Cinq années d’enseignement…

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Il y a bientôt cinq ans, après des études de philosophie, je suis entré dans l’enseignement. Fils d’une institutrice, je croyais connaître les difficultés du métier et ne pas être dupe des absurdités comme de la lente dégradation du système éducatif de notre pays. Les bâtiments vétustes, les classes surchargées, le manque de personnel d’encadrement, le matériel didactique inexistant, bricolé ou emprunté à la sphère médiatique et privée, les programmes délirants ou creux, les charges administratives kafkaïennes, les saccades de réformes pédagogiques et institutionnelles, le travail croissant, envahissant, de resocialisation des élèves, la déchéance du statut et de la légitimité intellectuelle et fonctionnelle des enseignants, sinon de l’école, la mise en concurrence des établissements et des réseaux, l’intégration progressive d’une logique de management dans la gestion scolaire, la transformation de l’école en une sorte d’amortisseur social des problèmes globaux et en un lieu où parents, directions, pouvoirs organisateurs et mêmes élèves forment autant de groupes de pression dont les profs supportent sans discontinuer les souhaits contradictoires, etc., tout cela ne m’intimidait nullement. Ce que je ne savais pas, c’était qu’à ces problèmes « classiques » , s’en ajoutaient d’autres, plus graves encore, qui rendent, aujourd’hui plus que jamais, la tâche de l’enseignant presque impossible voire obsolète, à savoir :

– L’incapacité des élèves à se concentrer ainsi qu’à produire des efforts soutenus, ou encore à assimiler le sens, la valeur, l’objectif de ces efforts, surtout s’ils ne sont pas caractérisés par un aspect immédiat, ludique ou spectaculaire (effet d’une culture du spectacle et du quasi-monopole des films et jeux rythmés) ;
– L’enfermement dans le présent, dans le discours de l’instantané médiatique, donc l’impéritie dans le repérage temporel et, pire encore, une conception de la causalité presque inexistante ;
– La déconsidération, la dé-légitimation de la culture livresque et/ou la non familiarisation avec l’écrit, à laquelle s’ajoute la pratique abrutissante et quasi-exclusive des techniques (et contextes) de communication du type SMS ou chat, aussi appauvrissantes pour la syntaxe que pour la pensée ;
– L’absence d’esprit prospectif, d’imagination et de capacités d’abstraction ou d’élévation à un registre de pensée synthétique, « global », au profit de l’empathie et de l’induction ;
– Le choix conscient, rituel, confortable de l’opinion plutôt que de la discipline exigée par l’élaboration d’une problématique (l’effet C’est mon choix) ;
– L’incapacité de saisir le sens d’une règle et de se plier à une autre discipline que celle dictée par le relationnel, l’émotionnel, le lien personnel (le syndrome Star Academy) ;
– De fait, la tendance à la renégociation permanente de la règle, à une sorte de juridisme digne des avocats de téléfilms américains et, paradoxalement, à l’acceptation de l’arbitraire (qui n’est même pas perçu), voire à l’absence du sens vrai et utile de la révolte en faveur de la chicanerie, de la minauderie et de la mauvaise foi ;
– Enfin, la déconsidération de l’école, de ses buts et de ses caractéristiques « d’institution à part », de havre de savoir extra-médiatique ou extra-familial (comme en témoignent la présence et l’utilisation just in time du GSM lors des conflits durant lesquels les élèves convoquent leurs parents ou des personnes extérieures).
En un mot, on constate que, en droite ligne avec la déréliction de l’Etat, non seulement l’apprentissage est devenu un service à la clientèle, et non plus un service aux usagers ainsi qu’un devoir de citoyenneté, mais que, de surcroît, il est soumis à des contraintes extrêmement complexes, irréductibles à la seule problématique des méthodes didactiques – des contraintes dont on peut dire qu’elles manifestent un changement de mœurs et de mentalité inédit.

L’arrivée de la nouvelle réforme pédagogique dite des « compétences » est susceptible d’accentuer tous les problèmes évoqués. Théoriquement floue et flirtant dangereusement avec la littérature de management, elle tend, sous prétexte de donner du sens aux apprentissages et des motivations aux élèves, à emprisonner davantage encore ceux-ci dans leur quotidien, notamment en les privant de la richesse des référents conceptuels ou factuels qui ne relèvent pas de leur propre monde (ce sont désormais des « savoirs morts »), dans l’arbitraire du relationnel et de ses épreuves (le fameux « savoir être ») et dans le savoir opératoire – bien entendu, car tout est là, ludique…
Pour ma part, je ne me sens pas la force, la force d’inertie, de me transformer en animateur scolaire pour, durant trente-cinq ans, brasser du vent et saouler avec du rien. J’ai trop de respect pour mes élèves.

Frédéric DUFOING
Professeur de morale,
Co-directeur de la revue Jibrile (Liège)