Crise politique et éducation

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Dans le contexte actuel d’inquiétude, où les Flamands et les Wallons sont dressés les uns contre les autres, je cherche des rapprochements et des contacts au sein de l’enseignement. Qui d’entre nous a intérêt à une division (du pays) ? Personne. Après une réunion à Gand, sur la crise politique belge, j’ai trouvé utile d’expliquer une initiative dans le cadre de mon travail. Je la vois comme l’une des possibilités pour réorienter l’opinion publique vers la compréhension et la solidarité entre communautés.

Je suis instituteur dans l’école fondamentale « De Buurt » à Gand. Depuis plus de dix ans, nous avons entrepris de mettre les enfants de notre école fondamentale en contact avec des enfants de même âge d’écoles francophones : des enfants de Péruwelz, Ohain, Bruxelles sud, Jurbise et Couthuin sont ainsi entrés en contact avec des jeunes gantois et vice-versa. Pour rendre la chose possible financièrement, nous devons introduire chaque année un dossier auprès de « Klavertje Drie ». Nous pouvons ainsi faire en sorte que ce projet soit gratuit pour nos enfants.

Comment se passe ce genre d’échange linguistique ?

Chaque école peut discuter avec son école partenaire d’une formule possible pour les deux établissements. L’objectif est d’aboutir à un échange et pas seulement à une correspondance. De notre côté, nous avons toujours choisi de fréquenter l’autre établissement pour une période de trois jours et réciproquement. Nous planifions toujours ces visites réciproques à la même période. Lorsque nous partons le mercredi matin, nous restons jusqu’au vendredi soir. La visite inverse se fait directement après le week-end. Nous avons découvert que c’est plus satisfaisant. La glace ne doit être rompue qu’une fois.

Que se passe-t-il concrètement durant un tel échange ?

Durant la journée, il y a des activités communes, où nous veillons à travailler avec des groupes mélangés linguistiquement. Nous organisons des recherches, travaillons en ateliers, explorons la région. Nous travaillons avec des jeux communautaires. Nous organisons aussi un goûter collectif et … nous ne manquons pas de faire une petite fête. Après l’école, nous optons pour un séjour dans la famille d’accueil. Précédemment, nous avions choisi un séjour commun, dans un camp ou une auberge de jeunesse. Cependant, nous trouvons que le séjour dans une famille est plus sympathique. Du fait de loger en famille, nous remarquons que les parents se sentent aussi plus concernés par l’initiative. Certains enfants gardent le contact et retournent durant le week-end, ou sont invités lors de fêtes. Dans les écoles francophones nous parlons français et les enseignants francophones dirigent les activités. Les enseignants visiteurs assistent leurs collègues. Nous discutons préalablement les grandes lignes, mais le contenu concret et l’organisation est sous la responsabilité de l’école visitée.

Les élèves sont-ils ouverts à une telle initiative ?

Absolument ! Ils l’envisagent parfois avec un peu de crainte, mais les expériences sont le plus souvent positives et à la fin ils doivent même essuyer quelques larmes. Beaucoup dépend aussi de la préparation. Nous, les enseignants, nous informons les parents du projet et nous les engageons à nous soutenir. Les instituteurs échangent déjà très tôt des informations sur les enfants (caractère, intérêts, niveau d’indépendance, audace, …). Ainsi nous cherchons dans quelle famille chacun se sentira bien et pourra loger. De la sorte, les enfants savent assez vite avec qui ils peuvent prendre contact : écrire, téléphoner, envoyer des mails ou chatter. Les parents peuvent aussi prendre contact avec la famille de l’enfant de l’autre langue.

Quels sont les objectifs principaux pour nous ?

Un tel échange est une situation de vie réelle. Nous rassemblons les enfants pour un grand défi. Ils sentent directement la nécessité et l’utilité de pouvoir s’exprimer dans l’autre langue. Ils nous expriment eux-mêmes ce qu’ils veulent tous pouvoir demander ou dire. Ils proposent eux-mêmes toute la matière d’enseignement. Notre objectif dépasse cette acquisition de la langue. Lorsque des enfants (et leurs parents) s’engagent dans le défi de la vie et du séjour dans une école d’une autre langue, dans une famille d’une autre langue, ils s’offrent à eux-mêmes un énorme cadeau. Avoir cette chance et la saisir est, moyennant un bon accompagnement préalable, une chance incroyable pour la vie : nous donnons aux enfants l’occasion de regarder par-dessus leur frontière linguistique interne, de s’apprécier mutuellement. En acceptant ce type de défi, vous faites de nouvelles expériences et vous apprenez plus.

Y-a-t-il aussi des inconvénients ?

Pas beaucoup. Il arrive bien parfois que le courant ne passe pas vraiment entre certains enfants ou que l’enfant ne se sente pas vraiment à l’aise (nostalgie, intérêts ou caractères mal accordés). Le plus souvent, nous trouvons des solutions sur place pour ce genre de problème : un petit dialogue, un peu de consolation, mais aussi apprendre à un peu supporter. C’est pourquoi nous avons opté pour des périodes d’échange courtes. Surmonter la nostalgie, le dépaysement, peut aussi être une école de vie. Préserver votre enfant de tout contact n’est certainement pas une bonne chose ! Sinon, je ne vois pas tant de problèmes. Quand même une chose : nous choisissons encore toujours le français comme deuxième langue dans notre école. Dans les écoles avec lesquelles nous travaillons, nous remarquons que les parents préfèrent souvent l’anglais comme deuxième langue. Tous les enfants ne participent pas au cours de néerlandais. Heureusement, tous les francophones participent à l’échange linguistique lorsque nous les approchons. Nous remarquons aussi une évolution lorsqu’on travaille chaque année avec la même école. Les parents voient l’enthousiasme des élèves et inscrivent leurs enfants au cours de néerlandais comme deuxième langue. La confiance s’installe et l’envie d’apprendre le néerlandais augmente. Les néerlandophones ne peuvent pas oublier qu’il y a plus d’intérêt à apprendre le français que l’inverse : le français est une langue internationale et est beaucoup plus présente dans notre vie de tous les jours.

Avez-vous de nouvelles propositions ou idées ?

Je conseille à mes collègues d’autres écoles de prendre aussi ce genre d’initiative. Je suis toujours prêt à partager notre connaissance et notre expérience. Il y a quelques années j’ai filmé notre échange. Nous utilisons aussi ce film pour les soirées d’information des parents. Inversement, vous pouvez aussi, en tant que parent, informer les enseignants de ce genre d’initiative. L’école peut constituer un dossier et demander des subsides. Il faut oser faire le pas. Je suis heureux que nous fassions cela depuis tant d’années. Lorsque j’ai entendu, au cours des dernières semaines, les propos séparatistes de certains politiciens, je ne veux pas baisser les bras. Je pense plus loin.

Il serait peut-être utile que je séjourne plusieurs semaines dans notre école partenaire pour y donner les cours normaux (toutes les branches) en néerlandais et faire tout le travail pour (enseigner) le vocabulaire nécessaire à l’échange. Entre-temps l’enseignant de l’école partenaire ferait le même travail dans ma classe en français. Quelqu’un a-t-il déjà une telle expérience ?

Pour contacter Ludo Merckx :

lutlud@yahoo.com

Le programme « Klavertje Drie » est une initiative du fonds Prince Philippe, qui soutient des projets entre écoles des communautés flamande, française ou germanophone de notre pays.