Déclaration de politique communautaire : l’analyse de l’Aped

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Un melting pot sans grande vision innovatrice. Les quelques bonnes intentions sont dépourvues de moyens. Les dispositions dangereuses, par contre, sont beaucoup mieux ficelées !

Le premier mal dont souffre l’enseignement obligatoire en FWB est son caractère profondément inégalitaire. Cela se traduit par l’absence d’équité face au redoublement, à l’orientation ou à l’accès aux études supérieures ; cela se traduit aussi dans des performances scolaires fortement marquées par l’origine sociale (mesurées par exemple par les tests PISA) ou par la ségrégation sociale qui caractérise nos établissements scolaires. Les deux systèmes d’enseignement belges figurent parmi les moins équitables d’Europe et les mécanismes responsables de cette situation sont désormais bien identifiés : le quasi-marché scolaire (concurrence, réseaux, libre choix…), la sélection précoce en filières hiérarchisées, le déficit de « remédiation » tout au long de la scolarité, et d’encadrement, surtout en début de scolarité.


Dans la DPC, cette question des inégalités sociales est à peine évoquée ; son ampleur semble totalement méconnue, à moins qu’elle ne soit jugée relativement peu importante. On lira incidemment que « le rôle d’ascenseur social est aujourd’hui menacé ». Mais cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus d’ascenseur social ! Certaines des mesures envisagées par la DPC semblent néanmoins aller dans le sens que nous préconisons : la prolongation du tronc commun et la remédiation. Cependant, elles méritent toutes deux un sérieux bémol.


La DPC envisage une prolongation du tronc commun jusqu’à la troisième secondaire. Fort bien. Encore faut-il réussir cette prolongation. Nous avons toujours dit et écrit qu’un enseignement commun jusqu’à 15 ou 16 ans impliquait plusieurs conditions :

– une élévation des exigences dans les années précédentes (ce qui implique des programmes révisés, davantage de temps d’école et des moyens d’encadrement supplémentaires);

– une séparation administrative et géographique entre les écoles qui assurent l’enseignement de tronc commun et celles qui organisent l’une ou l’autre spécialisation du secondaire supérieur ; en d’autres mots, cela implique soit un premier degré secondaire autonome (comme le collège unique en France ou en Italie), soit une école fondamentale de longue durée (comme dans les pays nordiques).

Aucune de ces conditions n’est remplie. On risque donc fort de courir à un énième échec et d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui croient que la démocratisation de l’école doit forcément conduire au nivellement par le bas.

Dès lors, les quelques mesures de la DPC pour combattre l’inégalité scolaire paraissent bien maigres, pour ne pas dire totalement insuffisantes : l’obligation scolaire à 5 ans, la gratuité des études dirigées, la mise en place d’une centrale d’achat pour réduire le coût des livres scolaires, l’encouragement (mais comment ?) de professeurs chevronnés à enseigner dans les écoles « difficiles »… Quant à l’encadrement différencié, on en « poursuivra l’évaluation » en vue de « finaliser l’actualisation des indicateurs ». Une vraie révolution, quoi !

Pour ce qui est de la remédiation, le gouvernement « soutiendra des initiatives de “classes sans échec” et d’ “écoles sans échec”. Il prévoit aussi de libérer « des moyens d’encadrement supplémentaires pour assurer la remédiation, développer un accompagnement en petit groupe ou assurer un suivi individualisé, en particulier au moment où l’élève amorce son décrochage, ou encore différentes formes de soutien aux équipes éducatives. Les moyens ainsi affectés devront mener à des résultats définis dans un contrat d’objectifs. Dans l’enseignement primaire, l’objectif à terme devra être une heure d’étude dirigée journalière dans chaque école, pour les élèves, afin de permettre aux élèves de réaliser leurs travaux à l’école dans les meilleures conditions ». Ceci est sans aucun doute la mesure la plus positive dans cet accord de gouvernement. Le chiffre de 750 professeurs à engager dans ce contexte a été cité, mais il ne figure pas dans la DPC.

