Les parents méritent mieux que des enquêtes fantaisistes

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Une enquête auprès des parents, commanditée par une ASBL acharnée à refuser toute régulation des inscriptions scolaires et réalisée par le patron d’un obscur bureau d’étude, de surcroît membre actif de ladite ASBL… Il y avait de quoi être méfiants. Nous étions cependant loin d’imaginer à quel point ça toucherait au grotesque.

Tout d’abord, le mode de constitution de l’échantillon est absolument inimaginable. Les auteurs affirment que «sur 14.500 familles concernées (à Bruxelles ou en Brabant), 1.000 ont répondu». Ils voudraient donc nous faire croire que ces 14.500 familles auraient été contactées personnellement. Or rien n’est moins vrai. Les ASBL Elèves et Décret Lotto ont simplement diffusé le questionnaire auprès de leurs sympathisants et auprès des directions d’écoles primaires, en demandant aux uns et aux autres de bien vouloir relayer l’initiative. Les écoles et les individus qui ont répondu à cette demande sont forcément ceux qui sont opposés au décret. N’importe quel débutant en statistiques aura compris que c’est la meilleure façon d’obtenir un échantillon complètement biaisé.

De plus, le préambule du questionnaire exprime haut et fort la position des organisateurs. On y parle de «génération sacrifiée», d’enfants «humainement mal placés». Ce type de propos rebute les uns, qui auront donc mis le questionnaire à la poubelle, et il oriente la réponse des hésitants. Signalons d’ailleurs que rien, dans la procédure d’enquête, ne permet de vérifier si certains n’ont pas rempli le questionnaire plusieurs fois. Serait-ce surprenant de la part de gens qui ont pratiqué et encouragé les inscriptions multiples sans vergogne et qui n’ont souvent même pas eu l’élémentaire civisme de se désinscrire une fois assurés d’avoir une place ?

On ne sait d’ailleurs rien des neuf cents et quelques répondants : comment se répartissent-ils par profession, par niveau d’études, par type d’habitat, par sexe ? Ces questions sont pourtant le B.A.BA d’une enquête d’opinion. Les auteurs n’ont donc forcément pas pu appliquer les techniques de pondération qui permettent, en d’autres circonstances, de reconstituer un échantillon représentatif. Il est vrai qu’ici cette quête était perdue d’avance. Enfin, l’enquête n’a été réalisée qu’à Bruxelles et en Brabant Wallon, précisément là où les inscriptions multiples furent les plus nombreuses.

Tout cela, c’est un peu comme si l’on prétendait enquêter sur la fiscalité en n’interrogeant que les contribuables à plus de 100.000 € de revenu, au moment de leur passage au poste frontière de Sterpenich…

Nous-mêmes, à l’Aped, avons découvert le questionnaire via des parents qui l’avaient reçu par la direction d’une école primaire de Louvain-la-Neuve, pas précisément peuplée d’enfants de prolétaires. Ils nous interrogeaient : «J’ai reçu ceci. Je trouve les questions un peu ‘orientées’. Faut-il répondre ?» Nous le leur avons vivement déconseillé car, effectivement, les questions étaient pour le moins «prévisibles». Ainsi demandait-on aux parents d’indiquer leur degré d’accord avec une série d’affirmations relatives au décret mixité. Sur les 13 formules proposées, 9 étaient négatives et 4 positives. Mais aucune ne pouvait convenir à celui dont l’avis était nuancé ou neutre. Par exemple, la réponse évidente «Le décret n’a rien changé pour moi» n’était pas proposée. Pas plus qu’une position prudemment positive comme : «Ce décret augmente l’égalité des chances entre parents lors des inscriptions». Ou : «Ce décret permet d’éviter les abus de certaines directions». Si j’avais du participer à cette enquête, je n’aurais pu cocher aucune des cases proposées et mon opinion aurait donc été classée dans les «sans avis».

Pareillement, les propositions de solutions étaient formulées de façon à induire la réponse souhaitée. On propose par exemple de «revenir à la situation antérieure (qui) fonctionnait plutôt bien» ou alors de «revenir aux files, 1er arrivé, 1er servi (le décret ‘inscriptions’ précédent)». Le résultat est sans surprise : 70% des répondants se disent d’accord avec la première formulation (puisqu’il paraît que «ça fonctionnait plutôt bien»), alors que le même pourcentage rejette le retour au décret inscriptions (puisque ça serait «revenir aux files»). Or, cela n’a aucun sens : le principe du «1er arrivé, 1er servi» a toujours existé, de même que les files, qui n’avaient simplement pas lieu le même jour dans toutes les écoles. Mais cela, les participants à l’enquête n’en savent rien, puisqu’à l’époque leur enfant était encore en 5e ou en 4e primaire. Ils répondent simplement ce que suggèrent les questions.

Et quand on en vient à la «gestion collective des préférences», cela devient : la «centralisation de la gestion collective des préférences selon des critères jugés objectifs». Sous-entendu : le méchant Etat central totalitaire veut imposer des critères arbitraires pour l’inscription de vos enfants : êtes-vous d’accord ? Gageons que même Joseph Staline aurait répondu : non !
Outre ce qu’elle nous révèle quant à la médiocrité du travail de la Strategic Creative Consult sprl, l’unique intérêt de cette étude est dès lors de nous informer quant aux avis des parents proches des ASBL Elèves et Décret Lotto. Et là, il y a tout de même quelques enseignements à ne pas négliger.

Ainsi ai-je été heureux d’apprendre que 80% acceptaient de «permettre aux directions d’organiser des échanges» en vue de réguler les inscriptions 2009. Voilà qui est fort intéressant, car cela signifie que même ces parents-là sont largement favorables au principe d’une gestion collective des préférences, du moins lorsqu’on la leur présente positivement. On notera aussi que les deux premiers critères de choix énoncés par 70% des parents sont la qualité et la proximité de l’école. Or, comment concilier ces deux exigences ? Comment obtenir que toutes les écoles soient des écoles de qualité et que tout le monde soit assuré d’obtenir une place dans une école de proximité ? Des armées de chercheurs en éducation comparée ont formulé la réponse depuis des décennies : par une régulation des inscriptions scolaires laissant moins d’espace au «libre marché» scolaire mais garantissant à chacun une place réservée dans une école de proximité et socialement mixte. Dommage que les concepteurs de l’enquête aient «oublié» de faire figurer cette proposition-là dans les solutions que pouvaient cocher les parents…

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.