Pourquoi se battre pour une école démocratique ?

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Nous publions ci-dessous le texte intégral du discours de Nico Hirtt aux « Six heures pour l’école démocratique » qui ont eu lieu à Bruxelles, le 16 octobre dernier. En raison de sa participation au Forum Social européen à Londres, où il devait intervenir comme orateur lors d’un séminaire sur le thème « Enseignement et globalisation en Europe », Nico Hirtt est arrivé trop tard à Bruxelles et son discours a été lu par Jean-Pierre Kerckhofs, président de l’Aped.

Je vous prie tout d’abord de bien vouloir m’excuser pour ne pas avoir assisté à l’entièreté de cette journée. Je reviens à l’instant de Londres où j’ai participé au 3e Forum Social Européen, et plus précisément à un séminaire sur le thème « enseignement et globalisation ». Face à l’ offensive de ceux qui voudraient transformer l’éducation en un vaste marché mondial qui n’aurait plus qu’une fonction – alimenter l’industrie et les services en main d’oeuvre docile – il nous semblait que l’Aped ne pouvait pas être absente de ces Forums où se construisent les stratégies de résistance communes.

Au terme des six heures qu’aura duré cette journée d’étude, 6.850 enfants seront mort. Comme si, toutes les heures, dans l’indifférence générale, un avion s’était abattu sur une tour remplie de bébés et d’enfants de moins de cinq ans. Les deux tiers de ces décès auraient pu être évités au prix d’un engagement politique et budgétaire qui paraîtrait ridicule en regard des dépenses engagés pour envahir l’Irak.

Durant ces six heures, les cinq premières multinationales – 3 producteurs d’automobiles et deux pétrolières – auront cumulé un chiffre d’affaires de 360 millions d’euros. C’est exactement le revenu qu’aura touché, dans le même temps, le milliard et demi le plus pauvre des habitants de la terre. Quant au nombre de ces pauvres extrêmes, il aura augmenté de 3000 unités quand nous nous quitterons.
Durant ces six heures, les 40.000 ménages les plus riches de Belgique auront sans doute été se promener en famille dans un bois, à la côte ou dans un parc, pendant que leur patrimoine gonflait de 270 euros en moyenne, quelques 10.000 francs. Ah le beau le miracle du capital qui fructifie tout seul ! Vous croyez aux miracles vous ? Ailleurs sur terre, des millions d’hommes auront dû travailler pour produire ces richesses. Pour ces six heures de labeur, ceux qui vivent en Afrique, en Inde ou en Amérique centrale auront touché en moyenne 1 euro et 20 centimes.
Durant nos six heures de travaux, 18 espèces animales et végétales supérieures auront disparu, 102 km2 de forêts auront été rasées, 370 millions de m3 de glaces continentales auront fondu à cause du réchauffement planétaire. Durant ces six heures, les 20% d’habitants des pays les plus riches auront consommé autant de ressources naturelles que ce que consomment les 20% les plus pauvres en un demi mois.

Pendant ces six heures un total de 2500 heures de publicités, abrutissantes, racistes, machistes, dégradantes, réactionnaires, mensongères et antiscientifiques auront été diffusées sur les écrans de télévision de la planète. Dans le même temps, 7.000 enfants auront été contraints d’abandonner l’école avant l’âge de 14 ans.
Durant ces six heures, 89.700 ordinateurs auront été vendus, essentiellement dans les pays riches, mais dans le même temps, entre 200 et 700 mots, appartenant aux 5000 langues les plus menacées, auront définitivement disparu de la mémoire de l’humanité.

J’espère que personne ne va demander : « qu’est-ce que tout ceci a à voir avec l’école démocratique ? ». Car dans ce cas, ces six heures n’auraient servi à rien. Ce seraient six heures de perdues, six heures de catastrophes et de misère humaine sans réagir, sans prendre nos responsabilités.

De quelle sorte de citoyens le monde a-t-il besoin ?

Si nous voulons une école démocratique, c’est parce qu’il est urgent de changer le monde. Ce monde injuste, insensible, hypocrite, dévastateur que je viens de vous décrire.

Dans le décret de la communauté française sur les « missions de l’enseignement », on passe en revue tout ce à quoi l’enseignement devrait servir : à socialiser, à éduquer, à apprendre aux jeunes générations que nos institutions sont les plus belles du monde, à produire des consommateurs flexibles et des travailleurs employables, à prétendre que les chances seraient égales. Mais où donc nous parle-t-on de ce qui devrait être la toute première mission de l’enseignement obligatoire : apporter aux futures générations les armes dont elles auront besoin pour sortir du monde détestable que nous allons leur léguer et pour en bâtir un autre, meilleur, équitable et durable.

De quels citoyens le monde a-t-il besoin ? De quels citoyens avons-nous besoin, nous qui aspirons à un monde enfin juste et démocratique ?