Le « hic », c’est que dans l’immédiat les perspectives budgétaires font état d’une économie structurelle de l’ordre de 150 millions d’euros (en base annuelle), à réaliser dans les deux ans qui viennent. Il est peu probable (et peu souhaitable) que cette économie provienne des subventions de fonctionnement des établissements, déjà largement insuffisantes. Il ne reste donc que les traitements des enseignants, qui représentent plus de 85% des dépenses. Un rapide calcul montre que 150 millions d’économies correspondent à quelque 2.200 suppressions d’emplois (au minimum, c’est-à-dire en bloquant durablement les salaires des enseignants). [[Pour mémoire et à titre de comparaison, la grève historique de 1996 dans l’enseignement francophone avait démarré suite à la décision de Laurette Onkelinck (ministre de l’Education à l’époque) de supprimer… 3.000 postes d’enseignants.]] Si ceci devait se confirmer — et on voit mal comment cela ne se confirmerait pas —on risque donc de voir les hypothétiques 750 embauches de « remédiateurs » plus que largement compensées par des suppressions de postes ailleurs. Au vu de la maigre réflexion qui les accompagne, on peut même se demander si la prolongation du tronc commun d’un an et la lutte annoncée contre le redoublement ne visent pas davantage des objectifs de gestion budgétaire que des objectifs de qualité et d’équité de l’enseignement. Il faudra attendre les dispositions concrètes pour en juger. Mais on nous promet déjà que de manière globale il s’agira d’ « affecter au mieux les moyens publics disponibles »

Toujours est-il que le premier facteur générateur d’inégalité sociale dans l’enseignement reste hors d’atteinte : le quasi-marché scolaire à la belge. Rappelons que notre pays a une particularité presque unique au monde : d’une part, n’importe qui peut y fonder une école et obtenir des subventions et, d’autre part, les parents ont l’obligation de se débrouiller pour trouver une école pour leur enfant. Cette anarchie scolaire, cette absence de régulation qui engendre automatiquement une forte ségrégation académique et sociale, le décret inscription n’a fait que l’égratigner. Le nouveau gouvernement ne compte pas aller plus loin. Pas question de réguler les inscriptions dès l’entrée dans le fondamental et tout au long de la carrière scolaire, ce qui serait pourtant infiniment plus efficace que de le faire seulement au seuil de l’enseignement secondaire. Pas question non plus de remplacer le prétendu « libre choix » des parents (qui n’est évidemment pas libre du tout puisque conditionné par la disponibilité de places dans les écoles) par une affectation (ou au moins une proposition d’affectation) automatique de place à chaque élève, ce qui engendrerait automatiquement une plus grande mixité sociale, mais aussi académique. Pas question non plus, dans cette alliance PS-CDH de toucher à nos réseaux d’enseignement, qui restent ainsi les garants du marché scolaire. Après une évaluation qui permettra de « revoir certains critères  », le décret inscription restera ce qu’il est : un outil de gestion des flux sur le marché scolaire et non un instrument destiné à créer de la mixité.

Dans tous le recoins du texte de la DPC on retrouve la bonne vieille la vision traditionnelle, réactionnaire, où l’école est pensée comme un instrument de reproduction de la société existante et non comme un moyen de doter le peuple des armes intellectuelles qui permettent de changer cette société. Quand la DPC énumère les « savoirs de base » que chacun devra acquérir, elle insiste sur la lecture et l’écriture, les compétences en mathématiques, en sciences, en langues étrangères et dans le domaine des TIC. C’est-à-dire les compétences-clé de base que réclame le marché du travail par la voix de l’OCDE ou de l’UE. Quand, dans un moment de grande joie, nous découvrons soudain la promesse d’un « tronc commun polytechnique », il nous faut vite déchanter : il ne s’agit de que de « faciliter l’orientation » et jamais d’apporter au futur citoyen la compréhension des rapports techniques et sociaux de production, c’est-à-dire la compréhension du monde où il va vivre.

