Cuba: Et pourtant c’est possible !

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Les pays du Tiers Monde sont-ils condamnés à crouler sous les dettes, à financer le Nord et à laisser leur population dans la misère ? L’exemple de Cuba montre que non. Même si les difficultés ne sont pas absentes. Après les exemples concrets du Mali et du Congo, je voudrais faire part d’une autre réalité concrète, dans un autre pays du Tiers Monde. Afin de montrer qu’il n’y a pas de fatalité. Mais ces pays sont-ils comparables ?

Petite comparaison entre les deux pays évoqués dans ce dossier et Cuba, ainsi qu’avec le plus proche de Cuba géographiquement comme historiquement, Haïti.

Espérance de vie à la naissance (années)
Congo 49
Mali 53
Haïti 54
Cuba 76

Mortalité infantile (°/oo)
Congo 90
Mali 118
Haïti 83
Cuba 6
(Source : site de l’Unicef)

Manifestement, ces paramètres objectifs sont très favorables à Cuba, et ceci malgré l’embargo économique que l’île subit depuis plus de 40 ans. Quant au taux d’alphabétisation des adultes, il est de 76,9 % au Congo, de 35,5% au Mali, de 45,8% en Haïti et de 95,9 % à Cuba (L’état du monde, éd. La Découverte 2000, chiffres du PNUD).
Une enquête réalisée par l’UNESCO en 1999 a testé les connaissances des jeunes Latino-américains de 3ème et 4ème primaire en langue maternelle et en calcul. Dans les deux cas, les jeunes Cubains arrivent largement en tête devant les Argentins.

Calcul 3ème primaire
1er Cuba : 83 %
2ème Argentine : 47 %

Calcul 4ème primaire
1er Cuba : 84 %
2ème Argentine : 58 %

Langue maternelle 3ème primaire
1er Cuba : 87 %
2ème Argentine : 61 %

Langue maternelle 4ème primaire
1er Cuba : 89 %
2ème Argentine : 71 %

D’où provient cette différence ?

En 1959, un groupe de révolutionnaires a chassé de Cuba le dictateur Batista et sa clique. Batista était le grand ami des Etats-Unis. Ceux-ci considéraient l’île comme une colonie : leurs multinationales y régnaient en maîtres. Il est inutile de préciser que lorsque les nouveaux dirigeants (Fidel Castro, Che Guevara, etc) décidèrent de nationaliser l’économie, càd de chasser ces multinationales, ils déclenchèrent une véritable hystérie chez leur grand voisin. Après plusieurs tentatives de renversement (comme à la Baie des Cochons en 61), Cuba s’est vu infliger un embargo inique qui dure depuis plus de 40 ans. Si, dans un premier temps, il a pu contourner en partie cette situation en établissant des relations commerciales avec l’URSS et les Etats socialistes d’Europe de l’Est, il est évident que depuis 1989, et surtout 1991, la situation s’est fortement dégradée. Tout ce que le pays ne produit pas lui-même est très difficile à trouver. Il faut donc éviter tout idéalisme : à Cuba, la population vit des jours difficiles. Mais malgré tout, nous avons vu que son PNB par habitant est nettement supérieur à celui du Mali, du Congo ou de Haïti, pays qui ne subissent pourtant pas d’embargo officiel. Les excellents chiffres sur l’éducation cités ci-dessus ont aussi été obtenus durant cette période difficile baptisée  » période spéciale  » par les autorités. Certes, résister se paye cash, mais pour la population, c’est finalement moins cher que de se soumettre !

