Anton Semionovitch Makarenko

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Il y a 83 ans, un instituteur russe lançait un projet qui ressemblait, à première vue, à une école bagne. Anton Makarenko voulait redresser des enfants que la société condamnait à la prison ou à la rue. Comment? En leur imposant une avalanche de travail manuel et scolaire. Des centaines d’enfants délinquants lui ont été confiés dès 1920. C’est en Ukraine que Makarenko dirigeait son centre, la «Colonie Gorki».
Mais pourquoi parle-t-on encore aujourd’hui, avec respect, de cet homme qui exigeait de ses pupilles une discipline militaire? Makarenko était un pédagogue enthousiaste, juste et joyeux, moins dur qu’exigeant. Il voulait «aborder chaque être humain de manière optimiste, quitte à se tromper». Il demandait ainsi aux enfants de participer à l’organisation de l’école et savait les écouter. Ses élèves ont vite compris qu’ils avaient de la chance de le rencontrer. Ils ont reconstruit un domaine en ruine pour en faire un lieu de séjour, de travail et d’études et ont défriché les terres tout autour.
La plupart de ces filles et de ces garçons sont devenus de parfaits petits Soviétiques, travailleurs et sociables. Voilà pourquoi la «Colonie Gorki» est devenue un modèle qui a inspiré les fondateurs d’écoles actives. Et pourquoi «Gorki»? Alexis Maximovitch Pechkov dit Gorki (du russe «amer») était le parrain de la colonie. Avant de devenir un écrivain célèbre, il a lui-même connu des débuts au goût amer qu’il a décrits dans son livre Enfance.

A lire :

Situation de l’oeuvre de Makarenko, un article de G. N. Filonov, à télécharger au format PDF depuis le site de l’UNESCO.

La pédagogie de Makarenko sur le site de l’université de genève

Biographie et bibliographie de Makarenko

Makarenko, par lui-même

En 1927, Makarenko est invité à prendre la direction de la Commune Dzerjinski pour enfants abandonnés. Par nécessité économique et par choix pédagogique, Makarenko va y fonder une collectivité axée sur le travail productif. Les communards furent bientôt en mesure d’assurer complètement leur entretien, en produisant d’abord des articles de menuiserie, puis des foreuses électriques et enfin des appareils photographiques qui furent commercialisés dans le monde entier sous la marque FED (Felix Edmoundovitch Dzerjinski).
Dans son ouvrage « Méthode d’organisation du processus éducatif », Makarenko explique les principes qui l’ont guidé à la Commune Dzerjinski. Bien entendu, une telle organisation n’est pas transférable au contexte d’un pays capitaliste au XXIe siècle. Mais derrière les questions d’organisation se profile une philosophie de l’éducation. C’est elle que nous voulons faire partager à nos lecteurs. Écoutons Makarenko…

Structure organique de la collectivité

« L’organisation de la collectivité dans les institutions enfantines procède de principes divers. Les enfants peuvent être divisés en groupes selon le principe scolaire ; selon ce système, dans les internats, ils sont répartis dans les dortoirs par classes ou fractions d classe. Cette méthode a ses avantages : on met ensemble des enfants du même âge, du même degré de développement, il leur est plus facile et plus commode de préparer les cours, en utilisant les mêmes manuels […].
Mais cela présente aussi bien des inconvénients : les collectivités primaires ainsi formées s’enferment bientôt dans le cercle étroit des intérêts scolaires et se désintéressent des questions du travail et de la production, des questions qui concernent le développement économique de toute l’institution. […]
A la commune Dzerjinski, le critère fondamental de l’organisation de la collectivité est celui de la production. […] : tous les pupilles sont répartis en détachements qui sont également des détachements de production. L’effectif du détachement peut varier de 7 à 15 enfants.
[…]
« Quand la collectivité se trouve constituée, sous le rapport de l’organisation et de la discipline, quand un régime précis et de saines traditions ont été créés, il est alors extrêmement utile d’organiser des détachements où les âges se trouvent mêlés. […]
Une telle organisation est d’une grande vertu éducative. Elle crée des liens d’influence réciproque plus étroits entre les différents âges et est la condition naturelle d’une accumulation constante d’expérience et de la transmission de l’expérience des aînés : les petits reçoivent des informations diverses, assimilent les habitudes de comportement, les procédés de travail, apprennent à respecter les anciens et leur autorité. Chez les anciens, la sollicitude envers les petits et la responsabilité à leur égard développent des qualités indispensables au citoyen soviétique : la sollicitude envers l’homme, la magnanimité et l’exigence […].
[…]
« Il va de soi qu’à l’école, les enfants doivent être organisés par classes ou par années. À la commune Dzerjinski, cette organisation existe seulement dans les murs de l’école, pendant le travail scolaire.
[…]
« Il est indispensable de lutte de la façon la plus résolue contre l’amorphisme de la collectivité dans les choses de la vie courante. Si les enfants sont organisés à l’atelier et à l’école, mais que leur forme de vie soit laissée au hasard, les résultats éducatifs seront toujours inférieurs […] C’est pourquoi il est nécessaire de prêter l’attention la plus sérieuse à la rigoureuse organisation de la vie courante, et il est recommandé de répartir les enfants par détachements, dans les dortoirs ».