Nous avons besoin de citoyens maîtrisant un vaste bagage de compétences mais aussi de connaissances dans les domaines de l’histoire, de l’économie, de la géographie, des sciences sociales ; ces savoirs sans lesquels il n’est évidemment pas possible de saisir les enjeux politiques et sociaux de notre époque. Il est inadmissible que la jeune Wenda – née au Congo mais ayant fait toutes ses études en Belgique et qui sortira cette année de sixième année option Education de l’Enfance dans l’enseignement technique de qualification – il est inadmissible que Wenda ignore le rôle du colonialisme dans la misère de son pays ; il est inadmissible que Wenda croie encore aujourd’hui que les noirs d’Amérique sont les descendants de personnes qui ont fui l’Afrique, comme elle et ses parents, en raison de la pauvreté. Wenda ignore ce que fut l’esclavagisme ; comment pourrait-elle comprendre d’où provient le racisme dont elle souffre ?

Nous avons besoin de citoyens disposant d’un vaste bagage de connaissances scientifiques et technologiques, afin qu’ils puissent appréhender les formidables potentialités que ces connaissances offrent à l’humanité, mais aussi d’en percevoir les pièges et les menaces.

Nous avons aussi besoin de citoyens disposant d’une bonne instruction en mathématiques et en sciences, afin qu’ils soient en mesure d’appréhender la réalité de façon rationnelle, en se débarrassant des croyances, des superstitions, des préjugés.

Dans l’espoir de construire un jour un monde démocratique, nous aurons besoin de citoyens capables d’argumenter une thèse, de l’exprimer clairement, en finesse, en nuances, de soumettre une hypothèse à l’épreuve de la critique, de dialoguer et d’exprimer des sentiments, bref de citoyens qui seront passés par l’étude critique des plus hautes oeuvres de la littérature et de la philosophie.

Nous avons aussi besoin de citoyens maîtrisant plusieurs langues afin de communiquer, d’échanger, de participer à une vie démocratique et à des luttes forcément de plus en plus internationales. Je vous l’ai dit, je reviens du Forum Social à Londres et je peux témoigner ici que la Babel des langues européennes reste l’un des obstacles majeurs à l’unification des combats contre la mondialisation libérale. A défaut de nous mettre tous au multilinguisme, c’est une espèce d’Anglais commercial qui nous servira demain d’esperanto…
Nous avons besoin de citoyens éduqués à la solidarité, au respect et non à l’individualisme, à la coopération et non à la compétition, à l’internationalisme et à la multiculturalité et non au nationalisme xénophobe, au travail rigoureux, discipliné et non au parasitisme, à la lutte et non à la soumission, à la curiosité scientifique et non à l’obscurantisme, et à l’abrutissement.

Nous avons aussi besoin de citoyens en bonne santé physique et mentale. Nous avons besoin de citoyens capables d’apprécier les plus belles créations des cultures et des art, dans toute leur richesses et leur diversité, définitivement dégoûtés des pseudo-cultures de masse que leur impose aujourd’hui la grande industrie audio-visuelle, afin de contribuer à la préservation, au développement et à la diffusion de ce que l’humanité a produit de plus beau.

En finir avec la catastrophe scolaire belge

L’école démocratique est celle qui apporte ces savoirs-là, cette vaste culture et ces larges compétences-là, à tous et pas seulement à ceux qui en ont besoin aujourd’hui parce que leur naissance les destine à occuper un poste dit « de responsabilité », c’est-à-dire un poste de pouvoir et de domination dans le monde actuel.
Les futurs chômeurs et vendeurs de hamburgers, les exclus, les gamins des Marolles, des déserts industriels du Limbourg ou de La Louvière, des bidonvilles de Kinshasa et de Rio : ce sont eux qui doivent découvrir la géographie et l’histoire, la philo et la littérature, les maths et les sciences, les arts et les technologies. Parce que ce sont eux, précisément, que l’on prétend exclure de ces savoirs, parce que cette exclusion est le moyen de les maintenir dans leur condition, et parce que précisément ils ont besoin de ces savoirs, non pas en tant qu’individus aspirant à une vaine promotion sociale, mais en tant que classe sociale en lutte pour son émancipation.

L’école belge, avec ses réseaux et ses filières, avec ses écoles d’élite et ses écoles poubelle, avec son enseignement professionnel qui enferme le jeune à 14 ans dans une spécialisation étroite, avec son enseignement général qui produit des analphabètes technologiques, avec ses classes primaires de 25 enfants ou plus, avec ses programmes déstructurés et vidés de leur contenu, avec le poids démesuré du monde économique sur les filières qualifiantes ; cet enseignement belge décidément l’exact contraire de ce que devrait être une école démocratique. Qu’il suffise ici de rappeler que notre est, de tous les pays industrialisés, celui où les écarts de compétences en lecture et en mathématique, à l’âge de 15 ans, entre enfants de riches et enfants de pauvres, sont les plus grands. L’inégalité scolaire est plus de deux fois plus élevée chez nous que dans les pays scandinaves.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Quand bien même il en aurait l’intention, comment un ministre de l’Education flamand ou francophone aurait-il le pouvoir de mener une politique éducative ambitieuse, alors que le carcan de la loi de financement de 1989, cadenasse inébranlablement les dépenses d’éducation au niveau de 5% du PIB. Aujourd’hui les étudiants des Hautes Ecoles francophones en font à leur tour l’amère expérience. Nous continuerons de stigmatiser ce formidable déni de démocratie puisqu’on empêche depuis 15 ans les citoyens belges de se prononcer, par la voix de leurs représentants élus, sur le niveau de financement de l’enseignement dans leur pays.

