De Steinbeck … à Mordillat

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Plus de soixante-cinq ans séparent les deux romans dont il sera question ici. Mais c’est une même colère qui s’y exprime, celle de travailleurs face à l’injustice qui leur est faite. Des travailleurs privés de leur gagne-pain et qui luttent pour survivre. Deux lectures utiles à plus d’un titre pour nous-mêmes comme pour les étudiants.

John Steinbeck

A tout seigneur, tout honneur. Steinbeck signe, en 1939, un authentique chef-d’œuvre, devenu depuis lors un classique de la littérature (après avoir fait scandale dans les milieux bien-pensant) : Les raisins de la colère (disponible en Folio n°83, 639 p.). Il y raconte la descente aux enfers de la famille Joad, chassée de sa ferme par la volonté de propriétaires bien décidés à rentabiliser au maximum leurs terres en accélérant la mécanisation des cultures. C’en est fini des petites exploitations tenues par de modestes métayers. Les Joad s’en vont rejoindre sur la route les milliers de familles qui partagent leur sort.
Alternant des chapitres décrivant la « grande dépression » américaine des années ’30 et le sort d’une famille en particulier, Steinbeck rend un vibrant hommage au courage et à la solidarité des travailleurs et dresse un portrait féroce des grands propriétaires et autres capitalistes.
L’écriture et la construction du roman sont remarquables. Aussi bien les descriptions minutieuses que les dialogues plongent le lecteur au cœur de cette terrible époque (pour compléter la lecture, pensez au film éponyme de John Ford, réalisé à peine un an plus tard, et aux photos de Dorothea Lange, qui a fixé sur la pellicule cette page de l’histoire américaine avec beaucoup d’humanité).
Le roman de Steinbeck est bien sûr sous-tendu par les convictions de l’auteur, sa critique du capitalisme et sa foi en la solidarité et en l’organisation collective.

Vous retrouverez ces qualités dans un roman français tout récent. Son auteur, Gérard Mordillat, ne fait d’ailleurs pas mystère de cette filiation : « Je voulais saluer la grande tradition populaire du roman français, de Hugo à Zola. Même si je me sens plus proche du roman social américain, de Steinbeck à Dos Passos. Dans Les Vivants et les Morts, comme dans leurs romans, tout passe à travers ce que font les personnages. Je ne suis pas sur le terrain de l’introspection psychologique, mais sur le terrain de l’action. C’est mon côté américain.» (Télérama, 22 janvier 2005).

Gérard Mordillat

Les Vivants et les Morts, Calmann-Lévy, 2004 (disponible en Livre de Poche, n° 30497, 829 pages)

Ça démarre sur les chapeaux de roues : dans une petite ville du Nord de la France, les éléments se déchaînent et les pluies diluviennes menacent l’usine Plastikos, une usine de fibre plastique, plus familièrement appelée la Kos. C’est l’usine de Rudi. Avec ses collègues de l’équipe de maintenance, il se bat contre les flots et frôle la mort pour « sauver l’outil ». Car la Kos, c’est le cœur de la ville, c’est elle qui fait vivre presque tout le monde ici. Et il y a de la restructuration dans l’air.

L’épaisseur de l’ouvrage ne doit effaroucher personne : Mordillat a délibérément choisi un registre dépouillé (on dirait que ça relève d’un parti pris, écrire un roman-fleuve populaire). Les chapitres, très brefs, se succèdent à un rythme effréné et vous tiennent en haleine de bout en bout. Les personnages sont particulièrement attachants et l’intensité dramatique de leur histoire va crescendo jusqu’à l’épique affrontement final.
Vous l’aurez compris, voilà un roman social, à des années-lumière des canons de la mode littéraire nombriliste actuelle. Une fenêtre ouverte sur un monde ouvrier confronté à un capitalisme insaisissable et à ses acolytes industriels, politiques, médiatiques et policiers. Une « classe ouvrière » escamotée par les actualités, qui parlent désormais de « partenaires sociaux », et par les patrons, qui préfèrent – et l’on comprend le profit qu’ils en tirent- parler de leurs « collaborateurs ». A contre-courant, Mordillat s’intéresse « aux voix tues, aux voix étouffées, aux voix interdites ». Pour lui, la classe ouvrière existe toujours bel et bien, et son rapport conflictuel avec les détenteurs du capital et le patronat tout autant. L’Histoire n’est pas finie, contrairement à ce que voudraient croire (et nous faire croire) ceux à qui profite le crime.
Ce n’est pourtant pas un ouvrage militant que je vous recommande. Du moins pas au sens péjoratif du terme. Rien de pontifiant, de dogmatique ou de manichéen, ici.
Au cœur de l’histoire, il y a un jeune couple, Rudi et Dallas. De l’amour, beaucoup d’amour. De la passion, des trahisons et des lâchetés aussi. Ils ont un enfant, bientôt deux, ils viennent d’acheter une maison dans un nouveau lotissement à la lisière de la ville et vont être plongés dans des difficultés qui ressemblent de plus en plus à une noyade. Pas moins d’une cinquantaine de personnages gravitent autour d’eux. Tous parfaitement campés par l’écrivain. Une communauté. Avec ses solidarités. Ses luttes. Ses doutes. Ses conflits.
Comme son illustre modèle américain, Mordillat réussit à mettre deux fers au feu. D’une part, il passe au vitriol ceux qui se trouvent du côté où il fait bon vivre, celui du profit. Il décrit avec minutie leurs stratégies manipulatrices et la « mécanique » qui conduit la ville au sinistre : restructuration, concentration, délocalisation, rachat, fermeture … Au cœur du conflit, les différentes positions syndicales, des plus radicales aux plus dociles, en passant par les pragmatiques, sont parfaitement rendues. D’autre part, l’écrivain nous fait vivre l’histoire au travers de quelques destins particuliers pris dans la tourmente.
En interview, il nous livre encore cette clé : « Je suis parti de la réflexion suivante : l’écart est de plus en plus grand entre riches et pauvres. Grâce aux luttes sociales menées jusqu’ici, il est « acceptable » en France. Mais jusqu’à quand ? Les « vivants », même s’ils sont de plus en plus minoritaires, sont pour moi ceux qui sont capables de dire non au capitalisme, au libéralisme galopant ; car il n’y a pas qu’une seule lecture possible de l’économie et du social… Ceux qui ne disent pas non sont morts… Les Vivants et les Morts se termine par : « Ils endurent ». J’aime ce verbe « endurer » ; il dit la dureté de la situation, mais il dit aussi la durée. Autrement dit, c’est dur, mais il ne faut pas renoncer. On peut dire non à la mondialisation. Ce n’est pas parce que les choses sont inéluctables qu’il faut renoncer à lutter contre. »