Management et pénurie d’enseignants : lettre ouverte aux directions

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Mesdames les directrices, Messieurs les directeurs d’école,

La pénibilité de votre métier n’est pas assez reconnue, de même que les défis parfois contradictoires auxquels vous devez faire face. La pénurie d’enseignants, qui se confirme hélas d’année en année, n’est pas le moindre de ceux-ci. Elle questionne votre identité professionnelle, vous offrant cependant une occasion de changer la donne. Vous pouvez ignorer cette chance, ou vous en saisir. Initier un mouvement. Participer à un renversement de tendance. Rompre avec le courant dominant du New Public Management, aux effets délétères. Et vous diriger vers une profession plus gratifiante, axée sur le progrès et l’émancipation. Vous voilà à la croisée des chemins. Comme le sont ces jeunes, dont l’avenir se bâtit aujourd’hui.

Les directions à la croisée des chemins

Les plans de pilotage vous placent dans une situation inédite. La machinerie forgée par McKinsey comprend des outils, adoptés par les réseaux, qui se manient depuis un poste de manager. Désormais, votre métier se confondra avec celui d’un « costkiller » et vous deviendrez le maillon d’une chaîne de responsabilités plus large, axée sur la compétition. Il s’agira de maximiser des « capitaux humains » pour améliorer la position concurrentielle de votre école. Vos résultats seront ensuite décortiqués par un délégué au contrat d’objectifs (DCO), lui aussi outillé par McKinsey. Il sera chargé de mesurer l’évolution de votre établissement pour en améliorer les performances. Cette dynamique augmentera la charge de travail des enseignants, en y incluant des missions liées directement au fonctionnement du marché scolaire, bien éloignées de leur vocation pédagogique. Anticipant ce processus, le SeGEC voudrait inclure la participation aux événements visant à promouvoir l’école (1) dans les obligations des professeurs. Dénoncée par les syndicats, cette volonté est représentative d’une conception de l’école organisée autour d’un leadership directif, orienté clients. Une autre possibilité existe. Celle de concevoir votre métier en fonction d’objectifs plus ambitieux, tels que la réduction des inégalités, la sauvegarde de notre planète ou l’épanouissement de tous.

Ce choix-là possède un avantage non négligeable : il pourrait réduire la pénurie d’enseignants. Vous n’êtes pas sans ignorer qu’à l’échelle du système, le taux d’abandon endéans les cinq ans est […] égal à 35,6 % (2). Ce taux s’explique par de multiples facteurs, mis en lumière par une littérature abondante. Dans cette lettre ouverte, nous nous intéresserons à deux d’entre eux : la gestion et la composition socio-économique des établissements scolaires. Ce parti pris n’est pas arbitraire. Il relève d’une décision cohérente par rapport à l’objet de cet appel qui tend à questionner votre engagement : souhaitez-vous profiler votre école dans une perspective de marchandisation ou de démocratisation du système éducatif ? Soyons lucides : le contexte actuel n’est pas idéal, car il répond à une logique néolibérale motivée par d’autres considérations que le bien-être, l’émancipation ou la citoyenneté critique. Cependant, il vous laisse quelques latitudes qu’il serait regrettable de ne pas explorer.

Management et pénurie d’enseignants

Management et pénurie, tout d’abord, semblent bien entretenir un lien étroit. Plusieurs recherches […] attirent ainsi l’attention sur les capacités de la direction à soutenir et à épauler les membres du personnel (Ladd, 2011 ; Dumay & Galand, 2012). De même, elles mettent l’accent sur l’importance du développement d’un processus de « teacher empowerment ». Ce dernier est un processus selon lequel « les enseignants développent des compétences destinées à influencer leur évolution et à résoudre les problèmes qu’ils rencontrent » en bénéficiant d’une autonomie dans le travail tant au niveau de la classe que de l’école (Short, Greer & Melvin, 1994, p. 38 ; cités par Bogler & Somech, 2004). Cette valorisation de l’autonomie des enseignants dans leur travail et de leur participation aux prises de décision relatives à l’établissement – telles que la participation à l’organisation des horaires de cours ou à la sélection du matériel – tend à diminuer le taux de turnover (Johnson, 2006 ; cité par Boyd, Grossman, Ing et al., 2011)… La direction joue également un rôle dans l’épanouissement professionnel des enseignants en les soutenant dans l’exercice de leurs fonctions. En effet, une assistance et une communication destinée à traiter les problèmes pédagogiques, de discipline, de curriculum ou d’ajustement vis-à-vis du milieu scolaire diminuent les taux de migration et d’attrition des enseignants et plus particulièrement de ceux qui débutent dans la profession (Ingersoll, 2001a) (3).

