Ennéagramme et nouvelle gouvernance des écoles

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Depuis quelques années, nous assistons à une véritable explosion des méthodes de développement personnel. Ainsi, après le succès grandissant de la « pleine conscience », l’ennéagramme fait irruption dans nos vies et dans les catalogues de formation continuée des enseignants. Intrigués par cet « outil », nous avons voulu mener l’enquête : qu’est-ce que l’ennéagramme ? Quelle influence peut-il avoir sur notre rôle d’éducateur, de citoyen, de travailleur ?

L’ennéagramme, étymologiquement figure à 9 côtés, illustre neuf types de personnalités et leurs interrelations. Selon les ennéagrammistes, tout être humain serait porteur de ces 9 types mais, chez chacun de nous, il y aurait un type dominant. Toutefois, nous nous serions enfermés dans un profil de personnalité depuis notre petite enfance par « sur-adaptation » à notre entourage (exigences de notre famille, pressions diverses,…). Dès lors, nous nous priverions des nombreux potentiels qu’ont à nous offrir les 8 autres types de personnalités. On s’éloignerait ainsi de notre être véritable, de notre essence (ce que nous étions à la naissance). Cependant, grâce à l’ennéagramme, nous pourrions sortir de notre « case » et reprendre le contrôle de notre vie par la prise de conscience de notre propre fonctionnement.

Tout un programme !

 

Des origines mystérieuses et ésotériques

Les origines de l’ennéagramme sont assez mystérieuses voire ésotériques (Pythagore, la Kabbale, les Soufis,…). Celui-ci est toutefois apparu au début des années 1920 en Occident grâce à Georges Gurdjieff, maître spirituel charismatique et controversé. Dans sa jeunesse, celui-ci faisait partie d’un groupe de Chercheurs de Vérité qui aurait découvert l’ennéagramme au contact de groupes soufis afghans. Pour partager sa découverte, il créa, au début du XXème siècle, un Institut pour le développement harmonique de l’Homme au prieuré d’Avon, près de Fontainebleau. Il y enseignait sa philosophie de vie : la « 4ème Voie ». Son objectif était de permettre à ses élèves d’acquérir une « essence » grâce à un triple travail qui englobe et dépasse les trois autres voies : le travail sur le corps (le centre instinctif), le travail sur les émotions (le centre émotionnel) et le travail sur le mental (le centre mental).

L’objectif assigné à chaque Homme est donc de détruire en lui sa fausse personnalité acquise par son éducation, ses identifications et son imagination, puis de se reconstruire et d’acquérir une autre vision de soi et de ses contemporains. Afin de montrer à ses élèves qu’ils agissaient en véritables machines, « Gurdjieff exerçait un contrôle absolu sur eux, leur imposant des privations multiples (de sommeil, de nourriture,…), des travaux physiques éprouvants et souvent absurdes (reboucher une tranchée aussitôt après l’avoir creusée) et des chocs émotionnels (insultes,…) »1Daniel Lafargue, La face cachée de l’ennéagramme, p. 11., tout comme le relate Daniel Lafargue dans son ouvrage critique.

Gurdjieff mourut en 1949, mais de nombreuses « écoles » se relevant de son héritage ont essaimé dans le monde entier. Ainsi, on peut retrouver son enseignement dans divers groupes : « Fondations Gurdjieff », « Institut pour le Développement Harmonique de l’Homme », « Société pour l’Étude de l’Homme », « École de Psycho Anthropologie »,… De nombreuses dérives sectaires ont été épinglées dans certains groupes par, notamment, l’UNADFI2Union Nationale des Associations de Défense des Familles et de l’Individu victimes de sectes. http://www.unadfi.org/system/files/articles/Le%20Syst%C3%A8me%20Gurdjieff%203%C3%A8me%20partie.pdf qui met tout particulièrement en garde les différents partisans du « développement personnel », cibles de prédilection pour le recrutement de futurs adeptes de groupes Gurdjieff.

Ce n’est qu’au début des années 1960, période de l’avènement du New Age, qu’on entend reparler de l’ennéagramme. Oscar Ichazo, professeur en psychologie à l’Institut de psychologie appliquée de Santiago du Chili et passionné par l’ésotérisme et le shamanisme entre en contact avec des soufis afghans lors d’un voyage en Asie financé par un groupe Gurdjieff. Il sera initié à l’ennéagramme et le développera, voyant en lui un outil permettant d’enseigner une « science du développement humain ». Pour ce faire, il s’inspirera de Gurdjieff et également d’auteurs chrétiens, ce qui explique en partie le succès de l’ennéagramme dans les milieux catholiques. En 1970, il organise un stage de onze mois à Arica (frontière entre le Chili et la Bolivie), où viennent se former une cinquantaine de « chercheurs » du monde entier, dont Claudio Naranjo.

