Après journée, des activités culturelles gratuites pour tous les enfants

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Je suis responsable d’une école qui se situe dans un quartier pauvre des faubourgs de la ville de Liège. Quand je raconte à mon entourage ce que nous vivons à l’école, cela provoque un grand étonnement, voire de l’incrédulité : le désarroi social des familles que nous accueillons, notre désespoir face à ce que vivent certains de nos élèves… Beaucoup de notre énergie est consacrée à résoudre des nœuds comme l’absentéisme scolaire, le décrochage complet de certains enfants, noyés dans des conflits de loyauté entre l’école et leur famille. Il est souvent nécessaire de gérer l’incompréhension des parents par rapport aux attendus de l’école. Nous sommes quelques-uns à avoir créé une association qui vise à créer un lien via des activités culturelles.

Cet article a été initialement publié dans L’École démocratique, n°86, juin 2021 (pp. 10-11).

Un rapport difficile à l’école

La plupart de nos élèves manquent cruellement de vocabulaire. Cela les freine terriblement dans leurs apprentissages. Au sein d’une même classe, les différences de niveaux sont parois colossales. Parfois, il faut encore passer beaucoup de temps à installer des repères temporels tels que le déroulement d’une journée ou encore les jours de la semaine en 1e ou en 2e année. Certains enfants sortent de maternelle sans maitriser les couleurs ou le dénombrement, car leur présence en classe a été trop clairsemée pour compenser le manque de stimulations dans le cercle familial, complètement englué dans la quête de conditions minimales d’existence.

Dans une école telle que celle-ci, enseigner ne revêt pas la même signification ni la même réalité que dans un établissement qui accueille une population mixte.

Dans une famille issue de la classe moyenne, les besoins élémentaires tels que la nourriture, un toit ou des habits corrects sont rencontrés. Ainsi, le mode de vie s’intellectualise. Les codes et conventions sont alors très proches des codes véhiculés à l’école. La vie des enfants y est rythmée par la lecture d’histoires pour s’endormir. Ils sont noyés de jouets qui les aident à développer leurs capacités d’observation, de création, de stratégie, etc. Tout acte posé s’appuie sur des objectifs d’émancipation.

Dans les milieux où la survie est un enjeu majeur, c’est davantage l’action qui rythme le quotidien. Ces familles sont en quête permanente de solutions pour se loger, se nourrir, s’habiller. Le mode de vie y est empreint de cette lutte permanente. L’action est privilégiée au détriment de la pensée… Les codes familiaux s’articulent autour du « faire ». Le « dire » n’en est pas absent. Mais il ne se traduit pas par une forme de langage similaire à celui véhiculé dans les milieux plus privilégiés. Les codes utilisés sont simples, efficaces, directs, sans détour. Ils ne collent pas non plus à la norme scolaire. Par exemple, dans ces familles aux faibles ressources, la possession des derniers gadgets électroniques s’inscrit parfois comme un marqueur de reconnaissance sociale, quitte parfois à sacrifier d’autres besoins vitaux. Ce paradoxe, révélateur d’un mode de résistance à la pauvreté, s’oppose aux valeurs des milieux privilégiés. Et ce sont ces valeurs dont s’imprègne l’institution scolaire.

Pour illustrer cet état de fait, reportons-nous à une actualité récente, lorsqu’en pleine crise sanitaire, le gouvernement a modifié les règles concernant les activités extérieures de nos jeunes. Les moins de douze ans devaient se limiter à une seule activité. Cela devait permettre aux plus de douze ans de s’adonner à l’une des activités extrascolaires dont ils étaient totalement privés précédemment en raison des mesures de confinement. À cette occasion, quelques parents furent interviewés à la sortie d’un établissement scolaire huppé. Ceux-ci s’indignaient parce que leurs enfants allaient devoir choisir une seule activité sur les trois ou quatre auxquelles ils s’adonnaient au cours de la semaine. Que choisir : l’escrime, le solfège ou le scoutisme ?

