Evaluer les enseignants: une fausse bonne idée ?

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Une des mesures prévues par le Pacte pour un enseignement d’excellence consiste à procéder d’une manière régulière et systématique à l’évaluation des équipes éducatives des écoles. S’il semble bien exister un consensus sur le fait que l’évaluation des professeurs pourrait être un indicateur de la qualité des enseignements dispensés, en revanche, la question des méthodes et outils utilisés pour réaliser cette évaluation fait débat.

Cet article a été initialement publié dans L’École démocratique, n°88, décembre 2021 (pp. 10-12).

En effet, la question centrale est de savoir ce que l’on va évaluer et comment. Le premier critère de qualité qui vient à l’esprit est celui de la production : un bon enseignant serait celui qui produit des apprentissages de qualité chez les élèves qui lui sont confiés, c’est celui qui atteint les objectifs pédagogiques qui lui sont assignés. Cependant, plusieurs pédagogues n’adhèrent pas à une vision aussi simpliste et considèrent que pour exiger des résultats, il faudrait pouvoir démontrer que, placé devant le même problème, tout professionnel qualifié aurait trouvé une solution efficace, simplement en mobilisant l’état de l’art et des savoirs professionnels et savants reconnus[1]. Or on sait que ce n’est pas toujours le cas et qu’en réalité, toute action pédagogique comporte une part qui n’est pas contrôlable et ne se ramène pas à des actes techniques clairement définis[2]. Le grand nombre de facteurs qui interviennent dans les divers processus d’apprentissage entraîne l’impossibilité pour un professeur, quelle que puisse être son expérience professionnelle, de garantir la réussite de son action pédagogique. Malheureusement, force est de constater que la philosophie générale du Pacte ne tient pas compte des considérations précédentes et considère, au contraire, que notre système éducatif doit être soumis à une obligation de résultats. La stratégie adoptée consiste donc à mettre les acteurs de l’enseignement sous pression en procédant à des évaluations généralisées et répétées de leur efficacité.

Une « nouvelle gouvernance » mise en œuvre par l’intermédiaire des plans de pilotage

Une analyse fort pertinente de notre enseignement faite par le professeur de sciences politiques, sociales et de communication Miguel Souto Lopez[3] et parue dans la Revue Nouvelle, nous éclaire à ce sujet en faisant remarquer que « le Pacte radicalise une manière d’organiser notre enseignement, que le Contrat pour l’école (2005) avait entamée : l’application de principes issus du New Public Management. Celui-ci peut être vu comme une doctrine qui consiste à importer les techniques de gestion du secteur privé en les adaptant au secteur public ». Le Pacte souhaite en effet que les directeurs soient formés au management et qu’ils exercent un « leadership pédagogique ». Ils deviennent ainsi des gestionnaires chargés d’atteindre les objectifs fixés par le gouvernement et de rendre des comptes à leurs investisseurs, en l’occurrence la population.

Il ne faudrait pas croire que cette nouvelle manière de gérer l’école constitue une spécificité belge : elle n’est, en réalité, que la manifestation, à l’échelle de notre système éducatif d’une tendance internationale et générale qui s’est développée depuis les années 1980 dans les pays anglo-saxons et qui n’a cessé depuis d’étendre son influence à travers le monde. Dans un ouvrage qui a été très remarqué en France[4], le professeur de sociologie Christian Laval explique que les changements observés dans le champ de l’éducation « ne sont qu’une partie d’une transformation plus générale qui affecte l’ensemble du secteur public et de l’intervention de l’Etat. Santé, police, justice, secteurs sociaux, etc. semblent tous devoir relever d’une même logique. Partout les mêmes recettes du « management de la performance » sont appliquées (…) Le New Public Management nivelle les métiers du secteur public en les alignant sur la gestion de l’entreprise privée ».

Christian Laval révèle par ailleurs que le point de départ « théorique » du New Public Management et qui explique son introduction dans l’organisation de l’Etat, est que « la conscience collective, l’intérêt général, le dévouement, la vocation professionnelle ne sont pas de bons ressorts pour motiver et faire agir efficacement les agents de l’Etat. Seules la peur des sanctions et la soif des récompenses sont efficaces pour guider l’action d’individus égoïstes ».  Ces paroles peuvent sembler très dures, pourtant elles trouvent parfaitement leur écho dans les mesures prévues par le Pacte d’excellence qui ne semble pas accorder une grande confiance à la conscience professionnelle des enseignants et qui, pour cela, prévoit l’instauration d’une « nouvelle gouvernance » des écoles. Celle-ci constitue manifestement un dispositif de contrôle de l’implication des enseignants dans leur travail.

