Pubs pour les écoles: derrière les slogans, une idéologie…

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Les slogans choisis par les pouvoirs organisateurs (PO) et les directions d’établissements pour attirer de nouveaux élèves spéculent sur ce que sont supposés attendre d’une école parents et enfants. Ils en disent long sur la représentation que se font les PO de la société et des fonctions assignées à l’Ecole. Un peu comme un échantillon de l’air du temps. Voici un petit aperçu des arguments glanés sur les pages d’accueil des sites web des écoles secondaires des différents réseaux de la Fédération Wallonie-Bruxelles…

Cet article a été initialement publié dans L’École démocratique, n°89, mars 2022 (pp. 5-7).

Chacun-e pour soi

Une première constatation : quand les écoles se vendent, c’est le singulier qui l’emporte. Pronoms et déterminants sont là pour le signifier : l’éducation est conçue comme un parcours individuel. Et la société comme la juxtaposition d’individus.

  • « Une école pour être quelqu’un »
  • « L’école qui réalise ton projet de vie »
  • « Construis ton avenir et prépare-toi à le vivre ! »
  • « L’école du dépassement pour chacun »
  • « Une école qualifiante qui répond à tes attentes »
  • « Une école où j’existe »
  • « Mon école fait ma différence »

L’école, source de distinction

On ne le sait que trop bien, le marché scolaire est stratifié en différentes couches sociales. Les écoles d’élite, qui visent prioritairement un public aisé se préparant aux plus hautes études et aux places privilégiées de la société, aiment envoyer des signaux de distinction[1] à leurs clients potentiels. L’usage du latin, par exemple, la référence à la tradition et à ses valeurs supposées…

  • « Age quod agis » : « fais bien ce que tu fais »
  • « Cultiver la tradition, préparer l’avenir (anno 1802) »
  • « Qualité – Respect. Le bon départ pour la vie »
  • « Excellence, engagement, optimisme »
  • « Un Athénée prestigieux amenant les élèves vers la réussite »

Une grande tolérance pour la ségrégation

Dans la petite musique publicitaire des écoles, sous une mélopée de bonnes intentions humanistes, il y a comme une ligne de basse tellement agréable aux oreilles des capitalistes, dont le club, l’OCDE, disait : « Tous n’embrasseront pas une carrière dans le dynamique secteur de la “nouvelle économie”. En fait, la plupart ne le feront pas, de sorte que les programmes scolaires ne peuvent être conçus comme si tous devaient aller loin. »[2] Cette acceptation du développement séparé, de la ségrégation, que l’on sait essentiellement sociale, transparaît derrière les formules euphémistiques…

  • « Avec chacun au plus loin »
  • « Fleuris là où tu es semé »
  • « L’école des talents multiples »
  • « Une promesse d’avenir quelque soit le chemin dans le secondaire »
  • « Une école, plusieurs chemins de formation »
  • « L’alternance, ta réussite autrement »
  • « Amener chaque élève à son meilleur niveau en fonction de ses aptitudes, de sa motivation et de son projet de vie »

L’école au service du marché du travail

Des quatre objectifs généraux du décret Missions[3], il y en a un – et encore, traduit de manière fort réductrice – qui éclipse tous les autres : c’est l’accès au monde du travail. Avec une culture bien ancrée des parcours différenciés (qui mèneront à des destins sociaux matériellement très inégaux).

  • « Une formation, un métier, un avenir »
  • « Offre-toi la possibilité de faire le métier qui te plait »
  • « Un enseignement général, technique et professionnel qui ouvre la voie à des métiers d’avenir »
  • « Une école, plusieurs chemins de formation »
  • « Des métiers d’avenir, une école à vivre »
  • « Ouvrez les portes de votre avenir ! »
  • « L’avenir est dans nos classes »
  • « Choisis ton métier ! »
  • « Notre challenge : votre avenir »
  • « Devenir quelqu’un… de qualifié »
  • Sont souvent mis en avant les atouts supposés favoriser la réussite professionnelle future des enfants : les langues et le numérique.
  • « Immersion précoce Néerlandais Anglais »
  • « Une école 2.0 »
  • « Un e-bagage pour l’avenir »

La prose publicitaire des écoles véhicule parfois de grossières contre-vérités, lourdes de connotations sociales. Certains établissements n’hésitent pas à mentir éhontément.

