Modernité, postmodernité, « éducations à » : réponse à Alain Beitone

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À partir du thème à la mode des « éducations à », Alain Beitone remet les pendules à l’heure, à l’aide de nombreuses références théoriques. Sa conviction force la sympathie, ainsi que son éthique de la responsabilité. Mais son texte dénote aussi un parti-pris « moderniste » que je voudrais discuter ici. Tout d’abord, précisons que, comme lui, je ne me reconnais pas dans la doctrine de l’« éducation à » et ne désire pas en prendre globalement la défense.

Comment ne pas douter sérieusement des thèses de la postmodernité qui nous ont fait croire à la fin de l’histoire et des grands récits, glorifient l’individu et son intérêt propre, ont rabattu les ambitions humaines sur leur plus petit dénominateur commun : le cycle de la production et de la consommation ? Ce crépuscule de la pensée appelé déconstruction ne m’est d’aucun secours. Là je rejoins le scepticisme d’A. Beitone. Cependant, je suis tout autant critique de l’héritage de la modernité, du moins de certains de ses aspects. L’histoire de la pensée n’a pas commencé avec les Lumières, sauf à considérer que les peuples premiers vivaient dans une totale ignorance(1) et à oublier la philosophie grecque. Il est commun, dans le mouvement de la décroissance (auquel j’appartiens), de réclamer et d’entamer un droit d’inventaire sur les récits théologiques, philosophiques et scientifiques qui ont façonné ladite modernité. Autrement dit, tout n’est certes pas à jeter, mais tout n’est pas non plus à encenser pour la seule raison que cela porterait l’étiquette « Appellation Lumières contrôlée » (impossible de rentrer dans le détail dans le cadre de cet article). Le lien qu’A. Beitone fait entre les références religieuses et la critique de la modernité n’a rien de systématique, sauf à verser dans la mauvaise foi. Serait-il donc impossible de questionner la philosophie des Lumières d’une manière rationnelle et athée ? Cette critique serait-elle nécessairement « hostile » et « réactionnaire » ? Les Lumières, ce n’est pas seulement l’avènement du mécanicisme, c’est aussi, et heureusement, le développement de la pensée critique, alors ne nous en privons pas ! A. Beitone confond la réaction et le conservatisme. La première veut purement et simplement revenir au passé, ce qui n’est ni faisable ni souhaitable ; le second, plus raisonnable, refuse que l’on fasse table rase du passé au nom du Progrès. Comme Jean-Claude Michéa et Dany-Robert Dufour(2) l’ont montré, un anticapitalisme conséquent aujourd’hui se doit d’être progressiste sur certains points et conservateurs sur d’autres. Bien sûr que le programme de la modernité se poursuit – par l’individualisation –, et je n’ai rien à redire à ses plus nobles conquêtes que cite A. Beitone (égalité hommes/femmes, refus des discriminations, etc). Mais la modernité tardive, c’est aussi : le fondamentalisme du marché, un individualisme exacerbé, un hédonisme consumériste triomphant, la dépolitisation des individus, un désenchantement généralisé tombant dans le nihilisme, un rapport distordu à la temporalité, des atteintes criminelles aux écosystèmes et, comme A. Beitone heureusement le reconnaît, un scientisme arrogant, ou plutôt, préciserai-je, un technoscientisme arrogant dont les réalisations échappent à la maîtrise humaine (avec comme plus flagrant exemple l’industrie nucléaire). Le bilan est donc pour le moins mitigé, et l’honnêteté intellectuelle élémentaire est de l’admettre.

La question de l’universalisme de l’éthique est bien trop délicate – je n’ose écrire « complexe » ! – que pour être définitivement tranchée dans un sens ou dans l’autre. Il faudrait d’abord débarrasser l’universalisme de sa gangue ethnocentrique, ce que l’on prend trop rarement la peine de faire. Car l’universalisme, jusqu’à nouvel ordre, est situé, il représente l’universalisation des valeurs occidentales, et donc un néo-colonialisme rampant qui soutient aux quatre coins du monde le modèle indépassable (sic) de notre société juridico-marchande… justement célébrée par le postmodernisme. On voit que, chassé par la porte, celui-ci rentre par la fenêtre !

Je me rapproche des tenants de l’« éducation à » sur un point : si l’École se contente de transmettre des savoirs scientifiques sans autre forme de procès, elle ne fait que la moitié du travail. Pour aller jusqu’au bout, elle doit aussi parallèlement procéder à l’analyse des idéologies scientifiques, dont parlait Georges Canguilhem. Il est légitime que l’instruction scolaire puisse jouer un rôle dans les (futurs) changements sociaux, ce qui n’est pas contradictoire avec la transmission de l’épistémè. Je reprendrai ici l’exemple pris par A. Beitone. Les climato-sceptiques(3) se revendiquent de la « vraie » science et en manipulent les principes pour dénigrer les travaux du GIEC(4). Politiquement, ils espèrent le statu quo, le « business as usual ». Il revient aux enseignants de se garder de verser dans le doute systématique – alimenté en France par Claude Allègre et Vincent Courtillot –, de donner aux travaux du GIEC le crédit qu’ils méritent et d’expliquer que les dérèglements climatiques n’ont rien d’une construction sociale. C’est à ce prix que les jeunes générations pourront se faire une idée juste de la situation climatique et éviteront l’erreur de type II consistant à tenir pour faux ce qui est vrai(5). Ensuite, ils seront armés pour prendre leurs responsabilités.