Le détachement se gouverne lui-même

« À la tête du détachement doit se trouver un commandant, un des membres de la collectivité. […] Le commandant élu doit être un pupille dévoué aux intérêts de l’institution, bon élève à l’école, ouvrier de choc à l’atelier, parmi les plus qualifiés et doué de certaines qualités personnelles : tact, énergie, capacités d’organisateur, sollicitude pour les petits, honnêteté. […] Dans la vie courante, au dortoir, le commandant est également le chef responsable de ses camarades de détachement. « Et l’un d’entre eux est désigné comme son adjoint. Il est nommé en outre un organisateur sportif. […] La direction du détachement, ayant à sa tête le commandant, a pour fonctions :
a) de veiller à ce que tous les pupilles observent strictement l’emploi du temps journalier, se lèvent à l’heure prescrite, ne se présentent pas en retard au réfectoire, se rendent ponctuellement au travail et à l’école, soient présents à l’appel du soir, se couchent ponctuellement à l’heure prescrite ;
b) de veiller à l’état sanitaire du détachement, à l’exécution ponctuelle et consciencieuse du nettoyage, des tours de corvées journalières ; de veiller également à la façon dont les pupilles se lavent et se baignent, à la coupe des cheveux. Tous les pupilles doivent être habitués à observer, à ne rien jeter ni cracher sur le parquet, à ne pas fumer, etc […]
c) de veiller au progrès de pupilles à l’école, d’organiser l’aide aux retardataires, de faire régner dans le détachement l’ordre qui permet aux élèves de préparer leurs leçons ;
d) d’engager les pupilles à prendre part aux occupations des cercles et sections sportives, à la lecture des journaux, à la collaboration aux journaux-affiches ;
e) de travailler à l’élévation du niveau culturel des pupilles, d’expurger leur vocabulaire des gros mots et des jurons, de régulariser les relations entre camarades, de leur apprendre à régler les conflits sans disputes et sans batteries, de lutter résolument contre les moindres tentatives de violence des plus âgés et des plus forts sur les plus jeunes et les plus faibles ;
f) […] d’inculquer aux membres du détachement le respect du travail d’autrui, de la tranquillité, du repos, des occupations d’autrui ;
g) de veiller à la formation au sein du détachement de petits groupes amicaux, d’encourager ceux qui sont utiles (groupes sportifs, groupes d’amateurs de radio, etc) et d’éliminer ceux qui sont nuisibles. De demander l’exclusion du détachement des éléments particulièrement pernicieux.

[…]
« Les commandants sont élus pour une durée de trois à six mois. C’est le délai le plus convenable : en premier lieu durant ce bref laps de temps, les commandants se sentent les mandataires de la collectivité et ne se transforment pas en des espèces de fonctionnaires ; en outre, un grand nombre de pupilles passe par les postes de commandant […] »

