Vol de vautours sur l’école des pauvres

Facebooktwittergoogle_plusmail

Au nom d’une réorientation des dépenses publiques d’éducation vers l’enseignement de base, la Banque mondiale recommande aux pays du Tiers-Monde de laisser les forces du marché jouer un rôle dominant dans les enseignements secondaire et supérieur. Au-delà des risques manifestes d’augmenter l’inégalité sociale face à l’instruction, l’uniformisation marchande des savoirs et des cultures pourrait bien déboucher sur une véritable catastrophe intellectuelle.

A intervalles réguliers les institutions internationales dressent un état des lieux alarmant de l’éducation dans les pays dits « en développement ». Selon les estimations démographiques en vigueur, le nombre des 6 à 11 ans non scolarisés passera de 129 millions en 1990 à 162 millions d’ici 2015. Aujourd’hui, les deux tiers seulement des enfants qui commencent l’école primaire vont jusqu’au bout du cycle. De ce fait, l’analphabétisme adulte, qui touche déjà plus de 900 millions de personnes, pour la plupart des femmes, n’a guère de chances de se réduire à court terme.
Selon la Banque mondiale, cette situation constitue l’un des freins majeurs au développement des nations les plus pauvres. Dans son rapport de 1999 sur la Stratégie pour le secteur de l’Education, elle écrit : « the poor (…) have to rely on their human capital as the main, if not the only, means of escaping poverty[[Education sector strategy, World Bank, juillet 1999. Ce document peut être téléchargé à l’adresse suivante : http://www.worldbank.org/html/extpb/educbody.pdf]]. Et pour le président de la Banque, James D. Wolfensohn, « the single most important key to development and to poverty alleviation is education »[[James D. Wolfensohn, A Proposal for a Comprehensive Development Framework, World Bank, janvier 1999]].

Sous l’emprise de la dette

Pourtant, la nécessité d’un développement prioritaire de l’éducation bute sur les insurmontables déficits budgétaires qu’affrontent les pays du Tiers-Monde. Si la part des dépenses publiques d’enseignement dans le PNB demeure à peu près stable et que leur part dans l’ensemble des dépenses des administrations centrales tend même à s’accroître, les dépenses réelles par élève ou par étudiant sont, quant à elles, en chute, tant en Amérique latine qu’en Afrique. L’éducation, comme tant de services publics et de secteurs sociaux des pays en développement, subit la loi d’airain bien connue : « the need to restrain public expenditure in order to reduce budget deficits and external debts, and the consequent need to find alternative sources of funds for education. »[[Investment opportunities in private education in developing countries, an International Conference Sponsored by The International Finance Corporation, Washington, D.C., 2-3 juin 1999.]] Comme le note Adrian Arcelo, porte parole d’un Fonds d’Assistance à l’Enseignement privé aux Philippines, « (our) government takes education seriously and it is a constitutional mandate that education be given the highest priority. However, due to high levels of indebtedness, the highest priority… has been the payment of debts ».[[Idem]]
Puisque l‘endettement constitue le problème numéro un, on pourrait s’attendre – naïvement – à ce que la Banque mondiale s’attache à le résoudre, par exemple en proposant une annulation partielle ou totale de la dette des pays pauvres ; ou en suggérant une réglementation du commerce mondial et des transactions financières qui soit plus favorable à ces pays et leur permette de sortir de l’ornière…