Ce dernier, psychiatre de formation, va mettre l’ennéagramme au centre de son enseignement au sein du « SAT Institute » (Seekers After Truth en référence aux chercheurs de vérité de Gurdjieff) qu’il fondera au début des années 1970. Cet institut sera fréquenté par de nombreux vulgarisateurs qui diffuseront l’ennéagramme en direction, d’une part, du monde de l’entreprise, de l’éducation et des familles avec, entre autres, Helen Palmer et, d’autre part, en direction des chrétiens avec Robert Ochs, père jésuite.

« L’ennéagramme est ainsi présenté comme un chemin psycho-spirituel à cheval entre une typologie psychologique permettant d’analyser la personnalité et un outil de croissance spirituelle, voire un moyen de salut au sens pleinement religieux du terme » résume Daniel Lafargue.3Daniel Lafargue, La face cachée de l’ennéagramme, p. 21.

 

Deux belges spécialistes de l’ennéagramme

Philippe Halin et Jacques Prémont, fondateurs de l’HPEI (Halin Prémont Ennéagramme Institute) ouvert en 2012 à Louvain-la-Neuve, s’inscrivent dans la lignée de leurs prédécesseurs. Ces deux licenciés en psychologie clinique (UCL) ont suivi diverses formations en développement personnel (PNL, MBTI, communication non-violente, intervention systémique,…) et « offrent » de multiples modules de formations. Ceux-ci sont adressés à des professionnels (« devenir formateur certifié HPEI », « certification à l’orientation scolaire et professionnelle », « coaching »,…) ou à tout public (« découverte des motivations des 9 bases », « l’impact sur les autres », « choisir mes études/un métier »,…).

Halin et Prémont affirment avoir « relu l’ennéagramme d’un œil partiellement neuf ». Ils ont, ajoutent-ils, « opté pour une relecture dynamique du système ».4http://www.enneagramme.be/fr/enneagramme/approche-evolutive/approche-tensionnelle Cet ennéagramme évolutif se base sur les types de personnalités développés précédemment mais il intègre également la notion de tension.

Ainsi, par exemple, une personne base 7 (autre terme pour désigner les types de personnalité), dite épicurienne, présente une série de caractéristiques (elle est mentale, enthousiaste, dynamique, visionnaire, optimiste,… elle aime la liberté et évite les contraintes), mais elle est aussi traversée par des tensions (« continuer à rêver » ou « concrétiser »). De plus, chaque base est connectée à quatre autres (les deux bases adjacentes et celles reliées par des flèches), cela conduit donc à 5 tensions. Ainsi, selon eux, si vous découvrez votre base et si vous prenez conscience des tensions qui vous habitent, vous pourrez pleinement vous découvrir et « connecter les différents aspects de votre personnalité afin d’opérer un réel chemin de transformation »5Ibidem..

 

L’ennéagramme, un outil de développement personnel inoffensif ?

Comme on a pu le comprendre précédemment, grâce à l’ennéagramme, chaque personne pourra mieux se connaitre, mieux comprendre ses systèmes de défenses, ses tensions internes et pourra ainsi reprendre le contrôle de sa vie. Si cela peut aider certaines personnes, pourquoi pas ?

Mais l’ennéagramme n’est pas inoffensif. En effet, cet outil de développement personnel très en vogue comporte un risque évident d’enfermement dans un système déterministe arbitraire qui ne repose sur aucune validation scientifique. Ainsi, en plaçant une personne dans une « case », le risque de lui attribuer un ensemble de traits corrélés, qui ne lui appartiennent pas forcément, est grand. Ces traits ou caractéristiques présupposés peuvent dès lors « être intériorisés par l’individu concerné qui pourrait en venir à se comporter de la manière indiquée dans son type. Comme si le fait d’être rangé dans une case pouvait influencer la manière dont la personne se vit et qu’elle donne à voir » 6Valérie Brunel, Les managers de l’âme, édition La Découverte, Paris, 2008, p.143..

