Pacte : revaloriser le qualifiant exigera d’avantage de cohérence

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La création d’un tronc commun d’enseignement jusqu’en 3e secondaire constitue l’une des propositions principales issues du Pacte d’Excellence et retenues par le Groupe Central (GC). Mais il y est également question des années suivantes, où l’on préconise une « revalorisation de l’enseignement qualifiant ».

Le Groupe central propose de remplacer la structure actuelle, avec ses quatre types d’enseignement (général, technique de transition, technique de qualification et professionnel) par une structure avec deux grandes filières : transition vers l’enseignement supérieur et qualification pour l’entrée sur le marché du travail. Le GC insiste sur le fait que cet enseignement de qualification doit être revalorisé : « L’ensemble des filières qualifiantes doivent remplir leur rôle de préparation à une qualification et aucune d’entre elles ne doit constituer une filière de relégation pour les élèves en échec grave à l’issue du tronc commun. Par conséquent, l’orientation vers une première année qualifiante en cas d’échec grave au Certificat du Tronc Commun devra être supprimée ».

Cependant, si l’on va jusqu’au bout de cette logique d’un « relèvement » des filières qualifiantes (en termes de recrutement comme en termes de contenus), il faut en accepter le prix, à savoir de garder dans la filière générale des élèves qui sont aujourd’hui relégués vers le professionnel suite à leurs difficultés scolaires. Cela implique de prévoir, au sein de cet enseignement dit « de transition », une hiérarchie de filières, dont certaines seront de vraies voies de transition vers le supérieur, alors que d’autres constitueront les nouvelles filières de relégation. Elles prépareront, sans le dire, à l’entrée sur le marché du travail dans la masse d’emplois non qualifiés qui fleurissent aujourd’hui dans le secteur des services (conducteurs de camionnettes, travailleurs du fast-food, emballeurs, petites mains dans les soins de santé, nettoyeurs, etc.). C’est peut-être la conscience floue de cette réalité qui a amené le GC à préciser que « ce modèle peut en effet s’accommoder de l’existence, au sein de la première filière (transition), d’un continuum allant des orientations fortement et clairement tournées vers des filières longues du supérieur à des orientations plus techniques ou technologiques ».

Nous aurions préféré plus de clarté, en préconisant explicitement une ou plusieurs filières « générales et polytechniques », sans ambition particulière de qualification ou de transition vers le supérieur, mais visant à assurer l’accès aux socles de savoirs communs nécessaires à une formation citoyenne et à la vie quotidienne, ainsi que, accessoirement, aux compétences requises par le marché du travail non qualifié.

Cela nous amène tout de suite à ce qui constitue également notre critique principale de la façon dont le GC conçoit une « revalorisation » de l’enseignement qualifiant. Il indique en effet «trois axes de réforme prioritaires : (1) l’organisation de l’enseignement qualifiant ; (2) les structures et institutions de l’enseignement qualifiant ; (3) les synergies Enseignement-Formation-Emploi/Entreprises. Nous reviendrons sur ces trois point dans un instant, mais il faut bien commencer par souligner le grand absent, ce qui aurait dû constituer le point numéro un : le renforcement de la formation générale. En effet, nous avons toujours indiqué que l’ampleur des savoirs nécessaires à une citoyenneté critique — histoire, économie, sciences, technologies, arts, expression, langues… — interdisait d’en assurer la transmission au cours du seul tronc commun (surtout si celui-ci s’arrête après la 3e secondaire) et qu’il fallait donc prévoir une solide formation commune dans les années suivantes, aussi bien pour les filières de transition que pour les filières qualifiantes. L’avis du GC considère que la formation commune s’arrête à la fin du tronc commun. Autant dire que l’on continuera de sortir de l’enseignement qualifiant sans avoir eu accès aux outils qui permettent de comprendre le monde. Ceci est à nos yeux le continuation d’un véritable déni de démocratie.1

Au chapitre des l’organisation de l’enseignement qualifiant, le GC retient la proposition d’une « interaction progressive croissante avec le milieu professionnel » en passant progressivement des stages à l’immersion puis à l’alternance, « qui deviennent dès lors des modalités du parcours qualifiant à part entière ». A l’Aped, nous n’avons pas d’objection contre cette proposition qui reste même un peu trop embryonnaire à ce stade. En revanche, nous souhaitons que cela s’accompagne d’une réflexion plus poussée quant à la qualité et au contenu de ces stages, immersions ou travail partiel. Il ne s’agit pas d’offrir de la main d’oeuvre à bon marché aux employeurs ni, seulement, de former de bons travailleurs. Il s’agit aussi de découvrir tous les aspects du travail, y compris ses dimensions sociale, économique, environnementale… Dans cet esprit, nous pensons qu’une implication des organisations syndicales sur le lieu du travail sera nécessaire.

Dans le domaine des « structures et institutions de l’enseignement qualifiant », on notera cet intéressant aveu concernant la Certification par Unités (CPU). Celle-ci avait toujours été présentée comme un moyen de lutte contre l’échec scolaire, alors que l’avis du GC reconnaît explicitement que ce qui est surtout visé c’est la flexibilité du marché du travail : « la CPU s’inscrit dans un contexte européen (ECVET) dont le but est de faciliter le transfert et la capitalisation des acquis d’apprentissage en vue d’assurer la transparence des certifications, l’accès à l’emploi et la mobilité des personnes ». En clair, il s’agit de permettre aux individus de se « vendre » sur le marché du travail en faisant valoir les compétences certifiées par la CPU, même s’ils ne disposent pas d’une qualification complète. Cela revient évidemment à détruire la valeur du diplôme et de toutes les garanties — salariales, sociales ou de conditions de travail — qui y sont associées.

Enfin, sur le plan des « synergies », le GC propose de mutualiser les infrastructures de l’enseignement qualifiant et d’en rationaliser l’offre. C’est fort bien, mais on aurait aimé voir souligné le principal obstacle à cette rationalisation : l’existence de réseaux concurrents. En effet, on voit mal comment empêcher que deux formations identiques soient proposées dans la même zone géographique, si l’alternative est d’obliger certains élèves à fréquenter un enseignement à caractère confessionnel qui irait à l’encontre de leurs convictions.

1 On peut supposer que le CG envisage pareillement, d’arrêter à la fin du tronc commun sa très modeste ambition de «formation polytechnique », puisqu’il ne la conçoit que comme un moyen de mieux orienter les élèves et non comme une partie incontournable de la formation générale du citoyen.

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.