Un ordinateur pour chaque élève : une opportunité pédagogique ?

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Le 16 novembre dernier, dans un communiqué de presse, la Ligue des familles et le Réseau Wallon de lutte contre la pauvreté dénonçaient l’adoption imminente, par les député.e.s du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, d’un avant-projet de décret instituant « de nouvelles règles en matière d’équipement informatique des élèves et des frais scolaires »[1]. Le lendemain, avec une large majorité, le texte était adopté. Ainsi, dorénavant, ce ne seront plus les classes mais les élèves qui seront équipés d’ordinateurs et cela … aux frais des parents. Cette mesure soulève de nombreuses questions concernant tant le « décret gratuité » que le bien-fondé pédagogique de cet équipement 1:1 (un élève – un ordinateur).

En 2020, la crise sanitaire, le confinement et l’enseignement hybride ont mis en évidence une fracture numérique importante. Afin de réduire celle-ci, un arrêté de pouvoirs spéciaux[2] a été adopté par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles en décembre de la même année. Cet arrêté a dégagé une subvention exceptionnelle de 10 millions d’euros permettant aux écoles de faire face aux investissements nécessaires afin de se doter de matériel informatique pouvant être mis à la disposition des élèves. L’urgence était bien présente et, dans une certaine mesure, cela a permis aux élèves plus défavorisés de suivre les cours à distance avec un matériel adéquat, matériel prêté par les écoles.

L’Aped se montre toutefois un peu circonspect face à cette mesure car, comme de nombreux enseignants ont pu le constater, la fracture numérique n’a pas été le seul obstacle à la continuité pédagogique. Certes, il était important que les élèves puissent disposer d’un outil numérique pour suivre les cours en ligne, pour réaliser le travail en distanciel,… mais, pour de nombreux élèves, ce matériel n’a pu combler le manque de soutien pédagogique à domicile. Le matériel informatique n’est donc pas apparu comme la panacée.

« Une véritable opportunité pour développer l’école numérique »

En mai 2020, à la veille de la reprise partielle des cours, M. Jeholet, ministre-président de la FWB, déplorait le retard pris par la Fédération en termes de numérique. Il ajoutait alors : « Je pense qu’on peut se saisir de cette crise et en faire une véritable opportunité pour développer l’école numérique » [3].

Des paroles aux actes, il n’y a qu’un pas et, le 17 septembre 2020, MM. Jeholet et Daerden font adopter par le gouvernement une note concernant l’achat d’un ordinateur par chaque élève de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette note sera confirmée par un arrêté de pouvoirs spéciaux voté le 14 janvier 2021[4] et par le projet de décret adopté le 17 novembre dernier en séance plénière.

Dès lors, l’équipement informatique des élèves ne sera plus à la charge de l’école mais bien à la charge des parents. En effet, ceux-ci devront débourser plusieurs centaines d’euros pour l’achat ou la location d’un ordinateur (ou d’une tablette) si l’école de leur enfant décide d’opter pour l’équipement 1:1.

Un « décret gratuité » détourné

Comment, toutefois, faire passer une telle dépense à la charge des parents alors même que la Déclaration de politique communautaire 2019-2024 comporte des objectifs ambitieux en termes de mise en œuvre progressive de la gratuité scolaire et que le décret du 14 mars 2019 vise à renforcer la gratuité d’accès à l’enseignement ?

Ainsi, dans la note du 17 septembre 2020, MM. Jeholet et Daerden passent en revue les « stratégies » de contournement de ce « décret gratuité » afin que celui-ci ne puisse « être interprété de manière telle qu’il rendrait impossible l’acquisition d’ordinateurs individuels pour les élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dès lors que l’ordinateur est aujourd’hui un outil de travail qui se rapproche du manuel scolaire ».[5] Ils ajoutent, à la page suivante : « Il doit être possible d’inviter les parents à prendre en charge cette somme sans que la légalité de la demande ne puisse être contestée ».