Notre association fêtera l’an prochain son dixième anniversaire. En dix ans, nous avons réalisé un important travail d’analyse et d’information. Avec l’aide de nombreux amis, comme Gérard de Selys ici présent, nous avons été reconnus au niveau international comme des pionniers dans la prise de conscience d’une menace de marchandisation de l’enseignement. Par nos enquêtes, nos articles, nos études, nous avons contribué à ce que la question des inégalités sociales à l’école sorte de l’ombre. Cette action n’est certainement pas étrangère au fait que les déclarations gouvernementales des deux communautés aient été contraintes, enfin !, de reconnaître cette « catastrophe » de l’enseignement en Belgique. Mais malheureusement sans prendre la moindre mesure pour y remédier…
En dix ans, notre association a créé une revue de qualité, mais qui compte trop peu d’abonnés pour être viable ; nous avons développé un site internet ayant reçu 30.000 visites au cours de l’année écoulée, mais dont nous peinons à assurer la mise à jour régulière, faute de bras ; nous avons organisé une demi douzaine de journées d’étude, mais au prix d’un investissement colossal de la part de quelques personnes seulement. Merci Jean-Pierre, Tino, Philippe et tous les autres pour la quantité et la qualité du travail qui ont permis le succès de cette journée-ci. Mais l’Aped a besoin d’autres bras ! Organisez-vous en sections locales, diffusez notre revue, participez à la collecte et à la publication d’informations, mettez en place des groupes de réflexion sur des thèmes précis, sur des disciplines particulières.

Cela vaut la peine de s’organiser, cela vaut la peine de se battre, car nous pouvons progresser.

Au cours des six heures qu’aura duré cette journée, 102.740 enfants auront appris à lire et à écrire dans le monde, 410 nouveaux livres ont été publiés, 15.300.000 livres auront été empruntés dans les seules bibliothèques européennes, les connaissances humaines se sont développées à raison de 100.000 pages A4.

Oui, le monde doit être changé, mais les forces qui le changeront sont déjà en train de se construire. Et l’enseignement a son rôle, modeste mais réel, à jouer dans la préparation de ce monde meilleur. Participons-y, nous aussi.

Je vous remercie.

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.

3 COMMENTS

    • > Pourquoi se battre pour une école démocratique ?
      Bravo!Bravo!et encore Bravo! Ce texe m’a parlé beaucoup. J’arrive tout juste d’un cours des Mouvements Sociaux à l’université de MOncton au Nouveau-Brunswick (CANADA)et c’est en quelque sorte un résumé de je qu’on apprend. Je lis « Pourquoi se battre pour une école démocratique » et voilà, c’est ce que je fais aussi et veut continuer à faire. Mon mémoire de maîtrise porte sur le milieu scolaire. Votre discours vient m’apporter un regain d’énergie car je travaille afin que l’école soit un lieu démocratique. Si vous me le permettez, je vais imprimer ce texte afin de m’en inspirer. Merci! Vive les penseurs…. »Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent: sa lumière vacille toujours. »(Fénelon, Traité de l’éducation des filles (1687). « La vie que l’on ne soumet pas à l’examen ne vaut pas d’être vécu. »(Socrate 470-399 av.J.-C.). Et enfin un dernier concernant l’éducation des enfants « Les enfants ont plus besoin de modèles que de critques. » (Joseph Joubert, pensées, 1842) merci et je partagerai ce merveilleux texte avec mes profs et amis.

  1. > Pourquoi se battre pour une école démocratique ?
    l’année 2006, je l’espère sera sous l’enseigne de l’humilité, et l’honnèté…être les porte-paroles de l’humanité est formidable, n’oublions pas d’écouter les interessés, ne les considérons pas comme des handicapés d’un monde hostile et des inaptent au progrès…
    Cherchons leurs points forts, valorisons leurs acquis, ne les comparons pas avec des, NOS critères de reussite existencielle… demandons leurs leurs souhaits (par exemple pour cette année)…ne minimisons pas leurs réponses sous -prétextes qu’ils ne sont pas en mesure de prendre en reflexion leur destin , leur vie, leurs descendants etc, car assejettis à des besoins primaires donc à une vie sans projet!
    Ne formons pas nos élites à un enseignement centralisé, formons à des besoins opérationnels et en collaboration avec les interessés;
    Quel est le plus important vivre heureux , reculer la date fatidique , ou vivre instruit?

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