Faire mieux avec moins

Ne rêvons pas. La Banque mondiale choisit bien entendu une stratégie bien plus « réaliste », partant du postulat qu’il faut « composer » avec la dette, se soumettre aux dures – mais toujours prometteuses ! – contraintes du marché. Aussi commence-t-elle par souligner qu’il n’est jamais impossible de « faire mieux avec moins ». Par exemple, « un léger accroissement du ratio élèves-maître [c’est-à-dire une augmentation du nombre d’élèves par enseignant] tend à améliorer le niveau de l’éducation quand cela permet une réaffectation des ressources en faveur d’autres facteurs d’éducation d’une importance capitale, comme les livres de classe »[[Priorities et Stratégies pour l’éducation (résumé), The International Bank for Reconstruction and Development, 1995.]]. La Banque fait également remarquer que « les bâtiments scolaires peuvent être construits pour moins cher qu’actuellement » et qu’on « peut aussi utiliser plus efficacement les bâtiments en regroupant les petites écoles ». On reste perplexe. L’état de délabrement de la plupart des établissements d’enseignement publics dans le Tiers-Monde est notoire. Et chacun sait que l’un des problèmes-clé de l‘assiduité scolaire dans ces pays est l’éloignement entre l’école et le domicile, éloignement qu’une fermeture des petits établissements ne pourra qu’accroître.
Mais la Banque insiste : « On pourrait, dans beaucoup de pays, améliorer le système éducatif avec le même, voire un moindre, volume de dépenses publiques ». Pour preuve, la Banque souligne que les dépenses publiques d’éducation en Afrique, où les taux de scolarisation sont plus faibles qu’en aucune autre région, représentent une part plus grande du PNB (4,2 %) qu’en Amérique latine (3,7 %) ou en Asie de l’Est, régions qui ont atteint l’objectif d’éducation primaire pour tous. Cet argument est pour le moins fallacieux puisque le PNB par habitant est, lui aussi, beaucoup plus bas en Afrique que dans aucun autre continent ! La seule comparaison internationale qui tienne la route est celle des dépenses réelles par élève, et là l’Afrique est bien la lanterne rouge incontestée…

Réserver les dépenses publiques à l’enseignement de base

Ces réductions de coûts ne peuvent évidemment constituer une réponse suffisante au problème. Aussi l’essentiel de la stratégie de l’institution financière internationale est-il ailleurs. « Il faut, dit la Banque, concentrer les investissements publics là où leur rentabilité sera la plus forte, ce qui, dans le secteur de l’éducation, sera généralement au niveau de l’éducation de base »[[Idem.]].
A l’appui de ce choix, la Banque fournit des chiffres implacables. Alors que la population scolaire des écoles primaires représentait (en 1980) 70% de l’ensemble des effectifs de l’enseignement des pays en développement, ce niveau d’enseignement ne percevait qu’environ 22% des dépenses publiques d’éducation. Au contraire, l’enseignement supérieur, avec 6% seulement des effectifs, recevait 39% des ressources.[[Harry Anthony Patrinos, Market Forces in Education, World Bank July 1999.]] Or, note encore la Banque mondiale, ce déséquilibre dans l’allocation des ressources constitue une injustice flagrante puisque l’enseignement de base est fréquenté par tous les enfants, alors que seules les classes aisées accèdent à l’enseignement supérieur.
Le souci d’accorder plus de moyens à l’enseignement de base a toutes les apparences de la générosité. Mais associé aux recommandations habituelles de la Banque mondiale et du FMI en matière budgétaire, il entraîne une lourde contrepartie : le désinvestissement de l’Etat dans les niveaux d’enseignement secondaire et supérieur. Aussi, quand le président Wolfensohn réclame une « universal primary education for girls and boys equally », il ajoute aussitôt que cela implique « an open and competitive system of secondary and tertiary education »[[Wolfersohn 1999, op. cit.]].
Une fois posé le principe de la « priorité à l’éducation de base », on se détourne de ce sujet et on se concentre désormais sur l’élément nouveau de la stratégie : déréguler l’enseignement secondaire supérieur et l’enseignement supérieur, les transformer en enseignements payants, libérés de la tutelle de l’Etat, bref les « marchandiser ».

