Le droit à l’école reste bafoué

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L’enseignement est un droit. Et ce droit est bafoué lorsque des parents ne peuvent pas inscrire leur enfant dans une bonne école, proche de leur domicile. Aussi, la colère des laissés pour compte du «décret inscriptions» est-elle parfaitement légitime. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce déni de justice n’est pas nouveau.

Bien avant les trois décrets qui révélèrent le problème, les enfants qui ne trouvaient pas à s’inscrire dans l’école de leur choix se comptaient déjà par milliers. Ou plutôt, on ne les comptait pas : car à l’époque, aucune statistique ne recensait les journées passées à quémander vainement une place, ni les kilomètres parcourus d’une école à l’autre ; aucun journal ne racontait, aucune tribune libre ne stigmatisait, aucune manifestation ne condamnait le drame des parents et des enfants qui s’entendaient répondre : « désolé, nous sommes complets ».

Ceux qui ont eu à inscrire un enfant dans l’enseignement secondaire sous les législatures Arena, Dupont ou Simonet ont le sentiment d’avoir vécu un problème neuf, créé par l’immixtion de l’Etat dans une affaire relevant de la liberté individuelle. En réalité, ils sont les victimes, désormais statistiquement visibles, d’un drame anciennement occulté et que trois mauvais décrets ne sont pas parvenus à résoudre.

Ce problème, le voici. Notre enseignement est celui, en Europe, où les inégalités de niveau entre établissements sont les plus criantes. La cause en réside pour une petite partie dans des facteurs résidentiels : quartiers riches et quartiers pauvres. Mais cela existe aussi ailleurs. L’inégalité trouve aussi, et bien davantage, sa source dans des déficits de régulation (des référentiels pédagogiques extrêmement vagues et souvent inutilisables), dans l’inadéquation de certaines pratiques pédagogiques, dans le déficit d’encadrement qui, dès l’école maternelle et primaire, transforme de petits handicaps culturels en apprentissages déficients. Elle réside pour une part importante dans la division précoce de l’école secondaire en filières générales, techniques et professionnelles. Mais surtout, il est établi qu’un des mécanismes principaux de la polarisation de notre enseignement est le «libre marché» scolaire, qui conduit les élèves à se regrouper selon leur origine sociale et/ou selon leurs niveaux de performance académique.

La conséquence de l’inégalité entre écoles ? C’est que les parents — et particulièrement ceux qui connaissent le mieux notre système éducatif — cherchent à tout prix à éviter que leur enfant se retrouve dans une école jugée «au rabais». D’où la concentration des demandes de places sur certains établissements. Fatalement, la demande y dépasse l’offre, contraignant ainsi un nombre important de parents à se résoudre à un deuxième, un troisième, un quatrième… choix.

Le cercle vicieux est incontournable : d’une part les inégalités entre écoles entretiennent l’ardeur compétitive des parents-clients sur le marché scolaire; mais d’autre part ce marché scolaire très concurrentiel renforce précisément les inégalités entre établissements.

Comment en sortir ? Les trois décrets ont péché par les même défauts. Premièrement, ils ont prétendu réguler les inscriptions au secondaire, sans rien entreprendre par ailleurs pour réduire sérieusement les écarts de niveau entre écoles. Dès lors, la forte réaction de rejet de la part des parents les plus attachés au libre choix était inévitable. Deuxièmement, par peur précisément de cette réaction, la régulation proposée par les trois ministres successifs a été dramatiquement timide. Dans tous les cas, on s’est contenté d’assurer un peu d’équité entre les compétiteurs sur le marché scolaire. On a seulement régulé la compétition, on n’y a pas mis fin.

La solution devra donc venir d’une réforme bien plus profonde. Celle-ci doit s’étaler sur une dizaine d’années, en s’attaquant d’abord aux premières classes de l’enseignement fondamental et en «remontant» progressivement jusqu’à la dixième année d’enseignement obligatoire. Les grands axes de cette révolution ? Premièrement, la création d’une école réellement commune, de cinq à quinze ans, sans division en filières et sans rupture entre le primaire et le premier cycle secondaire. Avec un contenu plus large qu’aujourd’hui, apportant à chacun une solide formation à la fois générale, artistique, physique et polytechnique (donc tout autre chose que le repli actuel sur les prétendues «compétences de base»). Un encadrement renforcé dans les trois ou quatre premières années, puisqu’il est établi que des classes de 15 élèves (au lieu de 25) en début de scolarité permettent de réduire de moitié l’ampleur des inégalités liées à l’origine sociale.
Enfin, et à ces conditions, on pourra mettre en place un système d’inscriptions où, dès la première année de l’enseignement fondamental, l’élève se verra proposer une école, sur base de critères de proximité et de mixité sociale. Plus besoin de faire la file, plus besoin de remplir des formulaires et d’effectuer des calculs abscons, plus besoin de jouer des coudes ni de stresser parce que son enfant n’a pas encore de place : chacun aurait enfin tout simplement la garantie qu’on lui réserve une place dans une bonne école, proche de son domicile. Gageons que, dans ces conditions, bien peu useront encore du droit —qui leur serait néanmoins garanti — de pouvoir choisir s’ils le souhaitent un autre établissement que celui proposé.

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.