Ségrégation parmi les élèves … et les professeurs

La composition socio-économique des établissements scolaires présente quant à elle une relation au turnover qu’il s’agit de nuancer. Globalement, les caractéristiques sociodémographiques propres à la population scolaire d’un établissement donné influencent les conditions de travail et prédisent une part importante des variations relatives au turnover. De nombreuses études montrent en effet que les établissements d’enseignement accueillant une large proportion d’élèves socio-économiquement défavorisés, issus de minorités ethniques et/ou présentant en moyenne des difficultés importantes d’apprentissage sont davantage sujets à des taux de turnover élevés de la part de leur personnel (4). Cependant, en Belgique francophone, l’analyse fait apparaître que les novices exerçant au sein d’un établissement très défavorisé […] ne présentent pas des probabilités de départ plus élevées que celles de leurs collègues professant dans des établissements plus favorisés (5). Cette observation pourrait surprendre si on oublie que la caractéristique principale du système scolaire belge est son importante ghettoïsation. 49% de nos élèves fréquentent une école à forte ségrégation sociale !(6) Les expressions « écoles ghettos » et « concentratiescholen » sont entrées dans le langage courant en Belgique et en France. Mais à l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, les riches ont aussi leurs écoles socialement ségrégatives. La polarisation sociale du tissu scolaire est probablement l’un des aspects les plus visibles de la ségrégation scolaire et l’un des facteurs les plus puissants de l’inégalité sociale qu’elle produit. Elle est, au moins en ce qui concerne la Belgique, la conséquence de l’action conjuguée de deux inerties et d’une force motrice. Les inerties sont la tradition sociale des écoles et la ségrégation sociale résidentielle des quartiers de nos grandes villes. La force motrice de cette polarisation est le marché scolaire ! (7) Si ces caractéristiques structurelles conduisent à une discrimination importante de nos élèves, leurs répercutions sont catastrophiques également concernant la capacité de nos écoles à pourvoir leurs besoins en enseignants. Ce dernier point demande une analyse complémentaire si on se souvient que les écoles défavorisées ne présentent pas un taux de départ supérieur aux écoles plus favorisées. Y aurait-il, dès lors, une parfaite égalité des chances entre ces deux types d’établissement concernant leur capacité à stabiliser leur équipe éducative ? Malheureusement non. Car les chiffres absolus cachent une réalité de terrain bien différente : les écoles les plus précaires sont proportionnellement les plus présentes à Bruxelles, c’est-à-dire dans une région où la croissance démographique permet aux écoles d’engager davantage de jeunes dans des postes stables, ce qui […] a une incidence sur la stabilité des novices (8). Les chiffres sont donc trompeurs, des postes plus stables compensant une tendance plus importante au turnover dans les écoles ayant un indice socioéconomique inférieur. Cette tendance, qui correspond finalement aux observations internationales, s’observerait davantage dans son expression qualitative que quantitative. Elle apparaîtrait principalement chez nous dans le profil des enseignants recrutés, en particulier dans la plus grande difficulté pour les établissements défavorisés de recruter un personnel aux caractéristiques prometteuses de stabilité… Ces résultats accréditent l’hypothèse (à tout le moins dans certains contextes qu’il est difficile actuellement de délimiter sur un plan théorique) d’une forme de parallélisme entre les mécanismes de ségrégation des élèves et des personnels dans les établissements (singulièrement ceux d’enseignement secondaire) qui génère des taux plus importants de turnover, probablement en partie explicatifs également des différentiels de performance scolaire des établissements plus défavorisés sur un plan socioéconomique (9). Les chiffres de l’OCDE, fondés sur les déclarations des chefs d’établissement, confortent cette hypothèse. Selon ceux-ci, la Fédération Wallonie-Bruxelles compterait 82% d’enseignants pleinement certifiés dans ses écoles défavorisées contre 95% dans ses écoles favorisées (10).