Les parents peuvent payer

Selon la théorie du Capital Humain, qui réduit l’enseignement à sa fonction instrumentale au service de l’économie, l’écart entre rentabilité individuelle et rentabilité sociale est plus grand pour l’enseignement supérieur que pour l’enseignement de base. Par conséquent, « il est probable, estime la Banque mondiale, que les étudiants et leurs familles sont prêts à assumer une partie des coûts des études supérieures »[[Priorities et Stratégies pour l’éducation, op. cit.]]. Elle propose donc de conserver la gratuité pour l’enseignement de base, mais d’introduire, primo, « un paiement sélectif d’un droit de scolarité au niveau du deuxième cycle du secondaire» et, secundo, « un droit d’inscription dans tous les établissements publics d’enseignement supérieur, assorti de facilités de prêts et autres arrangements ».
Pourtant, dans nombre de pays en développement, la participation des étudiants et des parents dans le coût des études est d’ores et déjà très élevée. En Corée du Sud, les étudiants contribuent à raison de 46% aux dépenses récurrentes alors que les contributions des étudiants en Jordanie, au Chili et en Ouganda représentent 40%, 36% et 15% respectivement[[Rev. Dr Emmanuel Kwesi Marfo, Le rôle de l’Enseignement privé dans les pays en développement avec des références particulières au Ghana, Banque mondiale, 1999]]. Une augmentation du coût des études excluera encore davantage qu’aujourd’hui les jeunes issus des milieux moins favorisés. Les financiers supranationaux de Washington proposent donc d’introduire un système de, assorti de bourses d’étude limitées afin de « vaincre la réticence des pauvres à contracter des dettes remboursables sur d’incertains revenus futurs »[[Priorities et Stratégies pour l’éducation, 1995, op. cit.]]. Encourager les plus démunis à s’endetter pour effectuer des études ? La solution est bien maigre ! Mais qu’à cela ne tienne « dans la plupart des pays, il y a plus de candidats à l’entrée dans l’enseignement secondaire que de places offertes, et la demande d’enseignement supérieur tend à augmenter plus vite que l’offre »[[Idem.]].

De l’autonomie à la privatisation

Comme toujours dans ce cas, la diminution des subventions publiques centrales et l’augmentation de la participation financière des parents doit s’accompagner d’une plus grande autonomie accordée aux autorités éducatives locales et « permettant aux écoles de répartir comme elles l’entendent leurs ressources ». Gérez donc vous-même la misère que nous vous offrons ! On propose donc de généraliser aux écoles des pays pauvres, les principes déjà largement vigueur dans nombre de pays industrialisés : le financement des établissements par la perception d’impôts locaux , la « participation des communautés aux coûts », l’encouragement à la « diversification des recettes », l’utilisation de mécanismes de financement « attachés aux élèves et étudiants » (dons forfaitaires par personnes, chèques-éducation, prêts-étudiants, etc.), l’attribution, aux communautés et aux écoles, de subventions globales non assorties de restrictions quant à leur affectation, etc.
La Banque mondiale ne s’arrête pas à cette simple dérégulation. Allant jusqu’au bout de sa logique, elle en arrive finalement au cœur de son projet : « encourager le recours au secteur privé, soit pour financer des établissements privés, soit pour constituer un complément de recettes à des établissements d’Etat »[[Idem.]]. « Certains pays interdisent les écoles et universités privées, d’autres les soumettent à une réglementation excessive » regrette la Banque.
Les arguments avancés en faveur de cette privatisation sont classiques : le recours à l’enseignement privé réduit les coûts pour l’Etat et ces établissements privés « font utilement concurrence aux établissements publics ». On rétorquera, tout aussi classiquement, que cette privatisation augmente le coût des études pour les étudiants et leurs parents et qu’elle favorise un développement inégal entre les établissements.
De toute façon, fait remarquer lucidement la Banque mondiale, l’implication du secteur privé dans l’enseignement est déjà très grande et ne fera que s’accroître dans les années à venir. Les formations organisées au sein des entreprises privées, la fourniture de livres, de logiciels éducatifs et autres matériels didactiques, la télévision… Autant de domaines liés à l’enseignement, où la privatisation est d’ores et déjà largement réalisée. « The vital question now, conclut la Banque, is not whether other-than-government roles in education will expand – they will – but rather how these developments should be incorporated into countries’ overall strategies ».[[Education sector strategy 1999, op.cit.]]

