Moins d’emplois peu qualifiés ?

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Dans une Tribune publiée par la Libre Belgique, le porte-parole de l’Union Wallonne des Entreprises (UWE), Olivier de Wasseige défend le principe du tronc commun à sa sauce : c’est-à-dire centré sur les besoins en qualifications réclamés par le marché du travail. Pour argumenter cette vision, il affirme que, selon le Cedefop (Centre européen pour le développement de la formation professionnelle), le nombre d’emplois non qualifiés va diminuer de 215.000 unités en Belgique sur la période 20015-2025, alors que le volume total de l’emploi devrait croître de 400.000.

Cette affirmation a évidemment titillé notre curiosité puisque beaucoup d’autres études parlent plutôt d’une polarisation de l’emploi, avec une augmentation du volume des emplois hautement et très faiblement qualifies. Nous voyons même dans cette polarisation l’une des explications majeures des politiques éducatives depuis 25 ans (définancement, orientation sur les compétences, inégalités…).

Après consultation de l’étude du Cedefop, il apparaît que dans leurs statistiques, le terme « emplois faiblement qualifiés » désigne les emplois occupés par des travailleurs faiblement qualifiés et non les emplois qui, de par leur nature, ne réclament pas de qualification. En d’autres mots, cette statistique masque complètement le phénomène essentiel de la sur-qualification. Quand un MacDo emploie un universitaire pour cuire des frites, cela apparaît, dans les statistiques du Cedefop, comme un emploi hautement qualifié !

Or, ce phénomène n’est pas du tout marginal. Sur les 12 millions de tels emplois élémentaires qui devraient, selon le Cedefop, être créés d’ici 2025, l’organisme européen prévoit que 2,2 millions seulement seront occupés par des travailleurs faiblement qualifiés et 2,5 millions par des travailleurs hautement qualifiés.

Ces chiffres-ci, issus de la même étude, donnent une image plus complexe, mais beaucoup plus correcte de la polarisation de l’emploi :
Entre 2005 et 2015, les « emplois élémentaires » ont augmenté de 1,72 millions d’unités (+8%) et ils evraient encore croître dans la même proportion au cours de la décennie suivante, arrivant à 10% de la main d’oeuvre totale. C’est le même taux de croissance que celui des managers et chefs d’entreprise, des scientifiques, enseignants, cadres, informaticiens, techniciens, infirmiers,… Les emplois qualifiés productifs du secteur primaire (agriculture, pêche) et secondaire (industries, construction,…) ont pour leur part chuté de 14 et 11% respectivement entre 2005 et 2015. Les employés qualifiés chutent aussi (-5%) mais les vendeurs (généralement non qualifiés ou faiblement qualifiés) augmentent (+12%).

En conclusion. Quand de Wasseige nous dit qu’il faut prévoir, d’ici 2025, une perte de 215.000 emplois non qualifiés, il veut dire en réalité que 215.000 travailleurs qualifiés de plus seront obligés d’occuper un emploi qui ne correspond pas du tout à leur niveau de qualification, faute de trouver autre chose.

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.