Le métier d’enseignant, tel qu’il se dessine, n’a rien d’attirant

Le phénomène des pénuries est représentatif du système dans lequel nous évoluons. Dans l’enseignement, comme dans d’autres domaines, il révèle les contradictions propres au néolibéralisme. Il n’est pas étonnant, dans ce cadre, d’entendre les réseaux demander à la fois plus d’autonomie pour leurs écoles et plus d’intervention pour en finir avec leurs carences. L’inégalité entre établissements oblige à s’interroger sur les raisons d’une revendication portée au niveau sectoriel. Toutes les écoles ne sont pas concernées par le problème. Pourquoi donc faire des pénuries un enjeux global ? Simplement, car les réseaux ne sont pas différents d’autres organisations patronales. Or, celles-ci possèdent très peu de leviers pour agir sans remettre en question leur fonctionnement ou leur existence. En somme, en faisant porter le problème des difficultés de recrutement sur les institutions encadrant le fonctionnement du marché du travail […], elles n’interrogent guère les régulations « internes » aux secteurs qui produisent l’appétit insatiable pour de nouveaux entrants. Rares sont les programmes de réflexion visant à s’interroger sur les taux de turn-over effectif importants, sur les concurrences entre établissements, sur la professionnalisation des activités de recrutement, dans les secteurs se disant en pénurie. La représentation du secteur sert à adresser des cahiers de revendication vis-à-vis des instances publiques, mais pas à stimuler de nouveaux ajustements internes (11). Les revendications des réseaux sont d’ailleurs identiques à celles d’autres organisations patronales : flexibilité accrue des membres du personnel (en confiant de nouvelles tâches aux enseignants), augmentation des subsides (en revendiquant une égalité de traitement entre réseaux libres et publics), dérégulation du marché (en détricotant le décret inscription), etc. Nous avons bien, ici, tous les ingrédients d’une définition néolibérale de l’école. Or, cette définition est inefficace, créatrice d’inégalité (12) et en rupture avec les motivations de ceux qui se rêvent professeurs. Ces personnes se sont en effet pour la plupart dirigées vers l’enseignement dans le but de contribuer à la société de demain en jouant un rôle dans l’éducation des jeunes… L’enseignement représentait pour ces personnes l’occasion de transmettre aux jeunes des connaissances, des savoirs, une passion, des valeurs et une certaine image du monde (13). Représentait, car leurs idéaux ont été trop souvent méprisés.

Pour un changement de direction

Qui d’autre que vous, chères directrices, chers directeurs, peut agir à la fois sur l’orientation et sur le recrutement de nos écoles ? La concurrence entre réseaux et entre établissements est un piège dont les victimes sont à la fois les élèves et les professionnels de l’éducation. En dénonçant le marché scolaire et en instituant dès à présent un enseignement le plus progressiste possible, vous contribuerez à améliorer notre système éducatif et vos propres conditions de travail. Une autre définition de la scolarité est possible. Et votre profession y serait bien plus valorisée.

1. Marie-Paule Jeunehomme, Rififi entre le SEGEC et la CSC sur la charge de travail des profs, RTBF. 2019.
2. Bernard Delvaux, Pierre Desmarez, Vincent Dupriez, Sandrine Lothaire, Matthieu Veinstein. Les enseignants débutants en Belgique francophone : trajectoires, conditions d’emploi et positions sur le marché du travail. Les Cahiers de Recherche du Girsef n° 92. 2013. P. 136.
3. Sandrine Lothaire, Xavier Dumay et Vincent Dupriez. Pourquoi les enseignants quittent-ils leur école ? Revue de la littérature scientifique relative au turnover des enseignants. Revue française de pédagogie [En ligne], 181 | 2012, mis en ligne le 17 juin 2015. P.113.
4. Ibidem. P.112.
5. Bernard Delvaux, Pierre Desmarez, Vincent Dupriez, Sandrine Lothaire, Matthieu Veinstein. op.cit. P.97.
6. Nico Hirtt, Impact des facteurs de ségrégation et du financement sur l’équité des systèmes éducatifs européens, L’école démocratique n°70. 2017. P. 06.
7. Nico Hirtt, PISA 2012 sans fard et sans voile, Aped, 2014, P. 41.
8. Bernard Delvaux, Pierre Desmarez, Vincent Dupriez, Sandrine Lothaire, Matthieu Veinstein. op.cit. P.99.
9. Xavier Dumay. Décrire et prédire le turnover des enseignants dans les établissements de la Fédération
Wallonie-Bruxelles : Eléments d’analyse à partir de bases de données administratives
. Les Cahiers de Recherche en Education et Formation n° 95. 2014. P. 38.
10. OCDE, Politiques efficaces pour les enseignants. Perspectives de Pisa. 2018. P.11.
11. Marc Zune, De quoi les pénuries sont-elles le nom ? Revue Française de Socio-Économie n°14, 2014. P.12.
12. Voir Nico Hirtt, op.cit. P.02.
13. Anne-Françoise Raedemaeker, La trajectoire des enseignants en début de parcours, Synergies statistiques
Fédération Wallonie-Bruxelles – Wallonie. 2016. P. 26.

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