Nous craignons que l’évaluation des enseignants ne tourne au « règlement de comptes »

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Dans les éditions du 19 mai et du 27 mai, Étienne de Callataÿ,  économiste, et  Marthe Mahieu, directrice de collège retraitée, critiquent tous deux les réactions des enseignants qui refusent, selon eux, d’être évalués. Or, non, nous ne sommes pas opposés à l’évaluation des enseignants !

Une carte blanche de Cécile Gorré publiée sur le site de La Libre le 1er juin 2022.

Non, Madame Mahier, non Monsieur de Callataÿ, nous ne sommes pas opposés à l’évaluation ! Il est tout à fait normal d’être évalué et il est tout aussi normal que des personnes ne remplissant pas leurs missions d’enseignants soient inspectées et, le cas échéant, écartées du métier. Cette inspection, qu’elle soit le fait de nos directions, de nos Pouvoirs Organisateurs ou des anciens inspecteurs de la Fédération Wallonie Bruxelles, est tout à fait acceptable et salutaire pour notre métier. En outre, contrairement à ce que vous pensez, M. de Callataÿ, cette évaluation « à l’ancienne » n’était pas purement disciplinaire : elle permettait un retour réflexif sur nos pratiques et pouvait mener à l’élaboration de pistes de formation afin de les améliorer. Elle permettait également de s’assurer que les programmes et les niveaux d’études étaient bien respectés.

Non, Madame, nous ne réagissons pas de manière « irrationnelle » et « émotionnelle » face à une nouvelle forme d’évaluation et nous ne nous accrochons pas à ce « seul vrai pouvoir » d’évaluateur refusant dès lors toute remise en question !

Cependant, nous craignons que cette évaluation ne « tourne au règlement de comptes ». Et c’est en effet bien de cela dont il est question. La nouvelle politique de gouvernance, mise en place par le Pacte pour un Enseignement d’Excellence, est essentiellement axée sur une prétendue « responsabilisation » des enseignants qui seront, désormais, soumis à une logique de résultats, à une politique de reddition de comptes à travers des contrats d’objectifs. Nous contestons vivement cette vision managériale de l’éducation, issue du New Public Management, ayant pour but de soumettre l’École aux lois de l’entreprise.

Nous redoutons les « règlements de compte » entre collègues quand certains, n’ayant pas atteint leurs objectifs, seront montrés du doigt par l’équipe éducative craignant une sanction de la part des directions, des Délégués aux Contrats d’Objectifs (DCO) ou des Directeurs de Zone. Nous redoutons les « audits » prévus en cas d’écart de performances et les sanctions envisagées dans l’avant-projet de décret sur l’évaluation.

Et ne nous dites pas que nous réagissons sous le coup de la colère ! Nous savons, malheureusement, que ce type de gouvernance est délétère tant pour les élèves que pour les enseignants. Nous connaissons les risques de cette « sur-responsabilisation » des enseignants car cette politique de reddition de comptes fait l’objet de nombreuses études et recherches mettant clairement en avant les aspects nuisibles de ce système.

Nous voulons que notre système scolaire soit réformé mais, pour ce faire, il faut nous en donner les moyens ! Or, tout enseignant ayant participé à des réunions concernant les plans de pilotage sait que, systématiquement, les propositions de changements structurels sont écartées car, dit-on, nous n’avons pas de pouvoir sur cet aspect des choses. Exit donc les moyens conséquents pour assurer une véritable remédiation, exit les petites classes nous permettant de consacrer du temps à chaque élève, exit la régulation des inscriptions pour contrer la ségrégation sociale…

Nous refusons donc cette évaluation qui, à nos yeux, fait trop exclusivement porter le poids du redressement d’un système éducatif déficient sur les épaules des enseignants, tandis que les pouvoirs publics s’abstiennent de mettre en œuvre les réformes structurelles indispensables à l’édification d’une École ambitieuse pour tous.