L’enseignement cubain

En matière d’enseignement, les autorités ont hérité en 1959 d’une très mauvaise situation. Non seulement un nouveau système éducatif a été construit, et ce dans des conditions très difficiles : embargo, peu d’intellectuels, beaucoup de villages reculés dans les campagnes voire dans les montagnes. Mais en plus, les nouvelles autorités ne se sont pas contentées de s’adresser à la jeunesse : elles ont voulu rattraper le retard vis à vis des adultes. C’est ainsi que 100.000 jeunes volontaires ont été envoyés partout dans le pays, dans les zones urbaines et rurales, avec pour tâche de mener à bien une gigantesque campagne d’alphabétisation. A la campagne, ils prêtaient main forte aux travaux des champs le jour et le soir ils apprenaient aux paysans à lire, écrire et calculer. Des centaines de jeunes ont payé cette arrogance de leur vie : instruire des paysans pauvres, voilà qui était insupportable pour les partisans de Batista. Personnellement, je n’ai jamais rien vu de plus émouvant que ce monument de La Havane où sont inscrits les noms de tous ces martyrs  » morts pour l’instruction  » ! En quelques mois, le taux d’analphabétisme est passé de 23 à 3 % ! Les chiffres actuels (voir plus haut) montrent qu’encore aujourd’hui le système éducatif Cubain doit être un modèle non seulement pour le Tiers Monde, mais aussi pour les pays industrialisés. Et Cuba montre également que le choix entre enseignement de base et enseignement secondaire ou supérieur est un faux choix. L’île sort par exemple chaque année un nombre de médecins qui dépasse ses besoins. Et ceci malgré le fait qu’on trouve des médecins dans les zones les plus reculées. Le niveau sanitaire à Cuba (autre grande réussite du système) et le fait que les médecins cubains sont très demandés en coopération dans le Tiers Monde montre que la formation supérieure est de qualité. Cuba a d’ailleurs mis au point un vaccin contre une certaine forme de méningite avant les multinationales pharmaceutiques du Nord. Pourtant, on l’a vu, cette formation supérieure va de pair avec un développement très élevé de l’enseignement de base.

Mais d’où viennent ces résultats fabuleux ?

C’est ce que nous avons voulu savoir à l’Aped lorsque nous avons organisé nos voyages à Cuba pendant trois années. La très grande majorité des participants a pu ressentir sur place à quel point l’enseignement était vraiment une priorité. Quelques chiffres l’illustrent. Ainsi, l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans, ce qui est exceptionnellement élevé pour un pays du Tiers Monde. Elle est entièrement gratuite y compris dans le supérieur. L’Etat Cubain consacre 10 % de son budget à l’enseignement.
Sans entrer dans le détail des structures, il est important de signaler qu’il y a un tronc commun de formation jusqu’à 15 ans. Les jeunes reçoivent une formation générale poussée tout au long de leur scolarité. L’Histoire se voit attribuer une place importante. Ainsi que la formation politique et idéologique. Et là au moins, l’orientation est claire : l’ambition de neutralité n’est pas affichée. Certains parleront sans doute de propagande. Cuba a fait des choix politiques. Quel est le mal de les afficher et de les défendre ? Quand on nous demande de défendre les  » valeurs européennes  » (les colonisations par exemple ?), où est la différence ? Dans le fait que, chez nous, on oublie de préciser qu’il s’agit d’un choix et que par conséquent la propagande ne porte pas son nom. En tout cas, plusieurs d’entre nous ont pu apprécier le haut niveau de maturité des jeunes cubains. Nous avons également pu constater que la formation en langue maternelle et en sciences est de très bon niveau. Mais si la formation théorique est de grande qualité, elle est associée à une formation pratique sérieuse. L’objectif avoué étant de ne pas séparer les jeunes entre  » intellectuels  » et  » manuels « . On veut que tous les jeunes comprennent la réalité concrète du travail en usine et du travail agricole. Aussi bien le vécu des travailleurs que la production elle-même. Par exemple, dans les écoles rurales, les élèves produisent eux-mêmes tout ou partie de ce qui est consommé à la cantine. Ils disposent d’un potager en primaire et de champs cultivés déjà plus conséquents dans le secondaire. Les écoliers des villes, eux, consacrent un mois au travail à la campagne.
Au delà de 15 ans, les élèves sont orientés vers une filière technique qui les prépare à un métier ou vers une filière générale qui les prépare à l’université. Mais dans les deux cas, la formation globale n’est pas négligée. La formation générale reste exigeante en technique. Et la formation pratique est toujours présente dans les filières plus théoriques. Même en dernière année d’université, les élèves participent aux travaux des champs.
On pourrait évidemment se demander comment un tel niveau théorique peut être atteint malgré le temps passé en usine et aux champs. Il ne s’agit nullement d’un miracle : les jeunes cubains ont de longues journées scolaires. Elles s’étalent habituellement de 7h 30 à 18h 30. Mais jamais nous n’avons eu l’impression qu’un tel horaire représentait pour eux un fardeau. Il faut préciser qu’en plus des cours théoriques et des cours et stages pratiques, la formation artistique (musique, peinture, etc) et sportive est loin d’être négligée, ce qui rend les journées très variées. Bien sûr, cela demande des moyens en encadrement. Malgré les difficultés, ces moyens sont dégagés. Lors d’une rencontre avec un représentant syndical, nous avons demandé combien de postes avaient été supprimés pendant la  » période spéciale « . La personne ne comprenait même pas le sens de notre question. Ensuite, la réponse fut immédiate : aucun ! Les francophones n’ont pu s’empêcher de penser aux 3000 emplois supprimés en 96 rien qu’en Communauté Française  » parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement ! »

