Des ateliers de soutien à la lecture au goût d’École ouverte

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En 2016, Marie Wibrin[1] a initié dans l’école de ses enfants un projet de soutien à la lecture à destination des élèves de 1ère et 2ème années primaires. Chaque vendredi, de 15h15 à 16h30, les enfants-participants se réunissent avec quelques parents accompagnateurs du projet dans la bibliothèque de l’école pour y prendre part à des activités stimulant les pratiques langagières et le goût de la lecture. Une très belle expérience qui donne une idée concrète des activités que pourrait accueillir l’École ouverte si elle était instituée partout par les pouvoirs publics.

Cet article a été initialement publié dans L’École démocratique, n°86, juin 2021 (pp. 12-13).

Un projet solidaire initié et porté par l’association de parents…

A l’origine du projet, il y a le constat implacable des inégalités culturelles et scolaires que Marie ne manque pas de faire. Scolarisés dans une école en milieu populaire, ses enfants côtoient bon nombre d’élèves qui rencontrent d’importantes difficultés scolaires, et ce dès les tout premiers apprentissages de la lecture. A l’occasion des « cafés-papotes » mensuels organisés par l’association de parents, Marie entend la grande préoccupation des mères[2] à ce sujet et la difficulté éprouvée par une bonne part d’entre elles à aider leurs enfants autant qu’elles le voudraient, en raison notamment d’une maitrise insuffisante de la langue. Ces cafés-papotes sont des moments d’échanges bienveillants, au cours desquels les parents peuvent évoquer les difficultés qu’ils rencontrent sans crainte du jugement, mais aussi mettre en commun leurs « bonnes pratiques familiales » qui aident les enfants à grandir. L’association de parents est également riche de la présence de mères-relais, qui entretiennent le lien avec les parents qui ne peuvent participer aux activités de l’association. C’est de ces discussions sereines qu’émerge peu à peu l’idée de « faire quelque chose » pour soutenir les enfants en difficulté. Marie aide d’abord chez elle un camarade de classe de son fils dans la réalisation de ses devoirs, mais cela ne va pas sans poser quelques difficultés d’organisation. Au fur et à mesure des discussions au sein de l’AP, c’est une dynamique plus collective qui est enclenchée : il est décidé d’organiser chaque vendredi, après les cours, un atelier de soutien à la lecture pour les élèves des deux premières années du primaire. La proposition est bien accueillie par l’équipe éducative, et la bibliothèque de l’école est mise à disposition des parents pendant cette tranche horaire. Au tout début du projet, ce sont quelques mères qui maîtrisent la langue écrite qui assurent ce soutien à la lecture : elles font avec les élèves participants ce qu’elles font avec leurs propres enfants : des révisions de lecture et un soutien aux devoirs d’écriture.

Mutation du projet vers davantage d’inclusivité

Une grande part des mères qui portaient le projet ont cependant rapidement éprouvé des difficultés à combiner leur emploi du temps avec leur investissement dans l’atelier. Marie tenait néanmoins à ce que le projet se pérennise, mais souhaitait qu’il ne repose pas sur ses seules épaules. La difficulté a été discutée lors d’un nouveau café-papote, et d’autres mères ont été sollicitées. Comme l’explique Marie, « le profil de ces « nouvelles » mères différait sensiblement de celui des premières. Elles avaient en commun un engagement important au sein de l’association de parents ; la plupart étaient mères au foyer, certaines travaillaient dans des emplois à temps partiel. À l’exception de l’une d’entre elles et de moi-même, aucune n’avait été au-delà de l’enseignement secondaire (…). Si ces mères avaient plus de temps à offrir, elles avaient également moins d’aisance et de confiance dans leur capacité à encadrer les enfants dans leurs apprentissages. L’évolution dans le profil des mères a naturellement occasionné une redéfinition du projet »[3]. Les ateliers « nouvelle formule » sont toujours tournés vers la lecture, mais ils poursuivent cette fois l’objectif prioritaire d’en donner le goût aux enfants, en inscrivant des souvenirs positifs dans leur mémoire. La nouvelle équipe souhaite ainsi passer des moments agréables autour de pratiques de lecture avec les enfants, sans se substituer aux enseignants, et dans un cadre sécurisant qui assure aux mères de ne pas être mises en difficulté cognitive par les activités qu’elles animent. Un nouveau mode de fonctionnement est initié, de nouveaux outils sont utilisés. Désormais, pendant les ateliers de lecture, on lit des albums, on vit des moments de lecture partagée (« je lis une page, tu lis une page »), on joue à des jeux (Time’s Up, Memory, divers jeux de l’oie…) qui stimulent les pratiques langagières. Le contenu des séances reste volontairement peu défini, afin de permettre aux mères de prendre des initiatives, qui sont toutes mises en œuvre pourvu qu’elles soient en lien avec la lecture. Le programme des séances est également négocié avec les enfants, ce qui leur donne l’occasion de développer leurs capacités argumentatives et de prendre une posture d’acteurs vis-à-vis des activités vécues, d’en interroger le sens. Lors de la dernière séance de l’année, les enfants partagent jus de fruits et friandises, et reçoivent un livre. Puisque c’est la séance de clôture, ils peuvent se détendre et choisir librement une activité… Mais chaque année, tous choisissent de lire !

