L’Ecole atteinte d’une « rage évaluatoire » ?

De toute évidence, l’Ecole souffre bien d’une « rage évaluatoire ». Si nous avons toujours revendiqué une évaluation continue et scientifique de l’enseignement, nous ne partageons pas les objectifs qui lui sont assignés par les pouvoirs politique et économique qui nous gouvernent. C’est pourquoi nous oserons le néologisme provocateur du titre de cet article[1]. Comment s’expliquer une telle surenchère, dont le sens peut nous échapper ?

Un article initialement publié dans L’École démocratique, n°105, mars 2026 (pp. 12-13).

Dans leur récent ouvrage[2], A l’école du capitalisme, Cécile Gorré et Nico Hirtt dressent le tableau du monde où évolue l’Ecole actuelle. Rappelant que l’enseignement a toujours été sommé d’adapter sa structure et son fonctionnement aux mutations de l’infrastructure économique, ils soulignent que de nos jours, cette dernière exige que les travailleurs de l’éducation fassent « plus avec moins ». Aux yeux des milieux économiques, l’Ecole doit devenir plus flexible et s’adapter beaucoup plus vite aux changements aussi fréquents qu’imprévisibles de l’activité capitaliste. Le tout en coutant moins cher aux finances publiques, priées de soutenir en priorité – par des cadeaux fiscaux et autres gâteries – les entreprises placées dans une lutte concurrentielle féroce et avides de revenus leur permettant d’arroser généreusement leurs actionnaires.

« L’efficacité de l’éducation est généralement considérée comme la capacité de réaliser un potentiel éducatif maximal au coût le plus bas possible. Dans ce contexte, l’amélioration de l’efficience d’une école ou d’un système scolaire peut être obtenue de deux manières : soit en maintenant les niveaux de résultats identiques tout en réduisant le montant du financement de l’école; soit en obtenant de meilleurs résultats avec le même niveau de financement. »

OCDE, The Funding of School Education : Connecting Resources and Learning, 2017, p.34

 

La méthode choisie en haut lieu est celle de la contractualisation des établissements scolaires, à qui il revient de produire de l’instruction utile à la machine économique. L’Etat, pour sa part, délivre des subventions conditionnées à des retours sur investissement. C’est le principe de l’accountability, ou « reddition de comptes », mis en place depuis les années ’90 dans les pays anglo-saxons, désormais bien ancré chez nous.

L’Ecole sommée de rendre des comptes

Dans cette logique purement managériale, il importe aux yeux des pouvoirs, d’une part, de mesurer les performances des systèmes éducatifs par rapport aux objectifs fixés et, d’autre part, d’instaurer des systèmes de contrôle et d’évaluation pour repérer tout écart de performance, avec des sanctions à la clé si les objectifs persistent à ne pas être atteints.

On va par ailleurs se gargariser de termes a priori flatteurs, comme l’autonomie des établissements, qui cache mal la délégation à l’échelon local de la gestion de l’austérité. Les chefs d’établissements sont « responsabilisés », désormais considérés comme des « chefs d’entreprise » veillant à la bonne gestion des ressources avancées par l’Etat, dans une logique de rapport qualité/prix.

Concrètement, en Belgique francophone, sont apparus dès 2017 les « contrats d’objectifs » et autres « plans de pilotage » sur 6 ans, engageant le leadership (direction) et les équipes éducatives, à titre collectif comme individuel. Se sont multipliées les épreuves internes et externes pour évaluer le degré de réussite desdits plans. Des « délégués aux contrats d’objectifs » ont été engagés par l’Etat pour réactualiser les contrats d’objectifs des écoles. Dans leurs prérogatives, ils peuvent aller jusqu’à mandater des audits externes, voire même sanctionner un établissement en écart persistant de performance d’une réduction/suppression de moyens de fonctionnement et d’encadrement.

En France, on observe une évolution similaire avec les « projets d’établissement » et la publication des résultats des écoles (taux de réussite au bac, par exemple). Résultats communiqués aux parents et à la presse, entraînant évidemment une pression sur les équipes éducatives.

