Enseigner à distance, ce n’est pas enseigner !

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Dans une classe, la communication non verbale constitue 70% de la communication et la motivation des élèves/étudiants est essentiellement suscitée par les attitudes et échanges survenant dans cette importante partie de la communication. Que reste-t-il de ces 70% lorsqu’on enseigne face à une caméra d’ordinateur ou lorsque les élèves/étudiants ne sont visibles au professeur – s’ils le sont – que dans de petites fenêtres ?

Je suis professeur de mathématiques et d’histoire des mathématiques dans une école supérieure et j’ai été amené à donner deux cours durant la récente période de confinement. Durant le premier – un cours de Calcul différentiel et intégral – nous avions convenu, déjà avant le confinement, avec les étudiants – futurs professeurs de mathématiques –, de nous répartir les leçons à donner, en partant d’un livre commun. L’expérience, pour les étudiants, fut donc bénéfique, dans la mesure où ils eurent l’opportunité d’apprendre à utiliser des logiciels de visioconférence (Zoom, Meet, etc.), ou même à se filmer en train de donner cours. Dans le cas de l’autre cours – Histoire des mathématiques –, je suis parti de mes présentations PWP habituelles et j’y ai adjoint un commentaire oral, comparable à celui que je faisais auparavant en classe. Après avoir envoyé aux étudiants ce PWP, je reprenais avec eux, sur Zoom, le sujet du jour et je répondais à leurs questions, ou je reprenais, sur le vif, mon commentaire, selon ce qu’ils avaient compris, ou non.

Nous avons donc tous fait ce que nous avons pu pour obtenir le meilleur résultat possible, vu les circonstances, mais le fait de passer par un intermédiaire électronique – en absentiel, comme on dit – eut indéniablement des conséquences néfastes. En effet, lorsque je leur posais la question, les étudiants avaient bizarrement toujours tout compris. J’écris « bizarrement » car l’idée que les étudiants comprennent tout de suite est complètement en contradiction avec mon expérience et mon intuition (j’enseigne en haute école depuis plus de dix ans et, avant cela, j’ai enseigné les mathématiques dans le secondaire durant vingt ans environ). J’analyse donc leur réaction comme une sorte de refus de sortir de leur confort – c’est toujours délicat d’avouer qu’on n’a pas compris –, refus facilité par la quasi-absence de contact visuel car c’est dans les yeux de mes étudiants que je vois en classe s’ils participent ou pas. Donc, le passage par l’ordinateur favorise les malentendus sur la compréhension du cours.

D’autre part, cette révolution électronique – je dirais plutôt cette rétrogradation – favorise aussi l’absentéisme. En effet, pour le deuxième cours, qui a commencé pendant le confinement, j’ai eu très peu d’étudiants réguliers, et, comme il est très – trop – facile de ne pas répondre à un courriel, je n’ai pas toujours réussi à mobiliser les absents. Peut-être cet absentéisme était-il aussi dû à un équipement informatique incomplet des étudiants, ou à leur situation familiale, ou encore au fait qu’ils étaient en première année. Toujours est-il que le confinement et la nécessité qu’il a entraînée de passer par l’ordinateur a indéniablement augmenté l’habituel taux d’abandon en première année de l’enseignement supérieur. En ce qui concerne les étudiants des années supérieures et mes collègues, je peux aussi témoigner que certains ont éprouvé des difficultés à suivre ou à donner leurs cours pour des raisons familiales, comme la présence d’enfants en bas âge, parfois dans des espaces confinés. Le fait de ne plus pouvoir accéder aux espaces prévus et bien conçus pour faciliter l’enseignement et l’étude (écoles, bibliothèques, crèches même) a eu des effets dévastateurs sur l’apprentissage. Le remplacement de ces lieux par un espace virtuel n’a rien pu y faire, malgré les effets d’annonce des développeurs de programmes et de leurs adeptes, dont font partie beaucoup de nos autorités.

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Je suis professeure de mathématiques et d’informatique dans une école de promotion sociale. Dès la première semaine de confinement, j’ai enregistré mes cours par vidéo et les ai envoyés aux étudiants, en leur donnant des exercices et en les invitant à les résoudre afin de les corriger et de leur donner un retour. Comme l’enregistrement des cours est très chronophage et que très peu d’étudiants avaient répondu à mon appel, la seconde semaine, j’ai contacté par téléphone tous mes étudiants pour leur donner rendez-vous aux heures de cours par visioconférence. Pour les cours avec un cursus long et diplômant, presque tous les étudiants ont participé, sauf ceux qui n’avaient pas d’ordinateur. Au contraire, pour les formations par module de 60 périodes, la moitié des étudiants ont abandonné, certains par manque de moyens technologiques.

Je me suis rendu compte que ma façon de donner cours a totalement changé : peu de pédagogie constructiviste et beaucoup plus d’ex-cathedra. Ceci est dû au fait que, les connections internet de mes étudiants étant trop peu fiables, nous avons été obligés de travailler sans caméra et même parfois en n’allumant le micro que lorsque nous prenions la parole. Donc peu d’interactions entre nous, alors qu’en présentiel, le cours évoluait grâce à cette énergie dégagée par tous. Presque tous mes étudiants étaient insatisfaits de ces cours donnés à distance.

Il est frappant que, dès la première semaine de confinement, j’aie reçu un tas de propositions pour suivre des formations sur les logiciels pour enseigner à distance. Les firmes informatiques n’ont visiblement pas attendu la crise du coronavirus pour les développer. L’exercice planétaire est concluant, tout le monde devra s’équiper d’un ordinateur performant et la 5G est indispensable pour le bon fonctionnement de cet enseignement !

C’est, semble-t-il, ce que les journalistes relayaient pendant la crise, ajoutant que, la plupart des parents ne pouvant pas prendre le rôle des enseignants et les enseignants n’étant pas capables de se convertir rapidement, on devrait acheter les cours à des sociétés privées ? On a évidemment peu entendu d’émissions sur les logiciels libres et les plates-formes collaboratives. Déjà, en 1998, Gérard de Selys et Nico Hirtt nous mettaient en garde sur la privatisation de l’enseignement (« Tableau noir : Résister à la privatisation de l’enseignement », EPO), cela a mis du temps, mais on y est presque ! Merci le coronavirus !!!

En tant que professeure d’informatique, je conclurai en insistant sur le fait que cette ‘science’ n’est qu’un outil parmi d’autres au service de l’enseignement. Rien ne remplacera jamais un enseignant parmi ses élèves, ni l’ordinateur, ni les robots, ni les firmes privées !

 

 

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