Formation des enseignants et lobbyisme

Facebooktwittergoogle_plusmail

Une formation est proposée aux enseignants de la communauté Wallonie-Bruxelles : « Mieux comprendre l’islam et les manifestations contemporaines de l’ islamophobie »

Cette formation est en réalité proposée par le CEJI (Jewish Contribution to an Inclusive Europe). Elle promet aux enseignants des outils innovants afin d’aider les élèves de toutes origines à développer le respect de l’autre et à s’enrichir des valeurs de la diversité multiculturelle.

Le CEJI, selon son propre site, « permet aux communautés juives de s’exprimer au niveau européen et facilite leur participation aux affaires européennes. Ainsi, leurs intérêts et leurs expériences obtiennent une reconnaissance à l’échelle européenne et les organisations juives peuvent devenir plus actives au niveau international et interculturel … En encourageant l’entente interculturelle et interreligieuse, le CEJI se trouve au premier plan d’une nouvelle initiative stimulant le dialogue et la coopération judéo-musulmane ».

Il s’agit d’une ONG lobbyiste basée à Bruxelles, recevant des subsides européens. Son conseil d’administration est composé, entre autres, du Baron Alain Philippson, lié à la banque Degroof et au groupe D’Ieteren; de Corinne Evans, connue dans le business international, ayant contribué à l’implantation d’un complexe industriel à Bethléem; du directeur du centre pour l’information et la documentation d’Israël… Le trésorier, Gérard Grosjean longtemps représentant de l’UE à la présidence du Conseil, s’est reconverti en « coach » pour les questions européennes auprès de sociétés de lobbying. Il est aussi membre du Conseil d’administration du Cercle Ben Gourion et de Radio Judaica.

Sur le site du CEJI, on trouvera, pour l’essentiel, des articles consacrés à l’histoire du nazisme et de l’antisémitisme, le musée de la shoah… Rien sur l’histoire des musulmans. Le CEJI met en lien sur sa page Facebook, un article de Paul Berman « Why the French Ban the Veil The secular republic debates how best to contain and suppress the Islamist movement ». Pour cet essayiste néo-conservateur américain, la recherche des causes du terrorisme est vaine : il s’agit seulement de haine. Un simple coup d’oeil sur les autres articles Facebook de l’organisation permet de douter fortement de la dimension « multiculturelle » du CEJI. On aura du mal à y trouver un vrai dialogue inter-culturel et la coopération judéo-musulmane annoncée.

Que signifie « coopération judéo-musulmane » ?

Les opérations de l’armée israélienne « plomb durci » en 2008, « pilier de défense » en 2012 et « bordure protectrice » en 2014 ont ramené sur le devant de la scène les nombreuses violences faites aux populations palestiniennes. L’occupation de la Palestine, l’implantation continue de nouvelles colonies risquent fort de se voir sanctionnées par les populations occidentales. La campagne BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions), lancée par la société civile palestinienne en 2005, suite à des dizaines d’années de lutte, trouve un écho en Europe. L’indignation grandit.

Or, le dialogue inter-culturel proposé semble vouloir « dépasser » le conflit israélo-palestinien. Déclarer qu’il suffit de se parler et de se connaitre pour construire la paix permet de faire croire que la main tendue est une solution et que ce sont les organisations juives qui la proposent. Le problème serait la haine et elle viendrait de la méconnaissance de l’autre. Ainsi, les atrocités commises à l’encontre des palestiniens sont passées sous silence et cela permet de se construire une innocence. Pour le CEJI, l’anti-sionisme serait d’ailleurs l’expression actuelle de l’antisémitisme 1Guidelines for identifying & monitoring antisemitism, ce qui limite évidemment toute critique politique. C’est aussi le discours du bourreau-victime qui serait à plaindre parce qu’il ne peut pas faire autrement.

Si ces mêmes organisations souhaitaient réellement la paix, elles s’indigneraient contre les opérations telles que celles qui détruisent Gaza, elles dénonceraient la politique du régime en place en Palestine occupée. Mais on ne trouve aucun soutien aux palestiniens sur le site du CEJI, contrairement, par exemple, à l’Union des progressistes juifs de Belgique, l’ Union des juifs de France pour la paix qui explique que la politique d’Israël est raciste et contraire aux valeurs de justice et d’égalité. Le CEJI déclare avoir pour but de « faciliter la participation des communautés juives aux affaires en Europe ».

L’islam et le judaïsme ne sont pas égaux dans les médias : on étudie l’islamisme comme une dérive dangereuse mais pas le sionisme, on titre « l’Islam fait peur » jamais « le sionisme fait peur ». On demande aux musulmans de se dé-solidariser des islamistes, on ne demande jamais aux juifs, de se dé-solidariser de la politique sioniste. Cette inégalité de traitement est également entretenue dans le discours sur la « méconnaissance de l’autre ».

Formater la pensée des enseignants

Le CEJI a déjà donné plus de 20 formations sur diverses thématiques comme « Mieux comprendre et gérer la diversité culturelle et convictionnelle dans ma classe et mes pratiques professionnelles », « mieux comprendre le judaïsme et les manifestations contemporaines de l’antisémitisme », « mieux comprendre l’islam et les manifestations contemporaines de l’ islamophobie».

Comme d’autres formations sur l’islam, le radicalisme ou le terrorisme, elles ne mettent pas en cause les guerres occidentales et les propagandes qui les accompagnent, les politiques néo-coloniales et les nombreux coups portés au monde arabe.

Le lobbyisme et le milieu des affaires semblent avoir pénétré les formations destinées aux enseignants francophones belges, occupant une place habituellement réservée aux sociologues et chercheurs de nos universités. Il serait intéressant de connaitre le budget dépensé par l’IFC (Institut de la Formation en cours de Carrière) pour organiser ces « formations idéologisées ».

References   [ + ]