  • « Un diplôme = un emploi »
  • « L’enseignement qualifiant… générateur d’emploi ! »
  • « De vrais techniciens pour un avenir certain »
  • « L’alternance a du sens »

C’est oublier un peu vite que ce n’est pas l’enseignement qui crée ou détruit l’emploi. Pour s’en convaincre, un petit exercice mental doit suffire : imaginez qu’en cette année 2022, l’Esprit Saint se matérialise et que tous les élèves, sans exception, réussissent avec brio leurs études, il n’en resterait pas moins que tous ne trouveraient pas de CDI à la sortie de l’école, le manque d’emploi étant structurel (en Belgique, des centaines de milliers d’équivalents temps plein). Tout au plus parviendrait-on à combler quelques milliers d’emplois vacants (dont il faut encore évaluer la qualité)…

Le modèle, c’est l’entreprise privée

Dans le même courant de pensée, ci et là s’expriment explicitement des références au modèle dominant, celui de l’entreprise privée.

  • « Groupe scolaire certifié iso 14.001 »
  • « À …….., j’entreprends, je réussis »
  • « De la maîtrise à l’innovation »

Une société de la com’

Autre trait de l’air du temps, qui se traduit dans la propagande scolaire : on n’est jamais dans le savoir ni dans l’information, on navigue en pleine communication creuse et superficielle.

  • « Le bon choix ! »
  • « Ouvrir une porte pour demain »
  • « Aujourd’hui… pour demain. Une école qui a une âme dans un cadre de caractère »
  • « Passeport pour la vie »

De vœux pieux en euphémismes fumeux

On notera dans le chef de quelques établissements l’étalage de bonnes intentions. Certains s’essayent même à marier l’eau et le feu. Il est à parier que ces voeux pieux ne résisteront pas bien longtemps à la réalité du système à la Belge, structuré par l’évaluation, la sélection, la relégation et la ségrégationOn aimerait aussi demander aux auteurs des slogans les plus nébuleux de définir précisément les termes qu’ils emploient.

  • « Une école du cœur »
  • « S’épanouir et se former »
  • « Enseigner avec exigence, accueillir avec bienveillance »
  • « Accueil – Bienveillance – Responsabilisation – Solidarité »
  • « Tradition et modernité pour un enseignement ciblé sur l’avenir de votre enfant »
  • « Une école à taille humaine pour être(s) heureux »
  • « Un hectare au cœur de la ville pour un collège familial offrant un enseignement rigoureux et varié »
  • « Guide de l’école en 5 mots clés : aimer, espérer, accompagner, relever, grandir »
  • « Liberté, tolérance, culture »
  • « Elèves en liberté »
  • « Le plaisir d’apprendre au service de l’excellence »
  • « L’école du bien-être et de la diversité »
  • « Réussir autrement »
  • « Une école familiale »
  • « Accueil, respect, épanouissement »
  • « Accueil et envol », « Racines et envol »
  • « Nos valeurs : bienveillance, sens et rigueur des apprentissages, multiculturalité, accueil et respect du jeune dans son parcours de vie »
  • « La volonté partagée de la réussite »
  • « Une place pour tous, l’excellence pour chacun »
  • « L’école où il fait bon vivre »

Parfois même, au détour du chemin, découvre-t-on des concepts pour le moins fumeux.

  • « L’école des talents multiples »
  • « Pédagogie inversée »

Quelle société démocratique ?

L’Aped se bat pour que tous les jeunes acquièrent à l’école les savoirs qui donnent force pour comprendre le monde et participer à sa transformation. Pour nous, l’école doit prioritairement créer les conditions d’une citoyenneté critique pour tous.

Dans leur publicité, certains établissements veillent bien à articuler l’individu et le collectif. Ils semblent considérer l’élève comme faisant partie d’une société. Mais au mieux est-il question d’une socialisation dans des valeurs universelles fort consensuelles (vivre-ensemble, bienveillance, etc.) On reste dans un humanisme aux contours flous, un projet de société indéfini.

  • « Apprendre à l’élève à se situer aujourd’hui pour construire demain »
  • « Ensemble pour progresser »
  • « Une école de proximité aux valeurs universelles »
  • « Humanisme et savoir »
  • « Une école pour tous et pour demain »
  • « Ensemble, une étoile pour chacun »
  • « Apprendre à l’élève à se situer aujourd’hui pour construire demain »
  • « L’école, c’est le creuset où s’élabore l’avenir d’une génération »

Comprendre le monde pour le changer ? Cette ambition, avec une dose affirmée d’esprit critique, aucun PO ne juge judicieux de s’en revendiquer !

  1. Au sens où le sociologue Bourdieu l’entendait, dans son ouvrage de référence, La Distinction. Critique sociale du jugement (1979)
  2. OCDE
  3. Pour rappel, en gros : 1/ développement personnel, 2/ trouver une place dans la vie économique, sociale et culturelle, 3/ devenir un citoyen et 4/ émancipation sociale. CFWB 1997

 

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