iPad en classe : danger !

Facebooktwittergoogle_plusmail

Le collège Sint-Pieter et l’école de commerce Sint-Jozef (SPSJ) de Blankenberge ont donc franchi le pas : leurs 710 élèves ont dû se présenter en classe le 3 septembre munis d’un iPad.

Je n’affirmerai pas que l’utilisation d’une tablette est forcément superflue en classe. Je conçois parfaitement qu’on puisse trouver un certain avantage dans la mise à disposition de tous les documents de cours sur un support relativement léger, dans le fait que les élèves aient un accès personnel à Internet durant les cours, dans les synergies qui peuvent naître d’une communication facile entre élèves et professeurs, etc.

Pourtant, on aurait tort d’imaginer que l’utilisation d’une telle technologie en classe n’aurait que des avantages.

N’y a-t-il pas, notamment, le risque de voir le groupe s’effacer encore un peu plus devant l’individu ? Une relation pédagogique bien pensée et bien mise en œuvre est un processus collectif, où chaque élève apporte sa pierre à ce qui est en construction et où chacun profite des apports des autres. C’est ça la vie de la classe, déjà mise à mal par les doctrines de «pédagogie différenciée» ou de «parcours individualisé». L’iPad ne serait-il pas l’ultime avatar de cette théorisation de l’individualisme pédagogique ?

On ne devrait pas non plus sous-estimer l’impact de cette initiative sur le comportement des futurs consommateurs que sont les élèves. N’est-on pas en train de leur dire (ou de leur confirmer) qu’il n’y a point de salut hors l’achat systématique des toutes dernières nouveautés de l’industrie des TIC ? Rappelons à cet égard qu’à l’instar des autres « nouvelles technologies de l’information et de la communication », la tablette n’est jamais qu’un outil, un support. En soi, il ne garantit pas la pertinence de ses contenus. Pas plus qu’il ne changera fondamentalement le rapport des jeunes au savoir.

Quand bien même les bénéfices de la tablette l’emporteraient sur ses défauts, n’y a-t-il pas d’autres priorités ? D’accord, j’imagine qu’il doit être assez rare de se voir obligé, comme moi, de quémander pour disposer de craies en quantité suffisante. Mais suis-je aussi le seul à devoir me battre pour qu’on remplace mon vieux tableau ? Suis-je le seul à demander depuis six ans un simple vidéoprojecteur dans ma classe ? Et un écran ? Et un chauffage qui chauffe ? Et des armoires pour ranger mon matériel de physique ? Et des alimentations de labo pour remplacer celles de 1965 qui rendent l’âme l’une après l’autre…

Enfin, il y a le prix. 400 à 700 euros pour un iPad neuf, selon le modèle. Payé par les parents et obligatoire. Voilà une dépense qui agira comme un nouveau repoussoir pour certains. Les directeurs de Sint-Pieter et Sint-Josef semblent avoir trouvé un moyen infaillible de garantir que, malgré les timides tentatives ministérielles de réguler les inscriptions scolaires et d’y instiller un peu d’équité, leurs deux écoles au moins continueront d’être à l’abri de la «racaille sociale» : des fils de Roms, des gamins du tiers- et du quart-monde, des enfants de mères célibataires, des rejetons de chômeurs de longue durée, bref, de tout (ce) qui pourrait venir ternir la belle et pieuse image qu’ils se font de la mission civilisatrice de leurs établissements.

Vous avez dit, esprit chrétien ?

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.