoire : le réchauffement climatique à l’ère du capital. Paris : La Fabrique.

Morena, (2023). Fin du monde et petits fours : Les ultra-riches face à la crise climatique. Paris : La Découverte.

Mottint, O. (2023). L’ « école du dehors », entre intentions louables et écueils petits-bourgeois. L’Ecole démocratique, n°94, 11-17.

Plateforme wallonne pour le GIEC (2019). ‘Sauver le climat’ : les bases. Lettre n°13. En ligne sur le site de la Plateforme wallonne du GIEC.

Plateforme wallonne pour le GIEC (2024). Eduquer aux enjeux planétaires : Les comprendre pour se positionner et agir. Lettre n°34. En ligne sur le site de la Plateforme wallonne du GIEC.

Romanello, M. & al. (2023). The 2023 report of the Lancet Countdown on health and climate change: the imperative for a health-centred response in a world facing irreversible harms. Lancet. doi: 10.1016/S0140-6736(23)01859-7.

Tordjman, H. (2021). La croissance verte contre la nature : Critique de l’écologie marchande. Paris : La Découverte.