C’est donc dans cette optique, que depuis 2018, une nouvelle obligation est apparue dans les écoles : celles-ci sont désormais tenues de mettre en place des « plans de pilotage », sortes de projets d’établissements, assortis de contrats – établis sous la contrainte, bien évidemment – par lesquels elles doivent s’engager à atteindre une batterie d’objectifs pédagogiques quantifiables (augmentations des taux de réussite, remédiations visant à lutter contre l’échec scolaire, etc.) : ce sont les fameux « contrats d’objectifs ». Dans le pire des cas, c’est-à-dire « pour les établissements qui montreraient une mauvaise volonté manifeste à atteindre leurs objectifs, des sanctions sont prévues, pouvant aller jusqu’à des réductions, voire de suppression, des moyens de fonctionnement et d’encadrement »[5]. Du côté de l’enseignant, la situation risque d’être encore plus problématique puisque « la répétition de deux mentions « défavorable », obtenues au terme de deux procédures d’évaluation consécutives peut conduire à la fin de la relation de travail avec l’enseignant »[6]. On devine aisément que toutes ces nouvelles mesures constituent une source de stress supplémentaire et permanent pour tous les acteurs de l’enseignement (enseignants, directions) et qu’elles sont de nature à les décourager et même à les vexer, car tout se passe comme si on voulait leur suggérer l’idée que sans ces pressions administratives, ils ne donneraient pas spontanément le meilleur d’eux-mêmes dans leur travail.

Dérives potentielles

De plus, la nouvelle manière de gérer l’école que l’on veut instaurer fait se profiler à l’horizon toute une série de dérives potentielles.

Il y a tout d’abord le risque de voir certains professeurs « bachoter » leurs cours, c’est-à-dire de ne s’investir dans leur travail que dans la perspective de faire réussir leurs élèves aux diverses épreuves certificatives et notamment aux épreuves externes, dont on sait pertinemment bien qu’elles servent avant tout à évaluer les établissements et à repérer ceux qui seraient « en écart de performance » par rapport à la moyenne. En procédant ainsi, les enseignants seraient donc amenés à négliger toutes les autres dimensions de l’école : l’apprentissage des liens sociaux et de l’éthique, le plaisir de la découverte, le développement de la personnalité et de l’esprit critique, etc.

Un autre risque, tout aussi grave, serait de voir un enseignant se faire évaluer sur base de critères non pertinents. En effet, la valeur d’une évaluation ne peut être détachée de celle de l’outil utilisé pour la « mesure » que l’on prétend effectuer : qui pourra garantir que cet outil est lui-même de qualité et qu’il mesure vraiment ce qu’il est censé mesurer ? A ce propos, je me permettrai de signaler ici qu’il m’a été donné de constater personnellement et à plusieurs reprises que certains questionnaires des épreuves externes n’avaient pas le caractère irréprochable qu’ils se devaient d’avoir et qu’ils comportaient parfois soit des formulations maladroites, soit – fait plus grave encore – des erreurs.

La nouvelle gouvernance que l’on est en train d’instaurer dans notre système éducatif ne constitue donc pas, comme aurait pu le faire espérer l’appellation pompeuse « Pacte pour un enseignement d’excellence », une brillante innovation pédagogique, nourrie de réflexions pertinentes sur l’art d’enseigner, mais elle se révèle plutôt, à l’analyse, comme un stérile renforcement du contrôle des enseignants, considérés, dans une optique purement managériale, comme des travailleurs non suffisamment consciencieux ayant besoin qu’on leur rappelle quelles sont leurs responsabilités.

En rejetant toute la responsabilité des résultats scolaires sur les enseignants, la Fédération Wallonie-Bruxelles évacue ainsi habilement toute possibilité de remise en question des structures mêmes de notre système éducatif : un système organisé en quasi-marché, la ségrégation qu’elle entraine entre écoles ghettos de riches et ghettos de pauvres, des conditions de travail indignes, des classes trop souvent pléthoriques, surtout dans les premières années – pourtant fondamentales, des programmes contestables, un financement insuffisant…

  1. Perrenoud, P. (1996). L’évaluation des enseignants : entre une impossible obligation de résultats et une stérile obligation de procédure. L’Educateur, n°10, 24-30.
  2. Meirieu, P. (2017). Apprendre… oui mais comment. Paris : ESF.
  3. Souto Lopez, M. (2015). L’école est-elle une entreprise publique ? La Revue Nouvelle, n°5.
  4. Laval, C., Vergne, F., Clément, P. & Dreux, G. (2012). La nouvelle école capitaliste. Paris : La Découverte.
  5. Projet d’Avis n°3 du Pacte pour un enseignement d’excellence, p. 111.
  6. Projet d’Avis n°3 du Pacte pour un enseignement d’excellence, p. 174.

1 COMMENT

  1. Il y a plus de 30 ans, une enquête a été faite en France: « Quelle est la recette du bon enseignant, celui qui instruit ses élèves et est apprécié d’eux? » Réponse: « le bon enseignant est LIBRE et ENTHOUSIASTE ». Je ne pense pas qu’il ait besoin d’inspecteurs…. je sais malheureusement qu’on l’empêche trop souvent de travailler. Les enseignants sont surveillés, doivent suivre des programmes débiles et subir la mauvaise éducation de leurs élèves.

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