Les organes d’auto-administration

« Le principal organe de gouvernement de la collectivité par elle-même est la réunion générale de tous les pupilles de l’institution enfantine. […] La réunion générale doit toujours être ouverte à tous, c’est-à-dire que tous les membres de la collectivité ont le droit d’y assister et d’y exprimer leur opinion. […] Aux réunions générales, il ne faut jamais admettre l’interruption des débats ou l’abrègement de la liste des orateurs inscrits, car un des buts des réunions est d’attirer tous les pupilles dans la vie sociale.
« La direction de l’institution éducative doit obtenir qu’une stricte discipline règne aux réunions générales, que chacun s’exprime à son tour, qu’il n’y ait pas de bruits, que personne n’entre dans la salle et n’en sorte pendant la séance, ni ne pousse d’exclamations de sa place. […] Il est indispensable que toutes les collectivités primaires de l’institution (détachements, équipes, classes) assurent à tour de rôle le service d’ordre dans la salle.
« […] Au début du semestre, les organes suivants d’auto-administration sont élus en réunion générale : le conseil de la collectivité, la commission sanitaire, la commission économique.
[…]
« Le facteur décisif du fonctionnement des organes d’auto-administration est sa régularité. Chacun de ces organes, s’il reste longtemps sans se réunir, perd son autorité et doit être considéré comme inexistant. Cette régularité ne peut être assurée uniquement par le calendrier et la fixation des dates précises où doit se tenir telle ou telle séance. Le travail de ces organes ne peut être actuel et important que si toute la vie de l’institution éducative est organisée de telle façon que la léthargie de tel ou tel organe se répercute aussitôt sur le travail de l’institution et soit ressentie comme un défaut par la collectivité.
[…]
« L’administration de l’institution, y compris le corps pédagogique, ne doit en aucun cas remplacer les organes d’auto-administration ni décider de son propre chef les questions qui sont de la compétence de ces organes, même si une décision de la direction pouvait paraître manifestement juste ou plus prompte. Chaque décision doit être obligatoirement mise à exécution, sans lenteur et sans ajournement. Si l’administration juge impossible l’exécution d’un décision erronée de tel ou tel organe d’auto-administration, elle doit en appeler à la réunion générale et non pas annuler tout simplement cette décision.
[…]
« Une forme très importante du gouvernement des enfants par eux-mêmes, qui allège considérablement le fonctionnement de ses organes et qui présente encore bien d’autres avantages du point de vue éducatif, est l’institution de divers mandataires auxquels incombe la responsabilité personnelle de leur travail. Le fonctionnement de la collectivité se trouve ainsi régi dans une mesure appréciable par le principe de l’unité de commandement ; cette forme d’organisation donne également l’habitude de la responsabilité personnelle, abrège les débats et les discussions, imprime à toute la vie de la collectivité une allure pratique. »

La discipline

« Sous le nom de discipline, on entend parfois uniquement l’ordre extérieur ou des mesures de caractère extérieur. C’est l’erreur la plus funeste qui puisse être commise dans une institution éducative.
« La discipline vue sous cet angle ne sera jamais autre chose qu’une forme de contrainte, elle suscitera toujours la résistance de la collectivité enfantine et n’aura d’autre résultat éducatif que la protestation et le désire de s’évader au plus tôt de la sphère de la discipline.
« La discipline ne doit pas être regardée seulement comme un moyen d’éducation. La discipline est le résultat du processus éducatif, le résultat avant tout de la collectivité des pupilles elle-même, se manifestant dans tous les domaines : la production, la vie courante, l’école, le domaine culturel. »

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.

7 COMMENTS

    • > Anton Semionovitch Makarenko
      Bonjour,
      meme si votre message remonte a quelques temps, j’aurais voulu savoir si vous aviez plus de précisions sur ces systémes en France, qui corespondraient a un systeme semblable a celui de A.S. Makarenko.
      merci d’avance

      PasbeT

  1. > Anton Semionovitch Makarenko
    Bonjour

    Pourriez vous me dire , avec votre grande connaissance de l’oeovre de Makarenko, s’il a pu écrire un scénario pour un film ou participer de quelque manière que ce soit à un ou plusieurs films, documentaires ou autres?

    Je vous remercie par avance de l’intérêt que vous porterz à ma question.

    Michel ROUJON
    MARSEILLE-FRANCE

    • > Anton Semionovitch Makarenko
      oui li y a un film qui retrace l’experience de Gorky, il s’appelle « Les chemins de la vie » mais il n’est pas facile à se procurer, bon courage !!

    • > Anton Semionovitch Makarenko
      Bonjour,
      J’aurais souhaité savoir si vous aviez trouvé le film ‘les chemins de la vie’ parlant de la vie de Gorky?

      Belle continuation,
      Elodie

    • > Anton Semionovitch Makarenko
      bonjour,
      je voulais savoir si tu avais réussi a voir le film de Makarenko et si tu pouvait par la meme occasion me le procurer? ou me dire qui contacter pour pouvoir le visioner

      merci

      Mulette (74)

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