Une autre dérive possible est inhérente à l’influence du « maître » ennéagrammiste. En effet, « la tradition orale se veut au cœur et au centre de l’apprentissage et de la découverte du modèle », ainsi que le spécifient Halin et Prémont. Dès lors, pour vraiment entrer dans la connaissance de l’ennéagramme, les livres ne suffiraient pas et la présence d’un « maître » serait indispensable. Il est à noter que les formations dispensées par des ennéagrammistes sont beaucoup plus rentables7Dans l’Institut de Halin et Prémont, par exemple, les formations pour particuliers s’étendent de 50 euros (« journée des panels ») à 475 euros (« couple et ennéagramme » – 2 jours de formation). que la vente de livres, mais ne voyons pas le mal partout. La personnalité et les intentions du « maître » sont donc au cœur de la problématique.

En outre, même si le « maître » respecte une certaine déontologie et laisse chacun découvrir son type à son propre rythme, l’élève n’est pas à l’abri d’une certaine manipulation et d’un typage rapide par le « maître ». D’ailleurs, selon Daniel Lafargue8Daniel Lafargue, op cit, p.33., les différentes chartes9« Charte de l’Internationl Enneagram Association » de 1994 et « Charte de l’Institut Européen pour le Développement de l’Homme » de 2001. de déontologie établies ne constitueraient en rien une protection contre ces dérives. Ajoutons que, parmi les contributeurs de la charte de 2001, figuraient Gérard Croissant (alias Ephraïm), fondateur de la « Communauté des Béatitudes », communauté chrétienne du renouveau charismatique connue pour des abus (faux souvenirs induits).

Ce dernier illustre une troisième dérive et fait apparaitre l’ennéagramme comme une passerelle idéale entre un niveau exotérique tout à fait licite et un niveau ésotérique beaucoup plus problématique et pouvant mener à des dérives sectaires.

L’ennéagramme a-t-il dès lors sa place au sein de l’école ? L’école doit-elle offrir cette porte d’entrée à un « outil » sujet à controverse ?

 

L’ennéagramme, outil stéréotypé

Les typologies proposées par l’ennéagramme sont simples à utiliser car elles apportent une modélisation schématique de l’appareil psychique. Cette simplicité d’utilisation explique, en grande partie, le succès de l’ennéagramme. De plus, comme le souligne Valérie Brunel, « cette modélisation est souvent fondée sur une approche « réaliste » car elle se fonde sur des types d’attitudes ou de comportements directement observables pour tout un chacun. Ces théories considèrent que les comportements des individus […] vont suivre des lois identiques. Ces simplifications abusives répondent à une visée fonctionnaliste »10Valérie Brunel, op. cit, p.154..

Peut-on dès lors faire confiance à cet outil se basant sur une description parfaitement stéréotypée de la personnalité ? Tout comme dans l’astrologie, chacun pourra se reconnaître dans un type et aura tendance à donner une signification précise à celui-ci. L’ennéagramme prendra donc sens car la personne cible remplira inconsciemment les blancs en l’adaptant à sa propre histoire. C’est ce que l’on appelle l’effet « Forer » ou « effet de validation subjective ».

Par ailleurs, la complexité liée à la dynamique des ennéatypes (les types, les ailes, les tensions, les centres énergétiques, les sous-types,…) permettra, tout comme avec les ascendants, les planètes et les maisons,… en astrologie, de « rattraper » n’importe quelle incohérence entre le type de base et le comportement réel de la personne. Ainsi, devançant toute critique, l’ennéagrammiste pourra expliquer qu’un type 1 pourra se reconnaitre aussi dans un type 9 et 2, ses « ailes ». Aucune réfutation n’est donc possible puisque tout est dans tout ! Par conséquent, si on ne peut pas montrer qu’un type est faux, on ne peut pas non plus montrer qu’il est vrai. Mario Sikora11Mario Sikora est coach de dirigeants et consultants, co-auteur de Awareness to Action: The Enneagram, Emotional Intelligence, and Change et ancien président du Conseil de Direction de l’IEA (International Enneagram Association)., ennéagrammiste convaincu, interrogé sur le caractère scientifique de l’ennéagramme déclare : « Je ne pense pas qu’il soit possible d’invalider l’idée qu’il y a 9 types de personnalités à la base. Il y a tant de manières d’utiliser l’Ennéagramme […] que les ennéagrammistes peuvent répondre ou rencontrer presque toutes les objections à l’idée que chacun se retrouve quelque part dans le modèle. J’ai aussi trouvé peu de valeur prédictive dans l’Ennéagramme : nous ne pouvons prédire avec une fiabilité utile comment quelqu’un va réagir à une situation ou circonstance donnée,  quoi que nous sachions du profil Ennéagramme d’une personne ».12http://www.ninepointsmagazine.org/penser-lenneagramme-1-la-science-la-non-science-et-la-pseudo-science-mario-sikora/ Il conclut en affirmant que l’ennéagramme n’est pas une science mais une non-science qui, à ses yeux, est formidablement utile car elle permet d’expliquer et d’interpréter a posteriori les actions des différents types à travers l’ennéagramme.