Le 9 décembre 2020, l’obstacle est donc levé via l’ajout d’un paragraphe 3bis dans l’article 1.7.2-2 du Code de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire concernant la gratuité. Les frais liés à l’achat ou à la location d’un matériel informatique sont ainsi considérés comme des « frais scolaires à condition que ceux-ci soient engagés sur base volontaire dans le cadre et les conditions fixées par la Communauté française en vue du développement de la stratégie numérique à l’école ».[6]

« Des frais engagés sur base volontaire »

Il est vrai que le Gouvernement rend ces frais « facultatifs », se protégeant quelque peu de toute critique, mais comment se passeront les choses sur le terrain ? Les parents pourront-ils refuser d’engager de tels frais quand toute la classe de leur enfant sera équipée d’un ordinateur ?

De plus, comme le signale le communiqué de presse de la Ligue des familles et du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, cette situation risque d’accroitre la concurrence entre les établissements : « La liberté énorme laissée aux pouvoirs organisateurs en matière de choix d’équipement risque de mener demain à une situation où les écoles les plus privilégiées proposeront du matériel coûteux et à la pointe de la technologie tandis que les écoles qui rassemblent des élèves plus précarisés proposeront du matériel à bas prix et de qualité médiocre ». Cette mesure renforcerait donc la concurrence dans un quasi-marché scolaire déjà bien installé en FWB.

L’achat de ce matériel informatique risque également de renforcer la ségrégation scolaire. En effet, les familles plus défavorisées ne seront-elles pas tentées de fuir ou d’éviter certaines écoles qui demandent l’achat d’un ordinateur ? Certaines directions ne trouveront-elles pas là un nouveau moyen de sélectionner les élèves dès l’inscription en annonçant aux parents le montant des frais scolaires incluant l’achat de cet ordinateur ?

Le recours au numérique est-il pédagogiquement justifié ?

La dynamique est bien en marche et l’équipement 1:1 semble inéluctable. Cependant, il est tout à fait légitime de se poser la question du bien-fondé pédagogique de l’utilisation de cet ordinateur acheté par les parents.

Ainsi, parmi plusieurs rapports traitant de l’impact des technologies sur les apprentissages, nous pouvons épingler celui de l’OCDE intitulé « Connectés pour apprendre ? » paru en 2015. L’Organisation de Coopération et de Développement Économiques conclut, entre autres, que, d’une part, les élèves utilisant très souvent les ordinateurs à l’école obtiennent des résultats bien inférieurs à ceux les utilisant modérément et ce dans la plupart des domaines d’apprentissage et que, d’autre part, les nouvelles technologies ne sont pas d’un grand secours pour combler les écarts de compétences entre élèves favorisés et défavorisés.

En 2017, McKinsey, dans un rapport supervisé par Étienne Denoël et intitulé « Facteurs de réussite des élèves : perspectives pour l’Europe », conclut que « certains outils éducatifs numériques, comme les ordinateurs portables, les tablettes ou les liseuses, semblent en réalité dégrader la performance des élèves ».[7] On peut aussi y lire que « les technologies informatiques à l’usage des enseignants sont celles qui améliorent le plus sensiblement les résultats des élèves »[8]. En d’autres termes, il est beaucoup plus profitable d’équiper une classe d’un vidéoprojecteur et d’un ordinateur connecté à Internet que d’équiper tous les enfants d’ordinateurs portables ou de tablettes.

Quelle place donner au numérique et à l’informatique en éducation ?

Ces organisations ne sont pas les seules à s’intéresser à l’impact du numérique sur les apprentissages et les performances des élèves. Les études empiriques sont en effet pléthoriques et une chose est certaine : aucun consensus clair ne s’en dégage. La recherche tend même à montrer qu’il existe de nombreux autres leviers bien plus efficaces que l’utilisation du numérique pour améliorer l’efficacité du système scolaire et les performances des élèves.

En mars 2020, Benoît Galand, professeur et chercheur à l’UCL, publie une synthèse[9] d’études et de méta-analyses concernant les effets du numérique sur les élèves. Cette publication, déjà présentée par l’Aped à travers un webinaire[10] et un article de synthèse[11], tend à démontrer que le numérique ne va pas révolutionner les apprentissages. En effet, contrairement à certaines idées reçues, celui-ci ne rend pas l’élève plus actif, ne permet ni de le motiver davantage, ni de le rendre plus autonome, ni d’améliorer ses résultats.