Des retombées positives pour les enfants, les familles et l’école

Les bénéfices pour les enfants participant aux ateliers sont multiples. L’enthousiasme dont ils font preuve lors des différentes séances témoigne de ce que les ateliers participent de l’établissement d’un rapport positif à la lecture. Leurs compétences langagières s’étoffent au fur et à mesure des semaines : ainsi, certains enfants, en jouant à Time’s Up, apprennent à définir des concepts. C’est le cas de la petite Adriana[4], qui parle portugais à la maison, et qui peinait à expliquer des catégories lexicales (par exemple, le concept de « princesse ») autrement qu’en les illustrant (« C’est Cendrillon », « C’est Anna »). Adriana construit peu à peu le processus de généralisation (« C’est une femme qui est la fille d’un roi, qui vit dans un château… ») et le consolide lors des séances suivantes. Les mères qui animent les ateliers relèvent aussi des effets positifs pour elles-mêmes : prenant peu à peu confiance en leurs aptitudes à encadrer ce soutien à la lecture, elles se sentent de plus en plus légitimes et renforcent leurs capacités d’agir dans la sphère scolaire. Les ateliers contribuent par ailleurs à tisser des relations de confiance au sein de la communauté scolaire : des liens de solidarité se multiplient entre les mères-animatrices et les parents qui inscrivent leurs enfants aux ateliers ; les relations de coopération entre l’école et les familles se raffermissent.

En conclusion

Même si nous n’avons fait qu’esquisser les grandes lignes de ce dispositif[5], ses indéniables richesses sautent aux yeux. Son objectif n’est certainement pas de « faire cours après les cours », mais bien de proposer aux enfants et aux familles, au sein même de l’établissement scolaire, des activités encadrées tout à la fois ludiques et éducatives, qui favorisent en outre l’établissement d’un rapport positif à l’école et aux apprentissages scolaires. Ceci constitue l’un des objectifs que l’Aped confère à l’École ouverte. Dans l’expérience que nous relatons dans cet article, le projet repose sur l’extraordinaire engagement de parents volontaires et sur les compétences singulières de Marie, qui, du fait de sa formation et de sa profession, dispose d’une excellente maîtrise des enjeux scolaires. On ne peut évidemment présupposer que ces ingrédients seront spontanément réunis partout, comme on ne peut accepter que de tels projets reposent entièrement sur le volontariat des parents. C’est pourquoi l’instauration de l’École ouverte et sa systématisation réclame que les pouvoirs publics y mettent les moyens, en encadrement notamment. C’est à ce prix seulement que l’on pourra ouvrir l’ensemble des établissements scolaires le soir, le week-end et pendant les congés scolaires, pour que s’y multiplient les activités dont ce projet de soutien à la lecture constitue un alléchant aperçu.

  1. Marie Wibrin est par ailleurs enseignante-linguiste à la Haute École Provinciale de Hainaut Condorcet.
  2. Seul un père participait épisodiquement à ces réunions.
  3. Wibrin, M. (2021). Littératie et enfants de milieux populaires : Pratiques acculturantes et culture familiale. Le français aujourd’hui, 1, n°212, p. 108).
  4. Prénom d’emprunt
  5. Pour une analyse fouillée du dispositif, se référer à l’article publié par Marie: Wibrin, M. (2021). Littératie et enfants de milieux populaires : Pratiques acculturantes et culture familiale. Le français aujourd’hui, 1, n°212, 105-115.

 

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