Faire entrer à l’école l’ennéagramme – outil stéréotypé, fonctionnaliste et non scientifique – nous semble dès lors dangereux car il est très sérieusement sujet à caution.

 

L’ennéagramme, outil d’orientation scolaire

L’ennéagramme permettrait, comme nous l’avons souligné, de mieux se connaitre. Il aurait donc, selon ses adeptes, un rôle important à jouer dans l’éducation tant pour les élèves que pour les enseignants.

Parlons tout d’abord des élèves. Ceux-ci trouveraient dans l’ennéagramme un bel outil d’orientation scolaire. Ainsi, après avoir découvert leur type et les caractéristiques inhérentes à celui-ci, ils pourraient dégager, avec l’aide d’un « maître », leurs centres d’intérêts professionnels et les métiers y correspondant.

En cette période d’incertitude pour de nombreux adolescents et parents d’adolescents, on décèle bien là une opportunité pour des ennéagrammistes, tels Halin et Prémont13Formation « Choisir mes études / un métier » pour les jeunes de 16 à 22 ans : 2 jours pour 295 euros., de développer un marché ô combien lucratif.

L’aspect commercial n’est donc pas négligeable mais l’aspect humain apparaît davantage problématique. En effet, le risque majeur de l’utilisation de l’ennéagramme dans l’orientation scolaire est l’introduction d’un certain déterminisme : l’ennéagramme déciderait ainsi de l’avenir professionnel des élèves.

De plus, l’adolescent, en pleine construction, risque de se sentir étiqueté et de se conformer inconsciemment aux caractéristiques propres à son type.

Imaginez, maintenant, que ce soit un professeur qui ait typé son élève ! L’idée que le professeur se formera de l’élève et de son potentiel pourra déterminer en partie les résultats de ce dernier et, en retour, l’élève aura tendance à modifier son comportement pour coller à l’image que le professeur se fait de lui. Ce phénomène, souvent expliqué en psychopédagogie, est connu sous le nom d’« effet Pygmalion ».

L’ennéagramme en tant qu’outil d’orientation scolaire ne ferait que renforcer un certain déterminisme et serait un instrument de plus au sein d’une approche orientante que nous refusons.

 

L’ennéagramme, outil de formation continue

Nous ne reviendrons pas sur les risques déjà évoqués précédemment lorsque l’enseignant « typera » ses élèves et adaptera sa posture d’enseignement aux différents types supposés (cf. « effet Pygmalion »).

Ces risques nous semblent bien réels. Pourtant l’enseignement de l’ennéagramme a trouvé une place dans les catalogues de formations professionnelles destinées aux enseignants (profor, Cpeons, Cecafoc) et certaines équipes pédagogiques ont directement été approchées par leur direction pour s’inscrire à des formations à l’ennéagramme. Les objectifs de ces formations14Formation en cours de carrière 2017 – l’ennéagramme, une typologie de la personnalité au service du développement professionnel et personnel, enseignement catholique.be. sont explicites : « accepter les autres et moi-même avec tolérance et bienveillance », « mieux communiquer et entrer en relation avec les autres bases », « différencier les apprentissages selon les bases », « gérer les groupes et différencier », « manager une équipe »,…

La Fédération Wallonie Bruxelles doit-elle vraiment cautionner, à travers des formations continues agréées, un outil non-scientifique et sujet à tant de controverses ?