La Banque mondiale devient conseiller en privatisation

Ayant stipulé ses « recommandations », la Banque mondiale peut expliciter quelle sera désormais sa propre politique. « La principale contribution de la Banque mondiale devra prendre la forme de conseils aux gouvernements (…). Ses concours financiers viseront généralement à servir de multiplicateur aux dépenses et à l’action réformatrice des autorités nationales »[[Priorities et Stratégies pour l’éducation, 1995, op. cit.
]]. Pour autant, bien entendu, que cette action réformatrice s’inscrive dans la ligne définie par la Banque. Si l’enseignement de base « continuera d’être la première priorité des prêts d’éducation de la Banque aux pays où l’alphabétisation n’est pas encore universelle », les actions de la Banque en direction de l’enseignement supérieur « viseront à soutenir les efforts des pays pour engager des réformes permettant à ce sous-secteur de fonctionner de manière plus efficace et à un moindre coût pour l’Etat. Les pays qui sont disposés à adopter, pour l’enseignement supérieur, un cadre législatif et réglementaire favorisant une structure institutionnelle différenciée et une base de ressources diversifiée, où le secteur privé interviendra davantage au niveau de l’enseignement et du financement, continueront à recevoir la priorité ». En clair : vous privatisez l’enseignement supérieur ou nous vous coupons les vivres.
Comme le proclame avec fierté Peter Woicke, Managing Director de la Banque mondiale : « The World Bank, driven by its President, James Wolfensohn, is becoming more and more a knowledge bank, increasingly advising governments on how best to privatize services »[[Discours de Peter Woicke à la conférence de Washington, 1999]].

La Société de Financement Internationale

Peter Woicke est également vice-président de la SFI, la Société de Financement Internationale, une succursale de la Banque mondiale dont la mission est de « promote private sector development in developing countries »[[http://www.ifc.org]]. Alors que la Banque mondiale octroie des prêts aux gouvernements, sa filiale SFI accorde des financements au secteur privé, sans garanties gouvernementales. Annuellement la SFI prête ainsi 6 milliards de dollars, représentant quelque 250 investissements dans une centaine de pays[[Investment opportunities in private education in developing countries, op.cit.]]. C’est donc très logiquement à la SFI que la Banque mondiale a délégué le volet « privatisation » de sa stratégie pour l’enseignement dans les pays en développement.
La SFI a effectué, dès 1997, une première étude exploratoire, publiée en mars 1998 sous le titre The Global Education Industry[[James Tooley, The Global Education Industry, London, Institute of Economic Affairs in association with the International Finance Corporation, 1999.]]. Dans la foulée, elle a organisé en juin 1999 une conférence de deux jours, dans ses locaux de Washington, sur le thème « opportunités d’investissement dans l’éducation privée dans les pays en développement »[[Investment opportunities in private education in developing countries, op.cit.]].
Bien que la mission officielle de la Banque mondiale et de ses filiales soit « d’œuvrer à la réduction de la pauvreté dans le monde », l’un des directeurs de la SFI, Javed Hamid, reconnaît sans honte qu’elle « focuses on its own bottom line also. It makes a profit – which is very important as it gives credibility to this institution. When it works with the private sector, others realize that they are working with people who are bottom-line oriented »[[Discours de Javed Hamid à la conférence de Washington, 1999.]]. En 1998 la SFI a réalisé 250 millions USD de profits, sur un volume de transactions 2,2 milliards[[Pour des exemples concretsd’investissements éducatifs d’IFC, voir http://www.ifc.org/publications/Educ99.pdf]]. Elle vient de s’allier à la Softbank Corp japonaise pour financer le lancement de sociétés « startup » du secteur Internet dans une centaine de pays en développement[[Press Release No. 00/92, World Bank Group and Softbank to invest in Internet enterprises for the developing world, Tokyo, 12 février 2000]].

