Quand la formation des enseignants s’étale sans état d’âme dans le « coaching »

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16h. Fin de notre « journée pédagogique ». Le visage figé, notre formateur quitte la classe en nous saluant à peine. Un groupe de collègues s’est formé spontanément au seuil de la porte. Énergiques mais désordonnés, les commentaires fusent au sujet de cette journée entièrement ratée. Nous sommes confusément en colère, fatigués, angoissés, dépités. Un sentiment toutefois prévaut : on s’est moqué de nous. Mais pourquoi cela nous frappe-t-il à ce point ? Que s’est-il passé ? Pour le comprendre un détour s’impose.

Il me paraît inutile de préciser qu’en 15 ans de métier j’ai naturellement rencontré des formateurs qualifiés. « Qualifiés » car reconnus par une communauté relativement élargie de pairs, par leur savoir-faire ou par des productions scientifiques. Mais il est un fait que le milieu institutionnel de la « formation continue » est dominé par un modèle, tel que la figure du « coach » et son cortège d’éléments de langage y sont devenus emblématiques. Il suffit d’ouvrir un livret de formation pour s’en convaincre.

L’imaginaire cybernétique

Parmi d’autres mais mieux que d’autres, Alain Supiot[1], juriste et professeur au Collège de France, nous éclaire précisément sur ce que révélerait cette obnubilation du « coaching ». Il faudrait y voir l’une des innombrables émanations d’un imaginaire qui travaille notre société en profondeur.

Pour notre juriste, la manière dont nos sociétés se représentent et représentent leurs membres, se trouve sous la coupe de l’imaginaire « cybernétique ». Autrement dit, l’humanité qui a inventé l’ordinateur, se figure désormais elle-même en termes d’informatique. Notre imaginaire traite « ‘‘l’être humain comme une machine intelligente’’ »[2]. Ne demandons-nous pas à nos politiques, par exemple, de revoir leur « logiciel » ? Le lexique de la programmation est de mise un peu partout, dans tous les secteurs, y compris ceux de « notre vie ». Nous nous astreignons continuellement à des « programmes » qui nous poussent à nous « ajuster » à des « objectifs » ou à « réajuster » nos objectifs.

Au fond, selon Supiot, nos sociétés en sont arrivées à se figurer quasi mécaniquement elles-mêmes comme des ensembles de comportements individuels « interagissant » avec leur « environnement », à la manière de « signaux » doués de « feedback », se réglant sur des « indicateurs de performance ». Sans parler ici de la prolifération des « notifications » et des « évaluations » auxquelles nous nous soumettons régulièrement, dans une sorte de « quantification » généralisée des comportements. Il en va des « sociétés de contrôle » génialement prophétisées par Deleuze, début des années 80.

Nous comprenons déjà pourquoi des pratiques soi-disant « psychologiques » comme la PNL — « Programmation » Neuro Linguistique — obtiennent les faveurs de structures agréées fonctionnant à titre d’« opérateurs de formation ».

La figure de l’imposteur

À son tour, Roland Gori[3], éminent psychanalyste et auteur de nombreux ouvrages, nous éclaire sur cette vision du monde qui réduit nos comportements à des signaux pris en interaction. L’imaginaire cybernétique produit ce que le psychanalyste appelle un « monde sans esprit », c’est-à-dire un monde qui se satisfait des apparences ou des simulacres. Ce monde sans esprit est ainsi peuplé, par nature, d’« imposteurs ».

Qu’est-ce qu’un imposteur en effet, sinon un individu qui peut gagner mon crédit dans la stricte mesure où il se « conforme » à mes attentes ? Car pour pouvoir aller « exactement » dans mon sens, il faut ne pas avoir beaucoup de personnalité, être privé d’intériorité. Autrement dit, l’imposteur peut « s’ajuster » aux attentes de n’importe qui, à propos de n’importe quoi, parce qu’il n’a pas de consistance propre. « Par ses emprunts aux couleurs de l’environnement, l’imposteur témoigne d’une exceptionnelle ‘‘adaptation à la réalité’’ »[4]. Caché derrière les apparences, dénué d’épaisseur, il « s’adapte » à moi en me fournissant une réponse sans profondeur : un faux-semblant, un simulacre.

En somme, Supiot et Gori nous aident à mettre le doigt sur l’inanité du système : des sociétés comme les nôtres, obnubilées par la communication, produisent massivement des simulacres qui peuvent fonctionner, sans être inquiétés, comme les signes d’une communication authentique. Dans un monde formaté par l’imaginaire cybernétique, dans un monde forcément en crise qui fabrique des individus remplis d’attentes, les imposteurs font florès.