On dirait qu’A. Beitone rejette le (mauvais) relativisme épistémologique pour mieux retomber dans le (bon) relativisme éthique quand il conteste à l’enseignant, au nom de la laïcité, de porter les « bonnes valeurs » aux élèves. La laïcité et le libéralisme politique cantonnent les diverses conceptions du Bien à la sphère privée. Or la situation critique de l’humanité impose de refonder une morale sociale, et préalablement d’y réfléchir ensemble(6). La définition de la « vie bonne » ne devrait plus être exclusivement laissée aux libres préférences et aux intérêts divergents des individus, d’autant plus qu’en raison de l’effritement des frontières entre le public et le privé, la subjectivité devient une question collective(7). À une nouvelle éthique publique de définir des critères de conduite et de choix collectifs pour une société viable et solidaire, en évitant les deux extrêmes que sont le relativisme et le dogmatisme, d’« intégrer des variables communautaires dans la formulation des choix individuels »(8), et, enfin, de rechercher de nouvelles finalités communes qui prendraient la forme d’un nouveau (grand) récit. C’était déjà le programme de la paideia des Anciens Grecs. Pourquoi l’École ne pourrait-elle pas prendre sa part dans ce processus ? Nous voyons bien où un siècle de prétendue « neutralité » scolaire nous a conduit : à la civilisation la plus productiviste, travailliste, utilitariste et consumériste que l’humanité ait connu depuis son apparition il y a quelque 100.000 ans. Ne fût-ce qu’à son corps défendant, en apportant sa pierre à l’« euphorie prométhéenne post-baconienne » (Hans Jonas, 1979) et en accordant la valeur suprême au rationalisme analytique cartésien (et au réductionnisme y afférent), l’École a bel et bien promu une certaine conception politique et éthique.

Alain Beitone me classera certainement dans les auteurs militants, alors que je revendique plutôt l’étiquette d’auteur engagé… tout comme lui l’est. En tant que professeur de science économique, pense-t-il échapper à la subjectivité ? Rappelons qu’il enseigne justement une discipline qui se targue de scientificité au même titre que les sciences exactes, alors que l’étude des phénomènes économiques n’a de science que le nom, comme l’ont démontré, entre autres, Gilbert Rist(9) et Jean-Pierre Dupuy qui va jusqu’à parler d’« économystification »(10). L’économie est une (simple) science humaine, et il n’y a certainement pas de raison de l’en blâmer.

Quant au sens commun, cette faculté médiatrice entre la sensibilité et l’intelligence, c’est peut-être ce qui manque cruellement aux individus contemporains. Pourquoi la volonté, dont l’horizon est le bien, ne pourrait-elle cheminer avec la connaissance, orientée vers le vrai ? Alfred North Whitehead parlait du fondement éthique de la raison, soit une rationalité axiologique qui doit prendre sa place aux côtés de la rationalité instrumentale, et l’inspirer. Et pour Jean-Jacques Rousseau, conscience, sentiment et raison sont les piliers d’une vie humaine digne de ce nom.

Bernard Legros

NOTES

1. On relira avec intérêt Claude Levi-Strauss et plus récemment Claude Shepard, Retour aux sources du pléistocène (éd. Dehors, 2013) et Wade Davis, Pour ne pas disparaître. Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale (éd. Albin Michel, 2011).
2. Cf. Dany-Robert Dufour, Le divin marché. La révolution culturelle libérale, éd. Denoël, 2007 et Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, éd. Climats, 2007.
3. Ou plus exactement les négationnistes du réchauffement climatique.
4. « Par détournement de la science, on entend le détournement de son esprit et de sa méthode. Une part de celle-ci n’est plus mise à profit pour accumuler des connaissances et faire progresser la compréhension du monde, mais pour créer de l’ignorance, de l’incertitude et du doute, détourner l’attention, semer la confusion. » In Stéphane Foucart, La fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger, éd. Denoël, 2013, p. 27.
5. Inversement, l’erreur de type I tient pour vrai ce qui est faux. Bien que toutes deux soient des erreurs conceptuelles, l’idéologie actuelle est plus indulgente envers le type II.
6. Proposition avec laquelle Emile Durkheim, cité ailleurs par A. Beitone, aurait certainement été d’accord.
7. Cf. Emmanuel Belin, Une sociologie des espaces potentiels. Logique dispositive et expérience ordinaire, éditions De Boeck, 2002.
8. André Lacroix, Critique de la raison économiste. L’économie n’est pas une science morale, éditions Liber, 2009, p. 175.
9. Cf. Gilbert Rist, L’économie ordinaire entre songes et mensonges, Les presses de Science-Po, 2010.
10. Cf. Jean-Pierre Dupuy, L’avenir de l’économie, éd. Flammarion, 2012.