La Libre donne la parole à un négationniste de l’inégalité scolaire

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La Libre de ce jeudi 26 avril consacre une pleine page à une interview de Wouter Duyck, professeur de psychologie cognitive à l’UGent. Sous le titre « En Flandre quand je parle du Pacte d’excellence, tout le monde hallucine », il explique pourquoi selon lui l’idée même d’un tronc commun serait un non-sens et conduirait obligatoirement à un nivellement catastrophique. En cela sa critique est diamétralement opposé à la nôtre : nous sommes favorables au principe du tronc commun, mais craignons que le Pacte ne se donne pas les garanties pour le faire réussir.

Heureusement que Marc Romainville corrige certaines des affirmations de Duyck dans La Libre, mais il aurait peut-être été utile que les lecteurs sachent aussi d’où parle ce personnage, afin de mieux juger de la pertinence de ses déclarations péremptoires.

Wouter Duyck est connu comme proche de la NVA. En Flandre il a été à la pointe du combat mené par le NVA pour enterrer la très timide réforme de l’enseignement envisagée par la majorité précédente SPa, CD&V et VLD (https://doorbraak.be/onderwijshervorming-stelt-watervalsysteem-met-twee-jaar-uit/)
Mais surtout, il appartient à cette école de psychologie cognitive qui va partout défendant l’idée que les inégalités sociales de prestations scolaires ne sont pas (principalement) le résultat des structures ségrégatives (comme le montre la sociologie) ou de certaines pratiques pédagogiques (comme le soutient la pédagogie) mais avant tout (au moins pour 50%)… le fruit de facteurs génétiques : lui et ses collègues affirment donc que les riches sont simplement plus intelligents que les pauvres et que c’est d’ailleurs pour cela que les premiers sont riches et les autres pauvres. (« De impact van afkomst op leerprestaties verklaart slechts 20 procent van de resultaten van het PISA-onderzoek, waarvan de helft nog eens een onveranderlijk IQeffect is. » – https://www.tijd.be/politiek-economie/belgie/vlaanderen/duyck-ouders-twijfelen-terecht-aan-kwaliteit-scholen/9990489.html )
 Ces thèses relèvent d’une forme de racisme social et sont entièrement basées sur une interprétation arbitraire et fortement controversée des tests de QI (sensés mesurer une caractéristique innée et immuable de chaque individu) – (Voir Duyck, W., and Anseel, F. (2012). Gelijke Kansen, Gelijke Kinderen, Gelijke Klassen? Early Tracking in het Onderwijs (Itinera Institute). http://www.itinerainstitute.org/wp-content/uploads/2016/10/pdfs/20120827_discussion_paper_early_tracking_onderwijs_wd_ivdc.pdf).
Sur cette base, Duyck, Anseel, Van den Broucke et d’autres soutiennent qu’une sélection précoce, en fonction des différences d’intelligence, serait le meilleur moyen d’offrir un enseignement adapté à chacun. Ce faisant ils passent systématiquement sous silence ce que montrent toutes les études en éducation comparée, à savoir que les systèmes éducatifs qui pratiquent un « tracking » tardif sont non seulement de loin les plus équitables mais même un peu plus performants en moyenne :
Pour l’ensemble des pays européens on a:
– une forte corrélation négative r=-0,68 entre, d’une part, la précocité et l’ampleur de la filiarisation, et, d’autre part, un indice composite d’équité sociale des performances PISA
– une légère corrélation négative r=-0,13 entre la filiarisation et le score PISA moyen (moyenne pour les trois disciplines).
Ils soutiennent également que la mixité sociale des écoles ne serait pas une garantie d’équité alors que là encore, les comparaisons internationales sont incontestables : corrélation r=-0,69 entre l’indice de ségrégation et l’indice d’équité.
Bref, les thèses de Wouter Duyck reflètent davantage ses préjugés idéologiques que la validité de ses travaux scientifiques. Vous trouverez ici une analyse critique exhaustive, basée surtout sur les thèses de Wim Van den Broeck, un collègue et coreligionnaire idéologique de Wouter Duyck : http://www.skolo.org/CM/wp-content/uploads/2014/04/van_den_broeck_f_.pdf
Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.

4 COMMENTS

  1. Enseignant depuis 52 ans – et avec très grand plaisir! – je sais parfaitement que l’intelligence ne se « fabrique » pas par un bon enseignement… même si j’ai pu aider beaucoup d’élèves à dépasser leur niveau « de base ».
    Croire que tous les êtres humains sont égaux est encore une façon de leur faire du tort…

    • Chère Mia Vossen, vous avez tout faux. D’abord je ne crois pas que les êtres humains soient égaux en capacités. Ce serait ridicule. Mais, deuxièmement, je crois que ces inégalités ne sont pas, en général, de nature à empêcher quiconque de recevoir un enseignement de qualité, donc de comprendre un peu d’histoire, de maths, de géographie, de sciences, de technologie, de s’exprimer correctement, de pouvoir apprécier un beau texte, etc. Ces inégales capacités ne devraient donc pas servir à justifier des inégalités scolaires structurelles et précoces. Troisièmement, il n’y a pas de raison sérieuse de croire que ces inégalités d’intelligence(s) ou de capacités seraient corrélées à l’origine sociale. Raison pour laquelle elles ne peuvent en aucun devenir l’excuse des inégalités sociales à l’école. Enfin, quatrièmement, s’il devait néanmoins y avoir une certaine relation entre intelligence « innée » et origine sociale, alors elle ne devrait pas être sensiblement différente en Belgique ou en Finlande, en Irlande, en Espagne… et ne peut donc absolument pas servir d’alibi au fait que notre système éducatif est le plus inégalitaire d’Europe.

      • Nous sommes d’accord sur ce point précis: chaque enfant a droit à un enseignement de qualité!! Mais ce que je vois dans les écoles comme « qualité » est tout simplement une horreur – p.ex. des trucs « scientifiques »que mon mari mathématicien ayant enseigné à l’université ne « comprend » pas – et les enfants moins doués de mémoire (ou de parents pouvant tricher pour eux) que d’autres sont tout simplement détruits dans ce système. Et j’insiste: ce n’est pas avec cette « égalité pour tous » qu’on fera les personnes compétentes dans des domaines différents dont le pays a besoin.

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