Annonce de fiançailles. On vient d’apprendre la conclusion officielle d’un « partenariat étroit » entre Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE, l’enseignement organisé par la FWB) et AKT for Wallonia (nouveau nom de la Fédération wallonne des entreprises). Dans une interview au journal Le Soir, André Grenier, ancien chef de cabinet de Valérie Glatigny et désormais patron de WBE, et Frédéric Panier, CEO d’AKT, affichent leur volonté commune de « renforcer les liens entre le monde scolaire et le monde économique »[1]. Leur vision sur le rôle de l’École pour soutenir la compétition et le profit des investisseurs vient, fort à propos, confirmer les analyses que Cécile Gorré et moi-même proposons dans notre récent ouvrage.[2]
La rengaine est désormais bien connue : il faut, dit le patron des patrons wallons, « mieux préparer les jeunes à leur entrée sur le marché du travail » et, pour cela, « maintenir un lien permanent entre le monde professionnel et le monde scolaire ».
Pour comprendre ce que ce discours a de neuf, il faut retourner à l’époque de gloire de la massification de l’enseignement secondaire. Celle-ci avait été portée par la conjonction de trois facteurs conjoncturels : premièrement une croissance économique forte, deuxièmement l’élévation constante des niveaux de qualification requis sur les marchés du travail et, troisièmement, des finances publiques très confortables. À quoi l’on peut ajouter un puissant facteur culturel, conséquence des précédents : la croyance partagée en une inéluctable démocratisation de l’enseignement.
Depuis lors, ces espoirs se sont bien étiolés. C’est qu’aujourd’hui le capitalisme est empêtré, à l’échelle mondiale, dans une inextricable crise, résultat d’une accumulation de moyens de production largement excédentaires. Les qualifications requises ne s’élèvent plus uniformément, elles se polarisent chaque jour un peu plus, sous l’effet des technologies de l’information et, désormais, de l’IA. Quant aux finances publiques et leur capacité d’assurer une démocratisation de l’école, n’en parlons pas : les enseignants belges sont bien (!) payés pour savoir ce que veut dire le mot « austérité »… Dans ces conditions, il n’est plus question de « gaspiller » l’argent public pour enseigner des connaissances parfaitement inutiles aux yeux de ce que l’OCDE appelait le « destinataire final » de l’école, c’est-à-dire le patronat.
Depuis une trentaine d’années, toutes les fédérations patronales, tous les think tank du capitalisme, de Helsinki à Madrid, de Washington à Tokyo, martèlent en coeur le même refrain : il faut recentrer les fonction de l’école sur les besoins des entreprises. Cette vision « économiste » de l’éducation, rapidement relayée par la majorité des forces politiques, finit évidemment par percoler jusqu’au sein de l’institution scolaire. « Il y a quinze ans, dit Frédéric Panier, l’école et l’entreprise se regardaient parfois avec méfiance. Les contacts étaient limités et les stéréotypes nombreux. Depuis une dizaine d’années, le dialogue s’est considérablement renforcé ». Mais cela ne suffit pas. Pour le big boss du patronat wallon il faut encore « davantage d’entrepreneurs dans les écoles, davantage d’enseignants en immersion dans les entreprises et un développement plus ambitieux des stages et de l’alternance ». Il réclame aussi « une meilleure orientation, une actualisation régulière des référentiels, davantage de stages et un développement plus important des parcours en alternance ».
Sans surprise, le message a été reçu cinq sur cinq par celui que Valérie Glatigny a nommé à la tête de WBE. André Grenier annonce donc vouloir « permettre à des enseignants de retourner régulièrement dans les entreprises pour se former aux nouvelles pratiques ». Pour le recrutement de nouveaux enseignants il prévoit « des passerelles avec le monde professionnel ». En échange de quoi, il compte bien que « certaines entreprises pourraient contribuer à moderniser les équipements pédagogiques ».
