Québec : le “Printemps Erable” des étudiants

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Le 13 février 2012, les étudiants québécois ont lancé une grève générale au finish contre l’augmentation des droits d’inscription prévue par le gouvernement libéral dirigé par Jean Charest. Trois mois après, malgré les pressions, malgré la répression, cette grève continue toujours. Avec détermination et imagination. Et massivement. Plongée dans cet impressionnant mouvement de colère de la jeunesse québécoise.

Droits d’inscription : + 75% en cinq ans !

A l’origine de ce mouvement, une décision du gouvernement québécois concernant une hausse des droits d’inscription à l’université (au Canada, la fixation du montant de ces droits est du ressort des gouvernements de chacun des dix Etats fédérés, dont le Québec).
Cette hausse est particulièrement brutale : 325 dollars (250 euros) de plus chaque année pendant cinq ans, à compter de l’année scolaire 2012-2013, pour atteindre donc 1.625 dollars (1.250 euros) au total. Les droits d’inscription passeront ainsi de 2.168 dollars (1.700 euros) en 2011-2012 à 3.793 dollars (presque 3.000 euros) en 2016-2017. En cinq ans, ils auront donc augmenté de 75%. L’intention du gouvernement est d’atteindre la moyenne canadienne qui est actuellement de 4.000 dollars (3.100 euros) par année. Actuellement, le Québec a les frais de scolarité les plus bas en Amérique du Nord, suite aux luttes importantes menée par les étudiants et les travailleurs québécois pour défendre un enseignement accessible au plus grand nombre possible de personnes. Au terme d’une enquête, une association étudiante a estimé à 30.000 le nombre d’étudiants issus de familles à revenus modestes qui quitteraient le parcours universitaire en cas d’application de cette mesure.

En 2007, une augmentation de 500 dollars sur cinq ans a déjà été adoptée comme première étape de la déréglementation des frais de scolarité. La nouvelle augmentation a été décidée par le gouvernement Charest dans son budget 2010 qui comprend par ailleurs de nombreuses autres mesures tout aussi brutales qui visent à détruire, étape par étape, les conquêtes sociales de la population québécoise : augmentation des charges pour l’électricité (sauf pour les 150 plus grandes entreprises au Québec qui sont trop importantes, selon le premier ministre Jean Charest, pour être soumis à des charges accrues!), instauration d’une taxe santé de 200 dollars par personne, indépendamment des revenus, sous le prétexte de « sauver le système de santé publique »…

De la boule de neige à l’avalanche

En novembre dernier, une manifestation réunit plus de 25.000 étudiants, ce qui en fait alors l’une des plus importantes manifestations étudiantes jamais vues dans la province. Mais ce n’est qu’un début. C’est le 13 février que le mouvement actuel démarre vraiment, avec le vote de la grève par plusieurs facultés de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université Laval. Le lendemain, 11.000 étudiants sont en grève. Le 20 février, ils sont 30.000. Le mouvement s’emballe alors. Le 4 mars, ils sont 120.000 à boycotter les classes. Le lendemain, 30.000 étudiants des CEGEP partent à leur tour en grève.

Mais, dès le début, le mouvement va beaucoup plus loin qu’une simple grève des cours. Piquets de grèves, assemblées régulières, actions devant les bâtiments officiels, blocages de ponts, spectacles de rue, manifestations locales,… se succèdent et rythment le quotidien des grévistes. D’autant qu’en face, le gouvernement campe sur ses positions et refuse tout dialogue, tandis que la police intervient d’une manière inhabituellement brutale contre les actions des étudiants. Le 7 Mars, la police charge une manifestation ; il y a des dizaines de blessés, dont un étudiant qui perd un œil suite à un tir de grenade à bout portant.

La brutalité de la répression galvanise le mouvement. Intelligemment, la direction de la CLASSE multiplie les appels à la solidarité et lie le combat des étudiants à celui des autres secteurs de la population visés par les mesures d’austérité. Dimanche 18 mars, des « manifestations familiales » se déroulent dans les principales villes. 30.000 personnes défilent dans Montréal, des milliers d’autres font de même à Québec, Sherbrooke et Alma. Le lendemain, le cap des 200.000 grévistes est atteint, soit la moitié des étudiants du Québec !

