Inscriptions : les « bonnes écoles » trichent

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C’est Infor Jeunes Bruxelles et Laeken qui dévoilent une nouvelle fois le pot aux roses : bon nombre des écoles les plus demandées trichent pour contourner le décret inscriptions. Des faits révélateurs qui appellent quelques réflexions.

Glisser un grain de sable dans les mécanismes de ségrégation sociale lors de l’inscription des enfants à l’entrée du secondaire, tel était l’objectif du décret inscriptions, initié en son temps par Marie Arena, modifié ensuite par ses deux successeurs à l’Enseignement obligatoire, Christian Dupont et Marie-Dominique Simonet. Il faut dire que depuis la parution des tests PISA, il était devenu impossible d’ignorer la catastrophe de notre système scolaire (les inégalités de résultats les plus élevées de tous les pays industrialisés) et l’une de ses principales causes : l’apartheid des publics des différentes écoles. Même si nous avons toujours reconnu au décret le mérite d’aller dans la bonne direction, nous ne lui en avons pas moins reproché son caractère marginal et son manque flagrant d’ambition.

Le décret

Ne nous égarons pas dans les détails. Grosso modo, ça marche comme ceci. Pendant une période déterminée, les parents remplissent un formulaire pour solliciter l’inscription de leur enfant dans l’établissement de leur choix. Généralement, ça suffit, puisque, dans l’écrasante majorité des écoles, il y a assez de places disponibles. « Pour le cas où », les parents peuvent indiquer jusqu’à neuf autres écoles, classées par ordre de préférence. Le problème de « surabondance » de candidats ne se pose que dans les écoles les plus demandées, celles que l’on appelle un peu vite les « bonnes écoles » [[Si l’on peut leur reconnaître une efficacité certaine à préparer leurs élèves aux études universitaires, force est de constater qu’elles y parviennent avec un public … favorisé. Il faut aussi s’interroger sur l’enseignement qui y est dispensé. Les jeunes qui en sortent sont souvent des analphabètes sur le plan polytechnique, leur socialisation n’est ni meilleure ni pire qu’ailleurs, et ils se distinguent rarement par une citoyenneté critique et responsable du bien commun..]] C’est là qu’entrent en jeu des règles d’attribution des places selon des critères qu’il serait trop long de détailler ici. L’un d’eux constitue l’essence même du décret, puisque c’est lui qui crée un peu de mixité sociale dans les « écoles d’élite » : celles-ci doivent en effet inscrire 20 % d’élèves provenant d’écoles primaires à indice socio-économique faible.

Les faits

Infor Jeunes Bruxelles et Laeken ont mené une petite enquête. Ils ont consulté 49 sites internet d’écoles de la région bruxelloise. Objectif : vérifier comment était présentée la procédure d’inscription. Pour inscrire son enfant dans l’établissement de son choix, rappelons-le, on ne doit remplir qu’un formulaire. Un formulaire, rien d’autre. Et que découvre Infor Jeunes ? 18 des 49 établissements publient des informations erronées. Ces 18 écoles – les trois réseaux sont concernés – ont un point commun : elles figurent parmi les plus demandées. Des exemples de leurs abus ? Exiger les copies des derniers bulletins de l’enfant, des avances sur des frais scolaires, la présence de l’enfant lors de l’inscription, la participation – préalable à l’inscription – des parents à des séances d’information (où la direction mettra tout en œuvre pour les convaincre de ne pas inscrire leur enfant s’il n’a pas le profil voulu), etc. Autant de manœuvres pour contourner le décret, autant d’obstacles dressés devant les familles dont on ne veut pas accueillir les enfants, parce qu’ils sont différents sur le plan culturel, parce qu’ils sont pauvres.

Intolérable

Ce que dénonce fort justement Infor Jeunes est emblématique de notre système scolaire, organisé en quasi marché. Liberté d’organisation (du côté des pouvoirs organisateurs), liberté de choix d’école (du côté des parents et des élèves… qui en ont les moyens), concurrence exacerbée entre réseaux et établissements. Dans un tel contexte, les familles privilégiées sur les plans culturel et socioéconomique ont pour habitude de regrouper leurs enfants dans les « bonnes écoles », y tolérant tout au plus les enfants de la classe moyenne. L’enseignement belge ressemble ainsi à un mille-feuille composé d’écoles de niveaux très différents, des écoles « d’élite », ghettos de riches, aux écoles « poubelles », ghettos de pauvres, en passant par tous les niveaux intermédiaires. Les uns jouissent du droit de se regrouper par affinité, les autres essaient vaille que vaille de trouver une école potable dans un enseignement en pleine déliquescence. Ces regroupements ne poseraient pas de problème s’ils n’étaient synonymes de creusement de l’inégalité sociale dans l’enseignement. Donc de résultats extrêmement médiocres pour les enfants du peuple. Les études comparatives internationales confirment cette analyse.

Pour une vraie régulation des inscriptions

L’Aped se prononce pour une refonte bien plus ambitieuse des inscriptions. Le principe en est simple : garantir à chaque enfant une place dans une école de qualité, à proximité de chez lui. Cela suppose d’en finir avec le marché scolaire, en attribuant à chaque élève une école (dont on prendrait soin de composer la population de manière socialement mixte) ; en fusionnant les réseaux ; en établissant un tronc commun d’enseignement général et polytechnique pour tous les enfants de 6 à 15 ans ; etc. C’est le projet que nous avons publié en 2006 : « Vers l’Ecole commune ».

Si vous souhaitez en savoir plus sur nos propositions en la matière, voici d’autres liens utiles :

– Nico Hirtt, Inscriptions scolaires : comment les réguler ?

– Nico Hirtt, Je veux une bonne école pour mon enfant ! Pourquoi il est urgent d’en finir avec le marché scolaire. Editions Aden, Bruxelles, 2009.