Reste-t-il un combat après l’AGCS ?

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La démocratie aurait-elle triomphé des marchés ? À en croire les promesses et les rumeurs, il semble probable que l’enseignement échappe au moins provisoirement aux visées libératrices de l’Organisation Mondiale du Commerce. Les militants altermondialistes qui avaient fait de la lutte contre l’AGCS l’axe central du combat contre la marchandisation de l’école ne pourront que s’en réjouir. « Nous vous avons compris » leur lancent fièrement les ministres de l’Education. Depuis plusieurs mois déjà, ceux-ci ont en effet laissé entendre qu’il était hors de question que l’Europe fasse des concessions en matière de libéralisation des services éducatifs. Alors « tout baigne » ? Pas si sûr. Permettez-moi de jeter quelques réflexions dans cette trop belle mare d’optimisme.

Je me souviens qu’à la veille du sommet de l’OMC à Seattle, en 1999, un quotidien français titrait à peu près ceci : « Claude Allègre : « nous ne voulons pas d’un enseignement marchandisé à l’américaine » ». Le ministre français de l’Education expliquait en effet, dans cette interview, qu’il serait inadmissible de céder aux pressions essentiellement américaines et australiennes visant à étendre le champ d’action de l’OMC dans le domaine scolaire. D’où le titre, somme toute rassurant, de l’article. Mais à la fin, quand le journaliste demandait à Allègre ce qu’il comptait faire pour résister à cette offensive néolibérale, le ministre répondait en substance : nous devons nous préparer à cette compétition en modernisant le système éducatif français et en renforçant notre service Edufrance, chargé de promouvoir l’exportation des services éducatifs français.

Refuser la marchandisation tout en la préparant activement, telle est malheureusement la ligne de conduite de la quasi totalité des responsables politiques européens en matière d’enseignement. Tous claironnent leur « non » à une libéralisation accrue du secteur à l’échelle mondiale et sous l’égide de l’OMC, mais en même temps ils mettent tout en œuvre pour réformer les « vieux » systèmes éducatifs européens afin qu’ils soient prêts à affronter cette concurrence jugée inéluctable. Ceux-là mêmes qui affichent ostensiblement leur refus de voir l’enseignement figurer au menu de l’AGCS soutiennent pourtant de toutes leurs forces la mise en route du processus de Bologne qui crée, à l’échelle européenne, les conditions de l’émergence d’un marché continental de l’enseignement supérieur. Ce sont les mêmes qui appliquent depuis quinze ans, dans leurs pays respectifs, les politiques de dérégulation et de décentralisation des systèmes éducatifs, ces politiques réclamées par la Table Ronde Européennes des Industriels afin de rendre les systèmes d’enseignement plus flexibles et plus adaptables. Ce sont encore les mêmes qui réforment les programmes de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur en vue de les vider de leur substance, les savoirs, et d’y substituer de vagues compétences transversales. Ce sont eux encore qui, par le définancement récurrent, par les réformes de programmes dérégulatrices, par le maintien d’un enseignement de semi-marché au nom de la « liberté de choix » des parents, créent jour après jour les conditions matérielles et structurelle d’une différenciation et d’une hiérarchisation croissantes des filières et des réseaux d’enseignement.

Il importe donc de comprendre que l’offensive libérale sur l’école ne se limite pas à sa privatisation mondialisée. Elle concerne aussi, voire surtout, la masse de ceux qui, selon les termes de l’OCDE, « ne constitueront jamais un marché rentable » et qui continueront donc à fréquenter l’école publique. Ici, « marchandisation » signifie mise en adéquation avec un environnement économique qui réclame de la flexibilité accrue et de la dualisation sociale. Quant aux autres, ceux qui ont la chance de fréquenter l’enseignement supérieur, qu’ils sachent bien ceci : quand les certificats européens de compétences seront en place, quand les petites universités européennes auront été contraintes de fusionner, de se spécialiser et d’engager des partenariats avec le monde de l’entreprise, quand la mobilité des étudiants sera assurée, quand les « formes alternatives de financement » seront opérationnelles, bref, quand cet enseignement supérieur européen sera prêt à engager la compétition mondiale sur le « plus grand marché du XXIè siècle » (dixit Claude Allègre, encore lui), nombre de voix qui s’élèvent aujourd’hui contre l’AGCS se seront tues.

On parie ?

(Article paru dans le n°44 de Salut & fraternité, édité par le Centre d’Action laïque de la province de Liège, janv-mars 2003).