Edinvest

En vue d’assumer sa mission de catalyseur de l’investissement privé dans le secteur éducatif des pays en développement, la SFI a créé le service Edinvest « a forum for individuals, corporations and other institutions interested in education in developing countries » qui « provides information for making private investment possible on a global scale »[[Education sector strategy, 1999, op.cit.]].
Edinvest[[http://www.worldbank.org/edinvest]] éclaire les investisseurs potentiels quant aux possibilités offertes par le marché éducatif dans les pays en développement. Son site Internet est sponsorisé par des firmes privées telles Eduventures.com et Caliber. Cette dernière société se présente comme « the premier provider of eLearning services to global corporations and institutions (…), a proven leader in the Internet based learning industry ».
Edinvest travaille en collaboration avec un autre service de la Banque mondiale, le PrivatizationLink chargé de « deliver information on privatization in developing countries and transition economies to privatization professionals worldwide »[[http://www.worldbank.org/edinvest/thirdwave.htm]].

Propos tenus à la conférence d’Abidjan et autres pensées choisies

Du 30 novembre au 1 décembre 1999, la SFI a réuni une brochette d’investisseurs potentiels à Abidjan, pour une conférence sur le thème Les opportunites d’investissement dans le secteur de l’education privee en Afrique. Dans son discours inaugural, Luciano Borin, représentant régional de la SFI, en a clairement exposé les enjeux. « Les défis posés par la globalisation favorisent une réorientation des stratégies reposant excessivement sur l’enseignement de base »[[Les opportunités d’investissement dans le secteur de l’éducation privée en Afrique, discours inaugural de Luciano Borin, représentant régional de la SFI, 30 novembre 1999.]] explique-t-il d’emblée. Comment ? L’enseignement de base n’était-il pas la priorité des priorités pour la Banque mondiale ? N’était-ce pas au nom de la réallocation des moyens au profit de cet enseignement de base qu’il convenait de limiter le financement public de l’enseignement supérieur, donc de le privatiser ? Pas du tout, explique monsieur Borin, l’essentiel est ailleurs : « les entreprises africaines ne pourront faire face à la concurrence, qu’en adoptant les mêmes pratiques, normes et politiques [que celles] du marché international. Ceci implique le développement rapide d’une classe d’entrepreneurs et de dirigeants modernes, informés et professionnels, à travers l’éducation ».
Les propos d’autres responsables de la SFI, lorsqu’ils louent les mérites de l’enseignement privé dans les pays en développement sont tout aussi symptomatiques de l’idéologie qui les anime. Lors du colloque de Washington, l’un des orateurs, Jack Maas, exprimait son admiration pour une école secondaire en Gambie qui offre « a first class education » pour la somme de 300 USD par an. « Now, that’s a bargain. We can burn up $300 in one night in a hotel in a Western country, so it’s a real bargain »[[Discours de Jack Maas, Lead Education Specialist, IFC, conférence de Washington, 1999]]. Est-il nécessaire de rappeler que le revenu annuel moyen des habitant de Gambie s’élève à 950 USD ? Ce monsieur Jack Maas, Lead Education Specialist à la SFI, est l’un de ces hommes qui, par les milliards de dollars dont ils gèrent l’affectation, décident de l’avenir de l’enseignement dans les pays du Tiers-Monde….
Et le souci d’une éducation au service de tous, d’une éducation au service de la lutte contre la pauvreté, s’envole pour de bon lorsqu’on entend Javed Hamid, directeur de la SFI pour l’Asie de l’Est et le Pacifique, déclarer: « My own feeling is that the potential for high return and profits on investment in education is very high. This is extremely well demonstrated in the U.S., where private education is emerging in all kinds of areas and investors are putting very high premiums on the stock of the companies in the private sector. Many of these companies are trading at price-earning multiples of 50, 60 times, which means that investors think that these are growth industries. We think that this is the industry of the next decade »[[Javed Hamid, 1999, op.cit]].