Le 22 mars, c’est l’apothéose : la manifestation nationale réunit plus de 300.000 participants à Montréal, une des plus grandes manifestations politiques de toute l’histoire du Québec et même du Canada ! Une marée d’étudiants scande “Crions plus fort pour que personne ne nous ignore”, “On veut étudier, on ne veut pas s’endetter”, “Un peuple instruit jamais ne sera vaincu”. Ce jour-là, on compte 300.000 étudiants et collégiens en grève.

Vers un Printemps Erable

Le débat est maintenant national et occupe le premier plan de l’actualité. Il ne s’agit plus d’une discussion comptable sur quelques centaines de dollars en plus ou en moins mais d’une choix de société, entre ceux pour qui l’université est un investissement personnel permettant aux étudiants de maximiser leurs chances d’obtenir un emploi bien rémunéré et ceux qui proclament que l’accès pour tous à l’éducation supérieure est un droit et qu’il doit être gratuit. Et cette opposition déborde largement le monde de l’enseignement. Dans les rues de la province, les anti-hausse ont épinglé sur leurs vêtements un carré de tissu rouge – la hausse mettra les étudiants carrément dans le rouge – et les pro-hausse, nettement moins nombreux à s’afficher publiquement, arborent un carré de tissu vert – il faut aller de l’avant avec l’augmentation.

A l’occasion de cette manifestation, l’idée d’un “printemps érable” fleurit, une claire référence au mouvement de contestation dans le monde arabe et au sirop d’érable, un des emblèmes du Québec. Elle va se concrétiser dans les semaines suivantes. Car, au grand dam du gouvernement, le soufflé ne retombe pas après la manifestation. Au contraire, les actions continuent de plus belle : blocages de ponts et de routes, occupations de ministères,… Et le 25 avril – deux mois et demi après le début du mouvement et un mois après la grande manifestation nationale – le mouvement de grève générale illimitée regroupe toujours près de 200.000 étudiants !

Dès lors, pour le gouvernement, la donne se modifie peu à peu. Jusqu’ici, il a campé sur ses positions : maintien intégral des mesures d’augmentation des droits d’inscription, aucun dialogue avec les étudiants, répression des actions étudiantes d’une brutalité inhabituelle. Mais cela n’a pas empêché le mouvement de gagner en ampleur, il jouit d’une large popularité dans la société, le risque de contagion est réel dans tous les autres secteurs hors enseignement touchés eux aussi par les mesures d’austérité. Paradoxalement, le dernier grand atout du gouvernement, c’est le fait que les trois grandes fédérations syndicales de travailleurs du Québec (FTQ, CSN) ne dépassent pas le stade du soutien verbal aux étudiants et refusent de se lancer dans la brèche ouverte par les étudiants pour organiser une lutte d’ensemble contre les mesures d’austérité.
L’aile la plus consciente du mouvement étudiant est d’ailleurs bien consciente, elle aussi, du risque de l’isolement de la lutte étudiante si la sympathie de l’opinion publique ne se concrétise pas rapidement sous une forme plus décisive. C’est pour cela que le 25 avril, la CLASSE lance un appel public intitulé « Vers une grève sociale. La grève est étudiante, la lutte est populaire ! ». Ce manifeste appelle à « une généralisation de la grève étudiante sur les lieux de travail » et, pour cela, à « construire cette grève sociale à la base en lançant la discussion sur les lieux de travail sur la manière de déserter nos occupations quotidiennes, en appelant à des assemblées générales dans nos syndicats locaux afin de discuter de la possibilité de mettre en place une telle grève, à contacter les groupes communautaires dans nos quartiers pour faire des assemblées citoyennes sur la grève sociale. »

