Quand une image en cache une autre

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C’est un fait que nul n’ignore de nos jours : les médias ne sont en aucune façon le miroir du réel, mais ils opèrent une sélection drastique sur celui-ci.

Néanmoins, si cela va sans dire, l’actualité nous donne une nouvelle fois à penser que cela irait encore mieux en le disant, et la répercussion médiatique toute récente de la mise en œuvre du Décret Inscriptions en Communauté française en est une parfaite illustration.

En effet, parmi les flux d’informations qui surabondèrent à la fin de ce mois de novembre au moment des inscriptions en 1e année du secondaire, l’élément saillant qui cristallisa l’évènement fut les files de parents à la porte de quelques écoles (une vingtaine en tout sur un total de sept cents en Communauté française).

Nulle intention dans notre propos de sous-estimer les conditions pénibles qui furent celles de ces parents venus inscrire leur rejeton. Par contre, il y a lieu de pointer la surenchère d’images les concernant en tant qu’elle est venue faire l’impasse sur les finalités du Décret (finalités qui s’inscrivent dans une perspective beaucoup plus vaste que celle dont en général il aura été rendu compte, et qui a le mérite de viser l’optimisation tant de l’efficacité du système d’enseignement que de son équité).

Tout s’est passé comme si Décret Inscriptions rimait avec files de parents exclusivement, reléguant dans l’ombre la problématique alarmante du décrochage et de l’échec scolaire qui est au principe d’une telle mesure (problématique objectivée à plusieurs reprises notamment par les enquêtes PISA).

Pareille impasse trouve une partie de son explication dans le fonctionnement intrinsèque des médias eux-mêmes : vitesse de transmission et impact visuel avant tout ! Or, la particularité du « visuel » est d’occulter tout autant que de donner à voir. C’est à la fois sa force et sa limite. D’aucuns en subissent la logique, mais d’autres peuvent aussi en tirer habilement parti, et c’est là l’autre part de l’explication.

Pour preuve, épinglons une séquence parmi d’autres de ces jours (et nuits) d’inscriptions.
Il s’agit d’un fragment du JT de la première chaîne publique le jeudi 29 novembre au soir devant les portes de l’Athénée Jean Absil à Etterbeek.

On peut y voir – dans son enthousiasme à relayer « à chaud » l’évènement – la journaliste de la RTB tendre le micro au Bourgmestre venu « prendre la température » de la situation. Ce dernier s’empare alors d’un porte-voix et demande aux parents qui bravent depuis des heures le crachin et le froid, si ceux-ci souhaitent intégrer un local chauffé mis à leur disposition par la Commune.

S’ensuit un refus catégorique et unanime des parents, refus explicité par un des parents comme un signe d’opposition adressé à la Ministre de l’Education (présente au moment même dans le studio au côté du présentateur du JT) et à son Décret.

Notons que ce que l’image montre à ce moment-là, c’est un Bourgmestre venu jouer le médiateur social auprès de parents transis et vindicatifs. Ce sont bien ces derniers qui marquent leur hostilité à la Ministre et à son Décret et non lui, mandataire communal à la hauteur de ses responsabilités, qui s’est proposé généreusement d’intercéder dans une situation particulièrement tendue.

Toutefois, ce que dans un même mouvement l’image occulte, c’est que le Bourgmestre est aussi un dignitaire du MR dont le parti réclame à cor et à cris le retrait du Décret. Ce qu’elle occulte également, c’est que le même personnage est aussi l’avocat de l’organisation (SLFP) qui déposera un recours devant la Cour constitutionnelle contre le Décret Inscriptions.

Une telle « scénographie » se présente à nos yeux sous les allures de la pure spontanéité du direct, et il n’est pas forcément évident de décoder le type de manipulation qui la sous-tend. Celle-ci a pourtant bien un sens, puisqu’elle ne recouvre rien de moins qu’une stratégie politicienne qui pour le coup véhicule l’individualisme et l’apologie du marché (scolaire ou non).

Ce type d’instrumentalisation mérite d’être dénoncé. Mais avant tout, il y aurait lieu de promouvoir les vrais enjeux liés à la réforme du Décret Inscription, à savoir : la lutte pour la mixité sociale, l’égalité des chances et la mise en place d’une véritable école de la réussite.

Eric Bruggeman
Licencié en politiques et pratiques de formation