Une manifestation absurde et inique !

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Ce 14 janvier, deux organisations réactionnaires, le collectif «Décret Lotto» et l’asbl «ELEVeS», organisent une manifestation contre le décret « Mixité sociale ». Leurs slogans sont racoleurs, absurdes et iniques.

Ne pas trouver de place pour son enfant dans une bonne école proche de son domicile, c’est inadmissible. Les parents ont absolument raison d’être en colère contre cet état de fait. Mais si le décret Dupont, comme le décret Arena avant lui, n’a guère résolu ce problème, il ne l’a pas non plus créé. Et le slogan racoleur «laissez choisir les parents» n’arrangera rien, bien au contraire.

Jadis, quand n’existait aucune réglementation, certaines écoles devaient aussi refuser des inscriptions. Des parents étaient donc déjà obligés de chercher ailleurs, loin de leur domicile, ou contraints d’inscrire leur enfant dans un établissement qui ne leur plaisait pas. C’était le principe du «premier arrivé, premier servi». Du moins en théorie. Car en pratique, les «bonnes places» allaient aux parents bien informés, à ceux qui connaissaient les dates d’ouverture des inscriptions dans les écoles convoitées, à ceux qui «s’arrangeaient» avec M. le directeur, à ceux qui fréquentaient le même club de tennis que Mme la préfète… Avec le décret Dupont, l’excès d’inscriptions est régulé par une série de critères objectifs et, en cas de nécessité, par un tirage au sort.

Il n’y a donc pas davantage d’enfants «sur le carreau» aujourd’hui qu’il n’y en avait hier. Aussi le slogan de cette manifestation — « laissez choisir les parents » — est-il parfaitement mensonger et racoleur. Il ne sert évidemment qu’à entraîner des parents mécontents dans une manifestation politique clairement orchestrée par le MR.


Ceci étant dit, le décret Dupont est loin d’être satisfaisant. Pour garantir à chacun une place dans une bonne école il faudrait aller beaucoup plus loin dans la régulation. Les parents devraient se voir proposer d’office une école de proximité, dotée d’un public socialement mélangé et où on leur garantirait une place. Du moins s’ils le souhaitent : libre à ceux qui ne sont pas satisfaits de cette proposition d’aller chercher ailleurs. Ce système fonctionne parfaitement dans de nombreux pays, pendant que la Belgique reste seule, avec les Pays Bas, à vendre son enseignement à coup de fancy-fair et de journées portes ouvertes, comme on vend du boudin sur un marché.


Outre qu’il assurerait une place à chacun, un tel système permettrait surtout de contrer les phénomènes de ségrégation sociale qui sont actuellement si caractéristiques de notre enseignement. Faut-il vraiment encore rappeler que nous sommes, de tous les pays de l’OCDE, celui où la polarisation sociale des écoles est la plus forte et, par voie de conséquence, celui où les inégalités sociales de performances sont les plus criantes ?


Alors, on peut ne pas aimer M. Dupont, on peut être irrité par le caractère kafkaïen des tirages au sort, on peut râler parce que malgré ce décret on n’a pas encore la certitude de trouver une place pour son enfant, on peut être extrêmement fâché parce que ce décret «mixité sociale» ne fait presque rien pour créer de la mixité sociale. Mais on ne peut en aucun cas admettre le retour à l’absence de réglementation — «laissez choisir les parents» (les plus rapides). A moins, bien sûr, d’assumer avec cynisme que l’on ne se bat que pour des privilèges et au mépris des droits des autres.

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.