Un petit round de négociations…

Le gouvernement Charest décide alors d’ouvrir une négociation avec les organisations étudiantes. Le 5 mai, elles aboutissent à un projet d’accord,… qui est immédiatement sujet à des appréciations très variables : pour la ministre de l’enseignement, il s’agit d’un « terrain d’entente » ; pour les syndicats de travailleurs ayant assisté aux négociations, c’est une “feuille de route” ; pour les organisations étudiantes, une simple « offre » ! Et cette offre n’est pas bien épaisse : elle repose essentiellement sur un étalement des augmentations des coûts d’inscription, qui seraient étalées sur 7 ans au lieu de 5 ans, et de quelques concessions mineures, comme le fait que les frais annexes imposés aux étudiants par les universités seraient réduits en fonction de potentielles économies qui pourraient être identifiées par un comité qui examinerait le mode de gestion des établissements (mais la ministre reconnaît elle-même que ces économies pourraient bien être nulles…).

Pour la grande masse des étudiants en grève depuis de longues semaines, c’est imbuvable. Les assemblées étudiantes locales qui sont appelées à discuter et voter sur ce projet d’accord, le rejettent à plus de 80% des votants.

Loin de se décourager ou de se diviser, les étudiants décident d’occuper la rue en manifestant, non plus ponctuellement, mais en permanence ! Tous les soirs, des milliers d’étudiants défilent dans les rues de Montréal et d’autres villes. Mais la tension est maintenant de plus en plus forte. Face au camouflet qu’il vient d’engager, le gouvernement Charest en revient aux méthodes classiques : la répression. Chaque jour, il y a des dizaines d’arrestations. Plus grave encore, depuis le début du mouvement, deux étudiants ont perdu un œil suite à des tirs de grenade à bout portant, plusieurs autres ont été victimes de fractures du crâne provoquées par les matraquages.

…puis retour à la matraque

Et le gouvernement vient de sortir de son chapeau un projet de « loi spéciale » incroyable, qui vise à tuer dans l’œuf le droit de manifester. Le texte instaure notamment toute une série d’amendes pour les organisateurs de piquets de grève, allant de 1.000 à 125.000 dollars (de 777 euros à 97.000 euros). Un individu seul, par exemple, encourrait une amende de 1.000 à 5.000 dollars. Une association d’étudiants qui organiserait un tel rassemblement ou lancerait le mot d’ordre de bloquer l’accès à une université risquerait, elle, de devoir payer de 25.000 à 125.000 dollars (de 20.000 à 100.000 euros), le double en cas de récidive.

Le projet de loi prévoit également que les organisateurs de manifestations déclarent aux autorités, au moins huit heures avant le départ, la date, l’heure, la durée, le lieu et l’itinéraire du cortège. Enfin, le texte définit les conditions de la suspension du semestre en cours jusqu’à la mi-août dans les établissements en grève.

Avec cette loi, immédiatement surnommée la « loi matraque » par les étudiants et toute l’opposition sociale et politique, le gouvernement Charest vient de « mettre le feu aux poudres comme jamais auparavant», a lancé Gabriel Nadeau-Dubois. Le porte-parole de la CLASSE dit même qu’il ne peut plus rien faire pour calmer ses membres. « Le gouvernement a craché au visage d’une génération » a-t-il ajouté. Cette loi spéciale vise à « brimer le droit de grève des étudiants », a-t-il ajouté. Mais «aucune loi ne va nous empêcher de manifester et de se mobiliser. Ce n’est pas à coup de lois et de matraques qu’il va faire taire la jeunesse. On invite les gens à descendre dans la rue tous les jours, jusqu’à l’automne, pour le faire reculer.»

Mais Charest a peut-être joué avec le feu. Un très large front est en train de se construire contre cette loi, qui est condamnée évidemment par les associations étudiantes mais aussi par les trois confédérations syndicales de travailleurs, l’opposition de gauche, des associations de juristes, Amnesty International,… et beaucoup d’autres. Les manifestations quotidiennes sont ainsi devenues autant d’occasions de dénoncer le tournant ultra-autoritaire choisi par le gouvernement.

A SUIVRE