« Autonomie » et « responsabilisation » sont désormais les deux mamelles de la nouvelle gouvernance de nos écoles. C’est ce cadre-là qui explique la « rage évaluatoire » dont nous nous plaignons. Ajoutez-y des attaques sur le statut spécifique des enseignants et des idées lumineuses comme la rémunération au « mérite » et vous aurez créé un environnement où pourra être tuée dans l’oeuf toute velléité d’enseignement visant autre chose que servir la soupe au Marché. Voilà pour le contrôle des systèmes scolaires, des établissements et de leurs travailleurs. Mais l’évaluation du travail des élèves a elle aussi été fortement renforcée. Qu’est-ce que ça peut bien cacher ?

« Le New Public Management place les agents dans un nouveau champ de forces qui permet d’avoir sur eux un contrôle à la fois plus précis, idéalement quantifiable, et constant. Dans cette nouvelle forme de gouvernance, l’essentiel est de casser les protections statutaires, les solidarités professionnelles, les cultures de métier et les collectifs qui assuraient jusque-là la régulation des services publics en garantissant un engagement des professionnels en tant que « membres de corps » dans la mission qui leur était confiée »

Chistian Laval, La Nouvelle Ecole capitaliste, La Découverte, 2012.

 

Comme l’affirment Christian Laval et ses collègues, « Le New Public Management place les agents dans un nouveau champ de forces qui permet d’avoir sur eux un contrôle à la fois plus précis, idéalement quantifiable, et constant. Dans cette nouvelle forme de gouvernance, l’essentiel est de casser les protections statutaires, les solidarités professionnelles, les cultures de métier et les collectifs qui assuraient jusque-là la régulation des services publics en garantissant un engagement des professionnels en tant que « membres de corps » dans la mission qui leur était confiée » (dans La Nouvelle Ecole capitaliste, La Découverte, 2012).

Sous des dehors « humanistes », le retour à peine voilé de la sélection sociale

Les dernières  réformes initiées chez nous par la ministre Glatigny offrent de parfaites illustrations du double langage en vigueur. Le test CLE ajouté en fin de 3ème primaire vise officiellement à « offrir une photographie des compétences de base acquises » à ce stade-là et, « si nécessaire, proposer un accompagnement personnalisé ». Relever à 60% les seuils de réussite du CEB, du CE1D et du CESS vise à « garantir que chaque élève maîtrise les compétences de base avant de poursuivre son parcours scolaire ». Qu’en termes élégants cela est dit…

Mais où restent les réformes et les moyens nécessaires à la réussite de ces objectifs ? Et que prévoient la ministre et ses coreligionnaires pour les enfants dont les lacunes éclateront une fois de plus au grand jour ? Des réformes et des investissements massifs pour leur permettre de poursuivre une scolarité ambitieuse… ou l’orientation vers un enseignement au rabais, où s’exprime « l’intelligence de la main » ? Les paris sont ouverts…

Nous rappellerons ici simplement ce que nous exposons depuis des années : le marché du travail ne demande plus, comme il l’a fait dans les Trente Glorieuses, une élévation du niveau d’études de tous les jeunes. Au contraire, il est de nouveau dualisé. Pour tous, il est commandé à l’Ecole de pourvoir à des compétences universelles de base. Pour les enfants de l’élite, les écoles ghettos de riches, l’enseignement supérieur… et divers supports privés feront le nécessaire. Les autres seront livrés à l’apprentissage tout au long de la vie, souvent sur le tas. Et l’évaluation pratiquée dans les écoles jouera un rôle d’acculturation des inégalités sociales et de sélection.

Il n’y a là aucune fatalité. Juste un système, capitaliste, et son projet de ségrégation sociale. Il nous appartient d’en être conscients, de résister et de créer les rapports de force nous permettant de construire une société et une Ecole démocratique. Haut les coeurs !

Notes

  1. En référence à la « rage taxatoire », une expression qui fait florès dans le débat politique depuis des lustres.
  2. C. Gorré et N. Hirtt, A l’école du capitalisme, Agone, 2026