Pourtant, quand le journaliste lui demande s’il n’y aurait pas un risque d’« adéquationnisme », de soumission de l’école aux seules volontés des patrons, le CEO d’AKT for Wallonia prend des airs de vierge effarouchée : « Nous savons que cette critique existe, mais elle ne correspond pas à notre vision. L’école ne doit pas former à un emploi précis. Elle doit former des citoyens capables d’apprendre, d’entreprendre, de s’adapter et d’évoluer. (…) Ce que nous défendons, c’est une meilleure préparation au monde du travail, pas une spécialisation précoce dictée par les besoins des entreprises. ». Ah qu’il est beau ce discours généreux ! Mais qu’on ne s’y laisse pas prendre : depuis trente ans, ce que martèlent les porte parole du monde économique, c’est précisément qu’aujourd’hui l’adéquation école-entreprise ne doit plus prendre la forme d’une transmission de savoirs bien déterminés, mais doit viser l’adaptabilité, la flexibilité des futurs travailleurs et consommateurs. En raison du rythme effréné de l’innovation scientifique et technologiques, en raison d’un environnement économique particulièrement instable, il est devenu impossible d’anticiper les besoins en qualifications. La quête de flexibilité plutôt que des qualifications précises, la capacité d’utilisation rapide du savoir plutôt que sa maîtrise conceptuelle, l’inculcation de compétences sociales, relationnelles ou d’adaptabilité plutôt qu’un corpus solide et structuré de connaissances : telle est exactement la forme moderne de l’adéquation école-entreprise.
Et le patron de WBE l’a fort bien compris. C’est pourquoi il insiste sur « tout le travail réalisé autour des compétences transversales. Savoir se présenter, collaborer avec d’autres, intégrer une équipe, continuer à apprendre tout au long de sa vie : ce sont aujourd’hui des compétences essentielles dans pratiquement tous les métiers ». Oui, et en particulier dans les innombrables emplois non ou peu qualifiés du secteur des services, qui se multiplient à grande allure.
Vis à vis du grand public, l’argument bateau de cette soumission de l’école au patronat est toujours le même : développer l’emploi en assurant « l’attractivité de filières confrontées à des pénuries » (dixit Grenier), « une meilleure orientation, une actualisation régulière des référentiels, davantage de stages et un développement plus important des parcours en alternance » (dixit Panier).
Argument fallacieux s’il en est. Car si un quart des jeunes Wallons issus du qualifiant est sans emploi à 25 ans, ce n’est pas d’abord parce que leur formation ne correspond pas aux attentes des employeurs, mais parce qu’il n’y a pas assez d’emplois ! En d’autres mots, il y a beaucoup plus de jeunes au chômage qu’il n’y a d’emplois non pourvus. Améliorer « l’employabilité » de ces jeunes augmentera certes leur compétitivité sur le marché du travail ; cela ne créera pas d’emplois mais permettra bien aux patrons de faire baisser le prix de la force de travail.
Finalement, on ne s’étonnera pas de voir cet André Grenier attacher bien peu d’importance à la réussite scolaire des élèves de l’enseignement qualifiant. Emporté par son amour du patronat et son enthousiasme à le faire entrer dans les écoles, il se lâche : « Lorsque des entrepreneurs viennent témoigner dans une école, ils racontent rarement un parcours sans faille. Beaucoup évoquent des réorientations, des échecs scolaires ou des changements de trajectoire. Pour certains élèves (…) un entrepreneur qui explique avoir redoublé devient parfois un modèle inspirant ». Venant d’un adhérant d’un parti qui n’a que le mot « effort » à la bouche lorsqu’il parle d’enseignement, on ne saurait interpréter ces paroles comme une coupable bienveillance à l’égard de cancres paresseux. Non, Grenier, qui les considère comme intrinsèquement inadaptés aux exigences intellectuelles de la forme scolaire et qui sait fort bien que ni son parti ni les patrons wallons ne souhaitent qu’on dépense plus d’argent pour assurer la réussite scolaire de tous, leur dit en quelque sorte de se consoler d’échouer à l’école en songeant que des mauvais élèves ont su faire fortune comme entrepreneurs.
Voilà une bien curieuse façon, pour l’administrateur général du plus grand réseau d’enseignement public belge, de construire un rapport positif à l’école !
Notes
- Le Soir, 9 juin 2026. Toutes les citations de Frédéric Panier et d’André Grenier proviennent de cet article. ↑
- Cécile Gorré et Nico Hirtt, À l’école du capitalisme, éditions Agone 2026. ↑