L’Ecole au service des marchés

Les propos du responsable régional africain de la SFI nous l’ont déjà montré, la stratégie de « marchandisation » de l’éducation comporte deux aspect inextricablement liés : la transformation de l’enseignement en nouveau secteur lucratif, mais aussi l’adaptation de l’enseignement – public et privé – aux attentes du monde économique. La Banque mondiale ne manque jamais de souligner que « l’investissement éducatif est facteur d’accumulation de capital humain, lui-même facteur d’amélioration du revenu et de croissance économique soutenue » et que sa stratégie consiste « à encourager l’usage productif de la main-d’œuvre »[[Priorities et Stratégies pour l’éducation, 1995, op. cit.]]. Alors que l’éducation de base, qui « porte sur des compétences générales, comme le langage, les sciences et les mathématiques, ainsi que les communications », est nécessaire à tous les travailleurs et doit donc être assurée gratuitement par l’Etat, aux frais de la collectivité, la transmission des savoirs théoriques et professionnels, qui « relève des niveaux supérieurs du système éducatif (…) donne les meilleurs résultats quand il est dispensé, financé et dirigé avec la participation directe du secteur privé ». La Banque compte d’ailleurs sur la concurrence entre l’enseignement privé et l’enseignement public pour forcer ce dernier à s’adapter aux attentes des marchés. « The private sector can clearly help in innovation. Many of the changes occurring in public education started in the private sector »[[Discours de Donald Winkler, World Bank Human Development Specialist, Latin America and the Caribbean, colloque de Washington, 1999]].
Certains passages des actes de la conférence de Washington montrent bien que ce qui est en jeu ici ce n’est pas d’abord le développement du Tiers-Monde. « The Philippines is a supplier of qualified manpower throughout the world. The majority of graduates – 83.37 percent – of professional programs come from private tertiary education. (…) In short, private education is a dominant sector in producing highly qualified manpower, not only to supply the need of Philippine development, but also to supply the needs of the world. The Philippines overseas contract workers generate approximately $5 billion, with 3 million Filipinos working abroad, many in the U.S.A., Australia, and other countries. In maritime education alone, there is over $1 billion coming in from overseas contract workers »[[Discours de Adrian Arcelo, President, Fund for Assistance to Private Education, Philippines, conférence de Washington 1999]].

Tactique

Les penseurs de la Banque mondiale savent bien que leurs projets ne manqueront pas de buter sur les résistances des défenseurs de l’enseignement public. « Dans tous les pays, les manières de faire enracinées de longue date et les intérêts établis rendront le changement difficile à opérer. (…) Sous leur forme actuelle, les dépenses d’éducation et la gestion du système éducatif protègent souvent les intérêts des syndicats d’enseignants, des étudiants, ainsi que de l’élite ( !), et de l’administration centrale ». Il s’agit donc de procéder prudemment. Et la Banque de formuler, là encore, ses recommandations. « Le mieux est d’introduire des réformes dans le financement et la gestion de l’éducation à mesure que les possibilités d’éducation augmentent. Parfois, c’est le changement lui-même qui élargit ces possibilités, comme lorsque l’interdiction de l’enseignement privé est levée ».

Une catastrophe culturelle et intellectuelle

Les conséquences de cette privatisation de l’enseignement secondaire et supérieur sont prévisibles. Pour les jeunes qui n’en auront pas les moyens financiers, les portes des établissements privés et des cyber-universités resteront fermées. Au mieux, ils pourront se rabattre sur un enseignement public de moindre qualité, car désargenté. Au pire celui-ci n’existera même plus. Plus probablement, l’enseignement public aura suivi le « bon exemple » du secteur privé, augmentant ses droits d’inscriptions et recourant à son tour au sponsoring externe.
Mais à terme, les retombées culturelles et intellectuelles de la marchandisation de l’enseignement seront peut-être plus graves encore que ses conséquences sociales. Les écoles et universités se verront de plus en plus contrôlées par des multinationales américaines ou européennes de l’enseignement. Pour répondre à la demande d’employabilité, celles-ci assureront l’instrumentalisation des savoirs que réclame la compétition économique. Elle abandonneront ou réduiront àlaportion congrue les savoirs peu rentables, les savoirs qui forgent les cultures et donnent force pour comprendre le monde. Pour des raisons de rationalité interne, ces marchands d’enseignement imposeront petit à petit une uniformisation des connaissances, des cultures, des compétences et des comportements. Et dans le monde entier, une même intelligentsia Mc-Donaldisée sortira de fast-food éducatifs standardisés, sans âme et sans révolte.

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.