Etat sécuritaire, fantasmes technoscientifiques

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Deux essais récemment parus font le point sur ces questions, mais en partant de points de vue opposés.

Pièces et Main-d’œuvre (collectif), Terreur et possession. Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, éd. L’Echappée, 2008, 332 p.

Ollivier Dyens, La condition inhumaine. Essai sur l’effroi technologique, Flammarion, 2008, 268 p.

A Grenoble en 2006, l’ouverture de Minatec, pôle des nanosciences, a motivé des militants rassemblés aujourd’hui dans le collectif Pièces et Main d’œuvre, qui anime un site (http://www.piecesetmaindoeuvre.com), donne des conférences-débats et publie des essais, dont le premier était intitulé Nanotechnologies, maxiservitudes (L’Esprit frappeur, 2006). Leur propos concerne avant tout la critique des sciences et des technologies, mise en perspective ici avec le système militaro-policier et sa répression. Terreur et possession retrace l’histoire de celui-ci, de la Révolution française à l’époque actuelle (Alliance Base, Patriot Act, Système d’Information Schengen, Total Information Awareness, Edvige, etc.), en passant par l’Okhrana, le Guépéou, le gouvernement de Vichy, la Gestapo, la guerre d’Indochine et d’Algérie, Mai ’68, l’opération Condor, La loi Sécurité et Liberté d’Alain Peyrefitte, le plan Vigipirate, etc. Chaque fois est fait le constat de la continuité : depuis son apparition, l’Etat moderne a toujours cherché à contrôler la population, à tout prix, en commençant par l’instauration de la carte d’identité. Aujourd’hui, les moyens techniques dont il dispose lui permettent d’achever le processus : biométrie, fichage génétique, recherches en neurosciences et en nanotechnologies, empreintes olfactives, lecture des ondes cérébrales, puces RFID, GPS (ou Galileo), vidéo-surveillance, tous systèmes prétendument encadrés en France par la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL), dont le collectif PMO demande l’abrogation. Désigner ces techniques comme de simples « outils » est un piège sémantique : « La biométrie n’est pas un outil, mais un ordre, comme l’informatique, qui change le monde à son image, en laboratoire sensible. » (p. 143) La « société de contrôle » de Deleuze et Foucault a fait place à une société de contrainte, véritable prison à ciel ouvert où chacun est en liberté surveillée. « Il est des menaces si insupportables à l’Etat, quoique infimes, qu’on va aller extrêmement loin dans les mesures de protection, quitte à imposer des contraintes à beaucoup. » (p. 157). PMO a aussi le mérite de faire un sort à l’anti-conspirationnisme ambiant. La gauche partage avec le pouvoir une opinion péjorative sur la « théorie du complot », qui ne serait que « fantasmes », « rumeurs », « mensonges », « paranoïa ». Le pouvoir la dénigre pour mieux endormir la méfiance des populations et pour dissimuler ses stratégies (« Dans la langue du pouvoir, les fantasmes désignent toute opinion négative sur ses vices tacites », p. 46, ou encore « Un complot réussi, c’est de préférence un complot invisible et innommé, il est donc bien normal que les maîtres et avocats des apparences ridiculisent l’idée même de complot, afin de s’en réserver l’usage », p. 74), alors que la gauche l’attribue toujours à l’activisme d’extrême droite. Or l’histoire regorge de complots, parce que « l’union et le secret constituent un double avantage sur la dispersion et la publicité dans les affaires du groupe. » (p. 59). Le Protocole des Sages de Sion fut un réel complot contre les Juifs qui dénonçait un prétendu complot, imaginaire celui-là, de ceux-ci contre le reste du monde. La confection des faux papiers pendant l’Occupation, la tentative de coup d’Etat de l’armée avant le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, l’affaire du sang contaminé, les tueurs du Brabant wallon, autant d’exemples d’ententes secrètes entre individus pour faire advenir des événements propres à servir leurs intérêt et à nuire à ceux d’autres individus, autrement dit des complots. Le techno-totalitarisme qui nous pend au nez fait froid dans le dos. Cet essai permet d’en prendre toute la mesure.

Changement radical de perspective avec La condition inhumaine, du Québécois Ollivier Dyens. Voilà un chercheur convaincu que la réalité biologique, qui a servi de repère à l’humanité jusqu’à présent, est devenue obsolète et doit faire place à la réalité technologique, qui détermine(ra) tous les aspects de nos existences, y compris la politique, invitée à se refonder sur ses principes (point qu’il ne détaille pas). C’est ce qu’il appelle la condition inhumaine (dans le sens d’au-delà de l’humain). Elle transcende les notions de capitalisme, de socialisme et de fascisme ; êtres humains et machines s’indifférencient et seront peut-être appelés à terme à fusionner ; la frontière entre le vivant et l’inerte finira par s’effacer ; la conception d’un homme « intelligent, autonome et conscient », issue des Lumières, ne sera bientôt plus qu’un leurre, remplacée par l’image de la fourmilière agitée d’une « intelligence collective ». Ne se contentant pas de simplement décrire cette condition inhumaine, il l’appelle de ses vœux (bien qu’il prétende à une posture neutre), tout en la présentant comme une fatalité. On le sent philosophiquement proche du transhumanisme, de l’extropianisme et de la Singularité technologique, sans qu’il ne l’avoue franchement. Il avoue par contre que sa théorie peut servir les intérêts des dominants, bien que ce ne soit pas son intention. S’il prévoit « un monde où les machines et les technologies façonnent notre ontologie » (p. 202), il laisse totalement de côté les questions de la démocratie, de l’éthique, de l’écologie et de l’énergie que cela pose. Alors, nous, posons-les. Cette réalité technique est-elle contrôlable par les citoyens et donc compatible avec l’exercice de la démocratie ? Cette réalité technique est-elle compatible avec la préservation des écosystèmes naturels ? Avec quelle(s) énergie(s) et à quel coût les technologies numériques pourront-elles fonctionner et se reproduire ad vitam aeternam (nauséam) ? Autant de questions que l’auteur oublie de (se) poser, emporté par sa passion technophile et son réductionnisme. La condition inhumaine s’inscrit dans cette « névrose collective libérale », dont parle le psychanalyste Jean-Claude Liaudet, qui frappe le monde industrialisé, et particulièrement cette Amérique du Nord si innovatrice et optimiste : absence des limites et fantasme de la toute-puissance, deux ingrédients antithétiques du processus civilisateur. Qu’on se le dise.