A contrario, pour certains parents d’enfants des écoles en encadrement différencié, le choix se limite à sa plus simple expression. Rien, rien ou rien. Car dans ces familles, de telles activités en dehors de l’école sont tout simplement inaccessibles en raison du coût.

Or soyons clairs, pour ces enfants, dont les stimulations de type académique sont tout simplement inexistantes au sein de la famille, de telles activités sont de nature à les familiariser quelque peu avec les codes qui leur manque tellement pour accéder aux clés de la réussite scolaire.

Créer le lien par la culture

C’est pour cela, qu’avec des enseignants, des amis et des acteurs de la vie locale du quartier, nous avons décidé de créer une association afin de permettre aux enfants d’accéder gratuitement à des activités culturelles durant leur temps scolaire et extra-scolaire. Dans cette école ouverte sur le monde, le temps scolaire pourra s’enrichir, voire se prolonger par l’organisation d’activités d’initiation culturelle, créative, de sport ou d’initiation technologique accessibles à tous.

La culture est donc prise dans son sens le plus large. Ce qui est important ici, c’est que les enfants trouvent un moyen d’expression qui leur convient, dans lequel ils excellent. Au théâtre, on peut mimer, danser, agir, construire des décors. Lorsque l’on peut s’illustrer dans l’un de ces modes d’expression, et que l’on s’y sent valorisé, on fait naturellement le pas vers des modes d’expression plus académiques. Le processus émancipatoire est enclenché.

En outre, nous voulons inscrire les parents dans la démarche. Nous voulons que ceux-ci soient conscientisés. Ils doivent savoir que l’école, sous sa forme actuelle, ne permet pas à tous les enfants de réussir de la même manière. Il faut que nous leur permettions de désacraliser l’image de cette institution école. Cette école qui sélectionne sur base de l’appartenance sociale. Nous voulons les rendre acteurs d’une transformation d’une école refermée sur elle-même et qui hiérarchise les différents types de compétences, selon qu’elles sont de nature techniques, scientifiques ou littéraires, vers une école où tous les savoirs sont valorisés. Il est primordial de réduire cette fracture entre certaines couches de la population et l’enseignement. Notre but est que les enfants, quels qu’ils soient, puissent indifféremment apprendre à jouer du violon, s’épanouir dans un sport collectif, et apprendre les techniques du bois, ou la mécanique.

L’objectif de notre association, c’est qu’après la journée de cours, tous les élèves aient la possibilité de s’inscrire gratuitement à des ateliers d’initiation à la musique, à des cours de théâtre, à un sport, à de la menuiserie…

Les parents pourront s’inscrire dans certains ateliers d’initiation, au même titre que leurs enfants. Nous les inviterons aussi à participer à des activités dans le cadre scolaire. Cela poursuivra le but de désacralisation de l’école, comme je vous l’ai dit plus haut. Nous pourrions organiser des tables de conversation, où ils apprendraient le français, pour ceux d’entre eux qui ne maitrisent pas la langue. Mais pas n’importe comment. Cela pourrait se faire dans le cadre d’activités ouvertes sur le monde culturel (toujours au sens large), ou encore sur les possibilités qui leur sont offertes de cheminer vers leurs droits.

Enfin, au sein de l’association, lorsque nous aurons pris un rythme de croisière, nous allons tenter de mesurer les effets de ce que nous aurons mis en place. Quels seront les bénéfices réels pour les familles, pour les enfants, pour les profs ? Pour cela, nous tenterons d’utiliser des outils pertinents et validés dans le domaine de la recherche.

Car l’enjeu majeur de notre association ne se résume pas à une action caritative. Il s’agit de se doter, à terme, d’outils qui nous permettent de faire du lobbying sur les décideurs en matière d’enseignement.

L’utopie ne passe-t-elle pas par le rêve, puis par l’action, avant de prendre corps, pour peut-être devenir réalité ?

Davantage d’informations sur cette initiative en suivant ce lien.

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