Des moyens

Nous avons tous gardé des flashes de notre voyage. En ce qui me concerne, ce petit village de la Sierra Escambray, où il n’y a que 12 enfants et pourtant une école, m’a rappelé ces nombreux villages d’Ardenne où les enfants doivent parcourir parfois plus de 10 km pour trouver un établissement parce que l’école du patelin a fermé. Il est vrai que chez nous, on n’a pas les moyens … Autre souvenir extraordinaire, cette école de 60 élèves dans la vallée de Vinales où travaillaient … 9 enseignants : un instituteur par niveau, plus un prof d’éducation physique, un prof d’anglais et un auxiliaire pédagogique. Sans compter une bibliothécaire. L’épanouissement des enfants était évident. Leur excellent niveau aussi. Partout, nous avons rencontré des jeunes, des enseignants et des directeurs très fiers de nous voir venus de si loin pour visiter leur système éducatif. C’était notamment le cas au centre scolaire  » Che Guevara  » à Santa Clara, une école secondaire dont nous avons pu visiter les labos et les locaux informatiques. Le matériel n’était pas du dernier cri, mais le parti qui en était tiré était optimal. Le niveau de l’encadrement était évidemment pour beaucoup dans cette performance. Et le nombre d’élèves par ordinateur ne dépassait jamais deux. Mais le plus marquant dans cette école fut la discussion avec le directeur et quelques élèves et enseignants. Nous avons eu droit à des explications sur le fonctionnement de l’établissement et sur les moyens mis en œuvre pour que chacun réussisse.  » Nos élèves en difficulté sont regroupés  » nous dit le directeur. Dans un premier temps, je fus choqué : n’était-ce pas de la ségrégation ? Là encore, mon interlocuteur avait du mal à comprendre la question.  » Il est quand même normal d’accorder plus d’attention aux élèves en difficulté ! » me répondit-il. C’est alors que je compris progressivement, détails à l’appui, que ce regroupement signifiait moins d’élèves par groupe, une assistance permanente pour les devoirs et leçons, mais en aucun cas une diminution des exigences. L’objectif final restant le même pour tous. Ca laisse songeur quand on voit ce que deviennent les programmes et plus encore la réalité des sections professionnelles chez nous. Mais, j’oubliais, nous n’avons pas d’argent …
Il n’est évidemment pas nécessaire de chercher plus loin. Il n’y a aucun miracle. Les extraordinaires performances du système éducatif cubain proviennent de la volonté des autorités de construire un enseignement pour tous. Volonté qui se mesure plus aux structures et moyens mis en place qu’à leur discours. Et qui se répercute sur tous les acteurs concernés.

1 COMMENT

  1. > Cuba: Et pourtant c’est possible !
    Quelle bonne experience vous avez eu!C’est une chance non seulement d’etre present sur l’ile mais aussi d’en savoir plus sur la revolution Cubaine et ses bons projets. Soyez sur que vous avez ecris un bon article!
    Hasta la vista.

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