Violence au cours : que faire ?

Facebooktwittergoogle_plusmail

S’il est évident que l’essentiel des causes des violences des jeunes est à chercher dans le contexte où ils vivent (situation socio-économique, ségrégation, injustices, mauvais rapport à l’école, écoles et classes ghettos, société de l’individualisme et de la lutte concurrentielle, etc.), et qu’il ne faudra dès lors attendre aucune amélioration notable tant que de vigoureuses réformes progressistes n’auront pas été entreprises, il n’en reste pas moins vrai qu’il nous faut exercer notre métier d’enseignants et d’éducateurs, au quotidien, dans les meilleures conditions possible. Nous pensons que quelques modes de fonctionnement, quelques attitudes, en classe comme dans l’école, peuvent réduire sensiblement la tension et la violence (même si, nous le répétons, dans des contextes extrêmes, ils ne suffiront pas).

Les notes qui suivent sont inspirées par une expérience de plus de 25 ans dans l’enseignement professionnel, par des échanges avec les jeunes eux-mêmes, en classe ou dans le cadre parascolaire, et par des observations de collègues. Si la réflexion qui suit est basée sur une pratique dans le professionnel, il va de soi que ces classes ne détiennent pas le monopole de la violence et que les suggestions valent pour tous les publics.

Exigence et respect

Ce binôme nous semble être le fondement même de la relation pédagogique. L’enseignant doit être exigeant envers ses élèves : ne pas l’être, c’est leur manquer de respect (même si les exercices occupationnels, faciles et ludiques, les satisfont dans un premier temps, les jeunes comprennent vite que le professeur les leur réserve parce qu’il pense qu’avec des élèves du professionnel, ce n’est pas la peine de tenter d’aller plus loin. Traduction : mépris). Afficher des exigences est un moyen, certes difficile, de manifester du respect pour ses élèves : nous voulons que tous acquièrent les armes du savoir.
Autre règle d’or : s’interdire toute forme de mépris (sur base de la nationalité, de la religion, du physique, de la classe sociale, de l’orientation sexuelle, etc.)
De son côté, l’élève peut se montrer exigeant … et doit se montrer respectueux.
Néanmoins, nous ne plaidons pas pour une relation prétendument “égalitaire” entre enseignants et élèves. Ce serait pure hypocrisie puisque la relation pédagogique est, par nature, inégalitaire. Selon les moments, l’enseignant peut transmettre un savoir à ses élèves, ou devenir leur “guide” et “animateur” sur la voie de l’auto-construction des savoirs. Plus souvent, il est une combinaison complexe de ces deux extrêmes. Mais, en tout état de cause, il n’est jamais l’égal des élèves. Dans la relation pédagogique, les deux acteurs ont des droits et des devoirs, mais pas les mêmes. Les élèves ont le droit d’accéder aux savoirs et ils ont le devoir d’apprendre; ils ont le droit à l’explication et le droit et/ou devoir de poser des questions quand ils n’ont pas compris; ils ont le droit de vivre leur temps d’école dans des conditions matérielles et morales convenables et le devoir de respecter ces conditions pour les autres élèves et pour les professeurs; ils ont le droit et le devoir de progresser; ils ont le droit de s’exprimer et le devoir de le faire en respectant les conditions et les moments prévus; ils ont le droit au respect et le devoir de respecter les autres. Droits et devoirs ne sont pas des principes opposés, mais complémentaires.

Engagement et compétence

Les jeunes respecteront d’autant plus leur enseignant que celui-ci fera preuve de compétence et d’engagement. Même si votre cours est d’un abord difficile, ils en accepteront plus volontiers les exigences s’ils vérifient que 1° vous connaissez votre sujet et vous continuez de l’approfondir (vous apportez des documents récents, vous réactualisez, etc.), et que 2° vous vous engagez, vous vous passionnez pour ce que vous enseignez et tentez de partager avec eux cette passion.

Enseigner comme on est

Les élèves accordent beaucoup d’importance à la personnalité de leurs enseignants. Ils préfèrent ceux qui « sonnent juste », ceux qui sont vrais et naturels, ceux qui se montrent cohérents (discours et actes), ceux qui s’engagent dans des terrains où ils sont suffisamment à l’aise, savent se remettre en question, reconnaître leurs limites et leurs erreurs…

Des compétences pédagogiques

Il va de soi qu’exposer clairement son cours, formuler des consignes limpides, remettre des documents bien structurés, choisir et mener à bien les méthodes de travail les plus appropriées aux circonstances, sont autant de compétences didactiques qui aident à construire une relation plus sereine en classe.

Justice

Dans l’animation du groupe-classe comme dans l’évaluation, tenter d’être le plus juste possible est aussi une clé primordiale. D’entrée de jeu, dès la première heure de cours, fixer ses limites, expliquer le système d’évaluation, préciser les critères de cotation des travaux, faire régulièrement le point avec les élèves, en toute transparence, adopter des sanctions proportionnées.

Humour

Quand c’est possible, l’humour, c’est connu, permet de détendre l’atmosphère et de dédramatiser certaines situations. Il arrive qu’avec un groupe ou l’autre s’installe un véritable climat de complicité qui fera le bonheur et des jeunes et de l’enseignant.

Démocratie réelle

Nous ne parlons pas ici d’une caricature de démocratie. Comme nous l’avons écrit plus haut, le rapport élèves-professeurs n’est pas égalitaire. Ce dont nous parlons, c’est d’une transparence, d’une possibilité pour les élèves de confronter leur point de vue avec celui du professeur en toute sécurité, d’une ouverture au dialogue qui peut déboucher sur des aménagements concrets … dans la mesure du possible, d’une capacité d’écoute active de la part de l’enseignant.

Saine agressivité et souplesse

Dans le contexte actuel, il nous faut être en permanence prêts à réagir « au quart de tour ». Durant un cours, un incident, parfois totalement indépendant de notre volonté, peut toujours éclater. Et nous devons faire le bon choix entre une saine agressivité (réaffirmer la loi avec fermeté, mais sans mépris) et une bonne dose de souplesse. Nous ne sommes pas toujours certains d’avoir choisi l’option la plus opportune. Seule la suite des événements permet de le mesurer et de réajuster le tir. Quand le coup est jouable, il est souvent utile de différer la décision, de se donner le temps de la réflexion, d’en reparler « à tête reposée ». Ça évite de s’engager dans une impasse (tu hausses le ton, je fais de même, et ainsi de suite) à l’issue souvent violente.

Des réponses collectives

Une grande force disponible et à laquelle on n’a pas assez recours : le collectif. La gestion de la violence est plus aisée dans les équipes pédagogiques bien structurées (pensons aux expériences de classes ateliers). Des conseils de classe préventifs peuvent s’avérer précieux quand on voit des élèves sur le point de déraper. Il est regrettable, sur ce point comme tous les autres, que les mesures d’austérité des années 80 et 90 nous aient valu la disparition des heures de coordination, de conseil de classe et de titulariat, et une réduction de l’encadrement. Et que l’alourdissement progressif du métier nous laisse de moins en moins de temps et d’énergie pour rencontrer nos élèves en dehors des cours. Mais c’est une autre histoire, traitée dans un autre article.