Pourquoi, dès lors, promouvoir l’usage du numérique dans les écoles et équiper chaque élève d’un ordinateur ?

Former des citoyens critiques

Est-ce dans le but de préparer de futurs citoyens à l’usage du numérique ? Cette intention est bien entendu louable car il est hors de question que les élèves soient des analphabètes numériques. Selon nous, il est en effet important de développer certaines compétences numériques au sein d’une formation polytechnique. Cependant, cette formation ne peut se limiter au maniement de certains logiciels ou applications. Elle ne peut pas non plus se contenter de préparer l’élève à jouer son rôle de consommateur de technologies ou de futur travailleur dans un environnement techno-numérique en mutation constante.

Il est donc essentiel de former les élèves afin qu’ils comprennent et qu’ils maitrisent, dans les grandes lignes, ces technologies et qu’ils n’en deviennent pas les esclaves.

Toutefois, cette formation au numérique ne nécessite pas l’acquisition d’ordinateurs personnels et peut se faire dans des locaux adaptés (centre cyber ou multimédia) ou en classe avec un matériel minimal. Cependant il faudrait équiper correctement toutes les écoles, ce qui couterait évidemment plus cher à la Fédération Wallonie-Bruxelles que les 75 euros octroyés aux familles afin qu’elles achètent et entretiennent elles-mêmes ce matériel informatique.

Par ailleurs, il est aussi essentiel pour l’Aped que les élèves prennent conscience de l’impact environnemental, sanitaire et social qui découle de l’usage et de la consommation des technologies numériques. Mais comment leur apprendre à être des consommateurs critiques et responsables si, dans le même temps, ils sont amenés à utiliser et à acheter ce matériel numérique ?

Comment les sensibiliser aux problèmes de pollution engendrés par la demande énergétique de ces appareils, par l’émission de gaz à effet de serre, par la production de ces déchets toxiques difficilement recyclables si, dans le même temps, certaines écoles « obligent » chaque élève à se servir quotidiennement de cette technologie ?

Comment dénoncer les conditions sociales catastrophiques de certains travailleurs dans, par exemple, les filières d’extraction de métaux et de terres rares si, dans le même temps, les élèves sont amenés à utiliser quotidiennement l’objet de cette exploitation ?

Enfin, comment les prémunir des risques sanitaires liés à l’utilisation de ces outils numériques (troubles du sommeil, difficultés attentionnelles, problèmes oculaires, douleurs musculo-squelettiques,…) si les élèves sont amenés à utiliser ordinateurs et tablettes plusieurs heures par jour?

Un marché prospère

La question centrale reste donc posée : pourquoi vouloir équiper les élèves d’un ordinateur personnel alors que ce dernier ne leur permettra pas d’améliorer significativement leurs performances et leurs apprentissages ?

Est-ce pour alimenter un marché déjà bien prospère ? Les perspectives de bénéfices, à l’horizon de 2025, sont effectivement très prometteuses puisque, comme le prévoit Educapital, premier fonds européen spécialisé en EdTech, le marché mondial du numérique éducatif, boosté par la pandémie, pourrait atteindre les 400 à 500 milliards de dollars. Les familles d’élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles contribueraient ainsi très modestement à l’essor de ce grand marché.

Il est vrai que, lorsque l’on parle de marché mondialisé, l’on pense tout d’abord aux Gafam[12], ces grandes entreprises américaines, mais elles ne sont pas les seules à recueillir un certain bénéficie de cet équipement 1:1. En effet, EducIt, une asbl belge fondée en 2019, est très présente dans les écoles de la FWB via son projet « Rentrée numérique ». Cette « association sans but lucratif » vend aux écoles et/ou aux parents des ordinateurs « Chromebook » équipés de la suite payante « Chrome Education » (Google classroom, google drive, google meet, …) émanant donc de Google. Elle propose également, tant à l’équipe éducative qu’aux élèves, une formation de base au maniement de ce matériel informatique. Grâce à des subsides assez substantiels[13] de la part, entre autres, de la Fondation Roi Baudouin, EducIt offre cette formation, ce qui lui permet d’être très attractive sur un marché concurrentiel. Ainsi, cette asbl a su se faire connaitre, ce qui lui a permis d’augmenter le nombre de contrats avec les écoles. Ceux-ci ont d’ailleurs été boostés par l’arrivée de la pandémie et de la mise en place de l’enseignement distanciel et hybride.