 

L’ennéagramme, outil de management

L’ennéagramme a trouvé une place de choix dans le monde de l’entreprise au sens large. Il est, à en croire certains formateurs tels Thibault Verbiest15Thibault Verbiest est entrepreneur, coach certifié EMCC (European Mentoring & Coaching Council), auteur de la chronique « Manager autrement » du quotidien l’Écho et formateur spécialisé en outils d’intelligence collective en entreprise., un outil efficace de management. Ainsi, selon lui16Thibault Verbiest, Manager ses équipes avec l’ennéagramme, L’Écho, jeudi 19 septembre 2013, p. 13., l’ennéagramme permettrait au manager d’identifier son « type » et donc son style de management. Il pourrait ainsi adapter son mode de fonctionnement et de communication en fonction des situations et des différents « types » de ses collaborateurs. L’ennéagramme serait ensuite un outil précieux de gestion des équipes puisque ses différents membres pourraient apprendre à reconnaître les spécificités et les besoins de chacun tout en gérant efficacement les différents malentendus, les critiques, les conflits, les non-dits,…

La pratique de l’ennéagramme en milieu professionnel tracerait donc les contours d’une entreprise idyllique où les relations entre manager et membres de l’équipe seraient apaisées pour le bien de tous et surtout pour le bien de l’entreprise. C’est certainement cet aspect des choses qui a séduit Jef Colruyt, président du conseil d’administration du groupe Colruyt, adepte de l’ennéagramme depuis de nombreuses années. Convaincu des bienfaits de celui-ci, il propose à ses employés des modules de formation financés par l’entreprise17Ses formations se déroulent en dehors des heures de travail des employés et sur base volontaire.. Le président du groupe fait part de son expérience et avoue, à demi-mots, que le recrutement des membres de l’équipe de leadership peut se faire en fonction des types de personnalités. Ainsi il a observé que son équipe de managers était essentiellement constituée de types 8 (les meneurs) et qui leur manquait des types 9 (les médiateurs) qui ont le souci de fédérer, et des types 5 (les observateurs) ou 3 (les battants) qui mettent au point des stratégies18http://enneagram.eu/fr/professionnels/temoignages.

Après les tests psychotechniques, la graphologie, la psycho morphologie,… à quand les entretiens d’embauche sur base de votre type ? Cela n’est pas surréaliste lorsque l’on sait que certains organismes tels que le centre d’étude de l’ennéagramme proposent des formations « Ressources Humaines » permettant d’apprendre à typer rapidement un candidat à son insu19http://www.cee-enneagramme.eu/intervention-en-entreprise/formation-rh/.

Aux dimensions psychothérapeutiques (développement personnel) et morales, s’adjoint donc une dimension utilitariste de l’ennéagramme qui peut être un outil très intéressant pour le New Management.

 

L’ennéagramme, outil au service d’un « New management »

Les pratiques de « développement personnel » en général, et de l’ennéagramme en particulier, investissent la littérature managériale et font leur entrée dans de nombreuses entreprises. Ces formations permettraient aux travailleurs de se sentir mieux, de mieux communiquer, d’améliorer leurs relations,… et, dès lors, d’être plus efficaces, plus performants au travail. Elles s’inscrivent donc bien dans un projet managérial car elles relient des objectifs individuels (augmenter son bien-être) et des objectifs organisationnels (être plus efficace).

Le monde du travail est en plein changement et l’idée d’un pouvoir centralisé et fortement hiérarchisé apparaît depuis quelques années anachronique. En effet, l’heure est à présent au leadership partagé. Finis donc les « chefs », voici les « managers », les « leaders » dont le rôle est d’animer des équipes, de coordonner des salariés. Ces derniers, quant à eux, doivent obéir à deux maître-mots : « autonomie » et « responsabilité ». Ainsi, sous des dehors trompeurs d’autonomie, l’entreprise attend en fait que le salarié gère avec responsabilité son « capital humain » et qu’il le fasse fructifier pour le bien de l’entreprise.

L’autonomie, comme le souligne Valérie Brunel, n’est donc plus psychique mais devient « la capacité à prendre librement des initiatives allant dans le sens des intérêts de l’entreprise. La responsabilité n’est plus celle d’un sujet face à ses actes, mais celle d’un acteur organisationnel porteur d’un rôle dans le système ».20Valérie Brunel, op.cit., p.194.

