Confinement et continuité scolaire : ne creusons pas les inégalités

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Réponse à une opinion de Jean Hindriks, économiste (Itinera), et de John Rizzo, spécialiste de l’apprentissage par l’informatique (École du Dialogue) mise en ligne sur le site de « La Libre Belgique ».

Messieurs Rizzo et Hindriks,

En ces temps de confinement où nous, enseignants, devons organiser la continuité de la scolarité, vous fustigez la Ministre qui, via une circulaire, interdirait tout apprentissage.

Permettez-moi de ne pas être en accord avec votre interprétation de cette circulaire. En effet, celle-ci stipule que les travaux demandés aux élèves « ne peuvent en aucune manière porter sur des apprentissages qui n’ont pas été abordés préalablement en classe », ce qui m’apparait fort différent. Il n’est donc pas interdit de poursuivre les apprentissages sur des matières déjà vues. Il n’est pas non plus interdit de donner des exercices permettant à l’élève de mieux comprendre une matière qu’il n’avait pas totalement acquise, de consolider voire d’en approfondir une autre. Mais peut-être jugez-vous que tous ces dispositifs de « remédiation-consolidation-dépassement » ne peuvent être apparentés à de l’apprentissage ? Pourtant, en cette période de « pause » subie, nous avons la possibilité de mettre en place une certaine différenciation, ce qui n’est pas toujours possible dans le cours normal d’une année scolaire où certains d’entre nous sont face à des classes trop hétérogènes, trop nombreuses, trop turbulentes, …

Dénonçant un « égalitarisme primaire », vous fustigez cette pseudo injonction à « Ne pas apprendre », injonction que vous trouvez « absurde » et « injuste ». Absurde car celle-ci ne serait pas suivie par les familles, mais vous oubliez peut-être que cette circulaire s’adresse au corps enseignant, non aux familles. Ces dernières n’ont en effet pas attendu cette pandémie pour, quand elles le peuvent, accompagner leurs enfants, les pousser à aller plus loin, leur payer des cours particuliers, … Et c’est bien là que réside l’injustice : les élèves ne sont effectivement pas tous égaux et il ne suffit pas de mobiliser « des ressources en faveur de ceux qui en ont moins » pour combler les écarts entre enfants issus de milieux socio-économiques favorisés et défavorisés. Vous mettez d’ailleurs très justement en avant le rôle que doit jouer l’école qui « dans les milieux modestes est parfois la seule chose qui permette de s’élever ». Ces enfants, poursuivez-vous, « ont besoin de soutien particulier quand la famille ne peut pas procurer ce soutien scolaire ». Je ne puis que vous rejoindre sur ce point et c’est pour cette raison que je suis en faveur des balises posées par la Ministre dans un climat d’urgence. Sans ces balises, les écarts risquent effectivement de se creuser fortement.

En effet, êtes-vous conscients de la réalité du terrain ? Savez-vous que de nombreux élèves n’ont pas accès à un ordinateur ? Savez-vous que de nombreux élèves n’ont pas la possibilité de s’isoler pour faire, au calme, les travaux demandés ? Savez-vous que de nombreux élèves n’ont pas la possibilité d’être aidés par leurs parents qui, par exemples, n’ont pas fait de longues études, qui ne comprennent pas les consignes données par l’enseignant, qui travaillent en première ligne occupant des emplois de services nécessaires en ces temps de pandémie, qui sont préoccupés par une situation professionnelle très précaire se demandant comment ils vont faire pour survivre avec de maigres allocations de chômage ou d’aide sociale ?

Tous ces enfants, comme vous le soulignez tout à fait justement, « ont besoin de l’école pour travailler ensemble », pour « bénéficier du contact personnel avec leur enseignant ». C’est donc à l’école qu’ils trouveront l’aide nécessaire et non derrière un ordinateur. C’est donc à l’école qu’ils pourront faire les devoirs demandés par leur enseignant. Il n’est en effet pas question de supprimer les devoirs comme vous le déclarez, mais d’internaliser ceux-ci à l’école, quand la situation sera normalisée, pour ne pas creuser les écarts.

En ces temps de confinement nous, enseignants, nous mobilisons pour ne pas abandonner nos élèves. Nous tentons de rester en contact avec eux, nous prenons de leurs nouvelles, nous essayons d’assurer une continuité pédagogique tout en respectant la circulaire ministérielle. Nous échangeons des idées, des documents de travail, tout comme nous le faisions déjà beaucoup avant cette pandémie.

Nous nous rendons compte aussi que les promesses de l’e-learning ne sont pas toujours à la hauteur de notre exigence pédagogique. La technologie peut certainement offrir quelques potentialités nouvelles, mais en ces temps de confinement, nous devons parer à l’urgence : assurer une continuité pédagogique et maintenir le contact avec nos élèves. Cet enseignement à distance que vous prônez doit, me semble-t-il, rester un outil pédagogique parmi d’autres et non devenir la panacée universelle ! Le débat mérite d’être ouvert, mais en des temps plus apaisés.

Nous, enseignants, sommes en faveur d’une école offrant à tous les élèves, quelle que soit leur origine socio-économique, un enseignement exigeant, offrant à chacun les mêmes chances d’apprendre. Il est certain que nous pourrions gérer bien plus aisément une crise de ce genre dans une société et une école démocratique, avec des conditions de travail et des niveaux plus égaux entre élèves. Malheureusement, dans notre École, comme vous l’avez souligné, « plus de trois quarts des élèves de milieux modestes sont en retard scolaire ». Il est donc important que les balises soient mises afin de ne pas creuser les inégalités en ces temps de confinement.

Texte publié sur le site de « La Libre Belgique » le 26/03/2020.

 

 

2 COMMENTS

  1. Et si Messieurs Rizzo et Hindriks avaient tout simplement raison ? … Cette pensée négative, qui paralyse toute action qui risquerait éventuellement d’aider des élèves qui en ont besoin … Si on arrêtait juste de se limiter au constat des inégalités, pour développer des solutions créatives et lutter contre ces inégalités, plutôt que de les brandir comme un crucifix et sa gousse d’ail devant un hypothétique vampire ? D’autres approches sont possibles. Un peu de pluralisme et de confiance dans les professionnels de l’éducation, peut être ?
    L’Aped doit elle toujours prendre le chapeau noir parmi les chapeaux de Bono pour éviter d’avancer ? Stagner et ne rien oser ne fera clairement pas avancer la cause ni des enfants des milieux populaires (qui ne sont pas aussi éloigné des moyens de communications modernes) ni des autres.

    Faire le pari de l’optimisme et sortir de ses réflexes de pensées, on essaie ?

    • Bonjour « La chimie »
      Notre but n’est pas de paralyser toute action, loin de là. Nous voulons simplement que tous les élèves puissent avancer. Il est important, surtout en ces moments de crise, d’attirer l’attention sur une réalité de terrain. Je suis moi-même enseignante et j’ai totalement confiance en mes collègues qui se battent pour que tous leurs élèves puissent avoir accès au savoir, puissent continuer d’apprendre dans les meilleures conditions possibles. Or, force est de constater que, contrairement à ce que vous avancez (« les enfants des milieux populaires qui ne sont pas aussi éloignés des moyens de communications modernes ») de très nombreux enfants n’ont pas accès à un ordinateur, n’ont pas d’imprimante chez eux, n’ont pas le wifi. Le smartphone n’est pas un outil scolaire !
      Le débat sur l’enseignement à distance doit avoir lieu, mais en des temps plus apaisés.

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