Ces entreprises privées sont à présent bien introduites dans les écoles et, en cette période de crise sanitaire, qui oserait s’élever contre cette marchandisation de l’École ? La stratégie du choc est donc en action : profiter d’une crise pour justifier l’adoption de mesures qui n’auraient pas manqué de faire apparaitre des oppositions en temps normal. Qui oserait en effet s’opposer à cet équipement 1:1 après une période de confinement où l’on a vu apparaître une fracture numérique importante ?

Une question lancinante

Notre question initiale, « Pourquoi équiper chaque élève d’un ordinateur ? », reste donc posée. Celle-ci doit prendre place dans une réflexion plus générale sur le rôle du numérique dans la société et, plus particulièrement, au sein de l’École. Cette voie de marchandisation de notre enseignement est loin d’être anodine. Il ne faut en effet pas laisser les marchands de la EdTech[14] imposer leur vision de l’enseignement. Nous devons donc continuer à nous battre pour que l’école reste un lieu d’apprentissage collectif capable de créer du commun. Il nous semble dès lors inacceptable d’individualiser de manière outrancière les apprentissages en « collant » chaque élève devant un ordinateur. Celui-ci doit rester un outil parmi d’autres pour offrir à tous les élèves une formation de qualité afin qu’ils puissent comprendre le monde dans lequel ils vivent.

  1. « La Fédération Wallonie-Bruxelles s’apprête à équiper les élèves d’ordinateurs… et à envoyer la facture aux parents ! » – https://bit.ly/3EdbBn6
  2. Arrêté du Gouvernement de la Communauté française de pouvoirs spéciaux n°40 relatif au subventionnement exceptionnel des pouvoirs organisateurs de l’enseignement secondaire ordinaire et spécialisé ayant pour objet l’achat de matériel informatique, dans le cadre de la crise de la Covid-19 – 10-12-2020.
  3. Joris Quentin, Développons l’école numérique, dans « L’Écho », 1er mai 2020. https://bit.ly/3p6eMa0
  4. Arrêté du Gouvernement de la Communauté française de pouvoirs spéciaux n°42 déterminant les les conditions et les modalités d’octroi d’une intervention financière facilitant l’achat ou la location de matériels informatiques par les parents au profit de leur enfant et afin de faciliter le suivi des apprentissages – 14-01-2021
  5. « Note d’orientation – Stratégie numérique dans l’enseignement : équipements numériques et connectivité », 17 septembre 2020, p. 22.
  6. « Projet de décret-programme portant diverses mesures visant à faire face aux conséquences de la crise du coronavirus », texte adopté en séance plénière le 9-12-2020, p. 7.
  7. McKinsey & Company, « Facteurs de réussite des élèves : perspectives pour l’Europe », 2017, p.13.
  8. Ibidem, p.13.
  9. Benoît Galand, « Le numérique va-t-il révolutionner l’éducation ? », cahier n°120 du Girsef, mars 2020.
  10. https://www.youtube.com/watch?v=BRRzXCSEjwY
  11. https://bit.ly/3pa3zVP
  12. Acronyme utilisé pour désigner Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft.
  13. EducIt a reçu de la Fondation Roi Baudouin 1 034 184 euros en 2021.
  14. Terme issu de la contraction des mots « éducation » et « technologie ». Il désigne donc les nouvelles technologies utilisées dans le secteur de l’éducation.

1 COMMENT

  1. Bonjour,
    Les questions posées dans cet article sont extrêmement pertinentes.
    Nous avons fondé il y a quelques semaines une ASBL pour promouvoir l’utilisation rationnelle de l’informatique dans l’enseignement: avec sobriété, en pensant à l’écologie et en utilisant des services et logiciels respectueux des données: NumEthic.
    Toute personne partageant nos préoccupations et souhaitant nous rejoindre est la bienvenue.

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