L’ennéagramme joue donc un rôle essentiel dans ce « New Management » : tout en responsabilisant le travailleur, il permet de substituer à la contrainte sociale une contrainte purement psychologique. Le travailleur va ainsi intérioriser les exigences de l’entreprise. Dès lors, s’il est stressé, au bord du « burn out », la politique de management ne sera nullement en cause, mais c’est lui, en tant qu’individu mal adapté à son environnement professionnel, qui devra se remettre en cause, grâce à l’ennéagramme, bien sûr ! Nous assistons à une « nouvelle forme de « dressage social » passant par la régulation des conduites et « psychologisant » les rapports sociaux pour les traduire en termes de manque de compétences individuelles et relationnelles » ajoute Valérie Brunel21Valérie Brunel, op.cit., p.181..

L’ennéagramme et toutes autres techniques de développement personnel ne se cantonnent donc plus aux dimensions psychologiques et morales, mais revêtent, une fois de plus, une dimension utilitariste. En effet, ces techniques ne sont valorisées dans l’entreprise que parce que l’on considère qu’il s’agit du moyen le plus efficace pour mobiliser l’individu vers les objectifs de l’entreprise. Ce pseudo humanisme est donc mis au service d’un projet d’efficacité en entreprise et pourrait apparaître comme un outil d’adaptation de chacun à la société néo-libérale.

 

L’ennéagramme, outil au service de la nouvelle gouvernance des écoles

Le « Pacte pour un enseignement d’excellence » a pour pilier une nouvelle gouvernance du système éducatif. Dès lors, au nom d’une « modernisation » et d’une plus grande « autonomie », le « leadership »22Terme employé par le Groupe Central du Pacte dans l’avis n°3. du directeur sera renforcé. Chaque école devra établir, dès 2018, un plan de pilotage respectant des objectifs généraux, fixés par la FWB, et des objectifs spécifiques à l’établissement. Pour s’assurer l’adhésion de tous, ces plans devront être conçus par le « leader » pédagogique entouré de l’ensemble des acteurs de l’école. En outre, toute école présentant des écarts significatifs de performances sera suivie de près par les DCO (Délégués aux Contrats d’Objectifs) et pourra être l’objet d’un audit externe en cas de « mauvaise volonté manifeste ».

Les logiques entrepreneuriales et le « New Public Management » font donc clairement leur entrée dans un des derniers bastions du service public !

Ainsi, tout comme dans l’entreprise privée, chaque acteur de l’école sera responsabilisé et sommé d’atteindre des objectifs, des chiffres en termes de réussite des élèves. Cette nouvelle gouvernance, déjà d’application depuis plus de 30 ans dans des pays tels que les USA ou l’Angleterre, a montré ses effets sur les enseignants. Ceux-ci sont en effet soumis à un stress constant car ils craignent de ne pas obtenir de bons résultats.

Mais, heureusement pour les enseignants, l’ennéagramme, enseigné lors de formations continues, leur permettra de mieux gérer tout ce stress inutile et de développer toutes leurs potentialités au service de l’efficience de leur école. Merci l’ennéagramme !

En conclusion, l’ennéagramme aux origines mystérieuses, voire ésotériques, est un outil non-scientifique et stéréotypé qui apparaît comme un instrument manipulateur au service d’un « new management » purement néo-libéral.

Nous ne nions pas que l’ennéagramme puisse être profitable sur le plan individuel et psychologique, même si certaines dérives sectaires ont pu être observées. Cependant, celui-ci nous apparaît dangereux à plus d’un titre.

En tant qu’outil d’orientation scolaire, il comporte un certain risque d’étiquetage porté à son comble sur des enfants ou des adolescents en pleine construction. En outre, il risquerait d’introduire à l’école un déterminisme insidieux, une sélection sociale où c’est le type de personnalité qui déciderait de l’avenir professionnel des élèves.

En tant qu’outil de formation professionnelle, il apparaît comme un très bon instrument au service du « new management » néo-libéral et de la production d’un individu adapté à son rôle dans l’organisation de l’entreprise, qu’elle soit publique ou privée. Le travailleur, sommé de faire fructifier son « capital humain », doit se plier aux exigences du monde du travail. Il doit être efficace, flexible, adaptable, autonome, responsable, réflexif. L’ennéagramme apparaît donc comme un instrument manipulateur permettant d’intérioriser toutes les contraintes professionnelles et, dès lors, de responsabiliser à outrance le travailleur.

Dans une école qui tend à former un « capital humain » prêt à l’emploi, l’enseignement de l’ennéagramme, apparaît dès lors comme une porte d’entrée idéale de formation d’une main d’œuvre clé sur porte. Un pas de plus vers l’asservissement de l’individu…

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