Le citoyen justement, parlons-en. L’une des « grandes nouveautés » de cette DPC est l’idée de remplacer l’une des deux heures de morale/religion de l’enseignement officiel par un cours d’éducation à la citoyenneté. « Ce cours sera doté de référentiels spécifiques, incluant un apprentissage des valeurs démocratiques, des valeurs des droits de l’Homme, des valeurs du vivre-ensemble et une approche historique des philosophies des religions et de la pensée laïque  ». Ça n’est donc pas un cours de philosophie (qui, lui, serait le bienvenu) et ça ne compensera pas les dégâts infligés aux cours d’histoire par l’ « approche par compétences ». En revanche, ça pourrait très vite devenir un cours d’endoctrinement idéologique, où l’enfant apprendra qu’il vit dans le meilleur des mondes possibles, que nos pays sont les grands garants internationaux de la démocratie et des droits de l’homme et que leurs interventions musclées ou sournoises aux quatre coins de la planète n’ont d’autre but que d’apporter le bonheur à toute l’humanité.

Là où la vision éducative de ce gouvernement transparaît pour de bon, c’est quand il nous parle de l’enseignement qualifiant. Ici, on ne prend même plus de gants : garde à vous ! A vos ordres, messieurs les patrons wallons et bruxellois ! Lisons : « Le Gouvernement entend marquer profondément cette législature par une articulation et une opérationnalisation renforcée entre les politiques communautaires et régionales, dans les secteurs de l’enseignement, de la formation, de l’emploi et de l’économie, tout en préservant les dimensions éducatives et émancipatrices de l’enseignement. » Entendez bien : il s’agit de « marquer profondément  » le rapprochement école-économie, mais seulement de « préserver » la dimension émancipatrice de l’école. La DPC poursuit: « Il s’agira, notamment dans l’enseignement qualifiant, d’offrir les opportunités aux acteurs de l’enseignement pour mieux s’adapter aux évolutions de la société, s’ouvrir davantage aux réalités de leur environnement, exercer leur créativité et ainsi enrichir au maximum la formation des élèves en leur ouvrant des perspectives d’avenir positives. » Bref, « l’enseignement qualifiant doit être davantage en phase avec les réalités du monde du travail. »

Pour l’occasion, on nous ressort évidemment le vieux discours sur la « revalorisation du qualifiant  ». On la préparera dès la 5e primaire par des activités de « découverte de métiers ». De nouveau : en soi, la découverte de métiers et de techniques productives dès l’école primaire nous paraît une bonne chose. Mais ici elle n’est derechef pensée que comme un incitant à s’orienter « positivement » vers les filières de qualification. Il est d’ailleurs amusant de constater qu’en situant cette découverte en 5e et 6e primaire, le gouvernement admet implicitement que son « tronc commun » de deux ou trois ans en début de secondaire est du vent : les jeunes qui entreront à 12 ans dans une école technique ou professionnelle y resteront. Point. Cette impression se trouve encore renforcée par la promesse d’organiser l’enseignement qualifiant en alternance dès le troisième degré (après création toutefois d’une filière « technologique » qui, suppose-t-on, échappera à l’alternance).

Tout le reste est à l’avenant et va dans le sens d’un affaiblissement de la formation générale et d’une professionnalisation croissante des cours pratiques : « développer les liens entre les formations générale et optionnelle afin de donner du sens aux apprentissages » (en d’autres mots faire du « concret »), poursuivre le développement de la certification par unités, « soutenir les expériences-pilotes d’immersion des enseignants dans l’entreprise », « faciliter l’entrée des professionnels de différents secteurs, dans l’enseignement, y compris pour quelques heures de cours ».

Au final, cette DPC ressemble à un melting pot sans grande vision innovatrice, dotée de quelques bonnes intentions dépourvues de moyens et de pas mal de dispositions dangereuses et beaucoup mieux ficelées. Pouvons-nous au moins nous réjouir de la promesse d’une « large consultation » en vue d’un «  pacte pour un enseignement d’excellence  ». Manifestement, il s’agit là d’une concession tactique aux dizaines d’associations (dont l’Aped) qui réclament une réflexion de fond et un plan d’ensemble pour la lutte contre l’échec et les inégalités. Mais une telle consultation n’a la moindre chance d’aboutir que si elle est, dès le départ, dotée d’objectifs réellement progressistes et clairement définis. Avec ce que nous propose la DPC, on est bien loin du compte…

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.