De la sorte, en matière de formation, le « coach de vie » nous apparaît particulièrement ajusté à la vacuité du monde de la communication. Touchant à tout, il ne touche réellement à rien.

Préoccupé par les signes extérieurs, c’est-à-dire exclusivement par les « symptômes » de sa clientèle, il peut se substituer à tout psychologue, laissant une impression d’efficacité. Brandissant quelques schémas qui renverraient aux neurosciences, il se donnera des atours scientifiques. En signe d’ouverture, il fermera les yeux pour prononcer quelques formules imitant la sagesse hindouiste. Ne s’embarrassant pas de l’histoire complexe des pédagogies dites « actives », il s’en fera le porte-parole, à travers 2 ou 3 jeux de rôles et « mises en situation », en vue d’un « co-développement des apprentissages ». Afin de soigner les émotions, il aura suivi 3 semaines de formation en naturopathie. Il se dira évidemment « philosophe », car la philosophie, c’est bien connu, constitue avant tout une « pratique ». Afin d’aménager une pièce en classe « flexible », adaptée aux « intelligences multiples », il adoptera le « home staging ». Fournissant quelques chiffres et graphiques avec PowerPoint, il s’improvisera sociologue. Etc.

La prolétarisation des travailleurs

Un dernier point où se recroise notre interrogation : le « coaching » (dans lequel se reconvertissent des enseignants grâce à d’autres coaches) répond, mutatis mutandis, à ce que Marx appelait la « prolétarisation » des travailleurs.

Chez Marx, la figure du prolétaire est celle du travailleur « dépossédé » de « son savoir et de son savoir-faire », au profit d’une entreprise mécanisée qui le dépasse. Le travail censé éveiller et renforcer des aptitudes chez le travailleur, est vampirisé par le système de production.

L’imposteur ou le pseudo-expert témoigne ainsi, aujourd’hui, d’une trame dominante où le travail, à peu près partout, se vide de sa substance, du savoir et du savoir-faire, à la faveur d’emplois ou de tâches qui, conformément à l’imaginaire cybernétique, consistent à appliquer indifféremment, à la place d’à peu près n’importe qui, des procédures et des consignes, en vue de réaliser des objectifs, sous la conduite d’un processus d’évaluation ou d’auto-évaluation. La « responsabilisation » est le nouveau nom de la « servitude volontaire » analysée par Étienne de La Boétie.

Le spectre de l’effondrement

Revenons maintenant à cette fin de journée pédagogique. Notre formateur était un pseudo-expert, mais entre lui et nous, ça n’avait pas fonctionné. Pourquoi ? Sans doute parce que face à des gens du métier qui ont du métier, l’imposture nécessite paradoxalement, en matière de bluff, un minimum de savoir-faire. Raison pour laquelle toute imposture ne peut jamais être « totale ». Il faut donc croire que notre pseudo-expert était un piètre imposteur.

Si l’imposture était patente, pourquoi dès lors tant d’agitation à notre endroit ? Après tout, ce n’est pas nous qui nous nous étions ridiculisés en faisant éclater notre ignorance, par des effets de manches criants de vanité. Certes, le sentiment d’avoir perdu toute une journée est loin d’être agréable. Mais je pense que le plus pénible a été pour nous, au fond, de sentir confusément, via la posture de l’imposture, quelque chose nous menacer véritablement.

À travers un pseudo-expert — validé par un organisme chargé de représenter l’enseignement —, nos lointaines institutions ne nous signifiaient-elles pas que le métier d’enseignant, ou plutôt ce qu’il en reste, n’est décidément plus « adapté » aux « processus » en cours ? C’est peut-être le spectre de la prolétarisation qui nous a frôlés, suscitant en nous, sourdement, les terribles échos qui remontent depuis ces abîmes où l’on crève symboliquement, isolé et frappé d’insignifiance…

 

  1. Cf., entre autres, Alain SUPIOT, La gouvernance des nombres, Cours au Collège de France (2012-2014), Paris, Fayard, 2015, 512 p.
  2. Ibid., p. 255.
  3. Cf., entre autres, Roland GORI, La fabrique des imposteurs, Paris, Les Liens Qui Libèrent, 2013, 320 p.
  4. Ibid., p. 13.

 

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