Nico Hirtt est physicien de formation et a fait carrière comme professeur de mathématique et de physique. En 1995, il fut l'un des fondateurs de l'Aped, il a aussi été rédacteur en chef de la revue trimestrielle L'école démocratique. Il est actuellement chargé d'étude pour l'Aped. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur l'école.

9 COMMENTS

  1. > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
    C’est parce que nous sommes convaincu que « le futur » s’oriente vers un fonctionnement « tout libéral » que nous, profs, annimons les grèves actuelles !
    Cette vision débouche forcément à des fonctionnement à plusieurs vitesses !!
    Il faut réagir …

    • > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
      Il est de plus en plus clair que l’espace politique doit et peut être récupéré par les citoyens (la france d’en bas, la belgique d’en bas et tous ces gens que méprisent « allègre »ment nos décideurs qu’ils soient politiques ou économiques). Le communisme totalitaire (au sens sociétal comme au sens économique) a mis 70 ans à montrer sa non viabilité, il est hors de question d’attendre aussi longtemps pour se débarasser de cette autre plaie qu’est le capitalisme …

      Il va nous falloir réinventer une nouvelle société, elle sera mondiale c’est vitale (et je ne peux m’empêcher de rire à l’écoute de tous ces journalistes qui nomment antimondialistes ceux qui ne désirent pas que cette mondialisation soit uniquement financière mais qui prônent une nouvelle redistribution des rôles, des richesses et des savoirs …)

      Les gouvernements (chiens de garde du grand capital) ne réalisent pas encore à quel point l’outil informatique et internet en particulier sonne le glas d’un monde individualiste et inhumain. Ils auront beau tout faire pour désinformer, il est trop tard la machine est lancée …

      Imaginez : une nouvelle loi doit être instaurée à l’échelle de la planète, nul « représentant » du peuple n’est plus nécessaire puisque le vote est virtuel …
      La démocratie de Rousseau est enfin possible, elle qui fleure si bon l’Anarchie (au sens noble du terme pas celle qu’on nous rabache sans arrêt dès que quelque chose ne tourne plus rond dans ce monde idéal pour quelques privilégiés).

      Espérons juste que nous aurons le temps de concevoir ce nouveau monde avant que par pollution, guerre ou catastrophe nucléaire, nos gouvernants dans un dernier accès de folie ne fassent disparaître toute trace d’humanité (juste pour le plaisir de ne pas avoir perdu).

      • > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
        Oui à la démocratie anarchiste (des lois, pas des chefs) mais j’ai du mal à croire qu’internet (et le vote virtuel) puisse être l’expression libre de tout contrôle.

        Récupérer l’espace politique, c’est dans son quartier, sur son bassin d’emploi et c’est du direct!

      • > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
        22 mai 2003
        nous pouvons engager le combat, la machine est effectivement lancée, ça bouge un peu partout et ce qui nous uni, ce sont les mêmes valeurs. Merci à Gwen Ar Breizhou pour son texte qui redonne du courage à ceux qui luttent depuis quelques semaines.
        Agnès, enseignante dans l’Ain.

    • > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
      Ce ne sont malheureusement pas les grèves actuelles, dont les seuls buts visibles sont « des retraites plus grosses » et « non à la décentralisation » qui feront passer un quelconque message hostile au néolibéralisme. J’en suis désolé :o(

      Et il va aussi de notre crédibilité de professeurs de savoir écrire avec moins de 3 fautes en 3 lignes :o(

      • > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
        Mais si bien sûr, ce sont les grèves actuelles. Au fil des manifestations, les slogans s’affinent et le débat s’élargit. Combien de banderoles affichent aujourd’hui les sigles « AGCS », « OMC », « OCDE » ? Des centaines !
        La prise de conscience est en marche. C’est long, il faut briser la gangue d’apathie soigneusement tissée par les médias depuis 20 ans, mais ça avance !
        Courage !

      • > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
        Non seulement, comme le dit ma collègue, les banderoles s’ornent de messages anti-libéraux que les journalistes choisissent -sciemment ou par manque d’info (joli paradoxe!)? – de ne pas montrer… mais en plus, nous envoyons régulièrement des mails explicatifs aux différents organes de presse, dits sérieux, contenants des liens vers les textes officiels des commissions européennes ou ERT. Et nous n’avons aucun écho… Qu’en penser?
        Une prof de français…qui n’aime pas non plus les fautes d’orthographe…

  2. > Reste-t-il un combat après l’AGCS ?
    Oui et même avant si par bonheur les médias se mettaient enfin à parler des vrais questions de société plutôt que du temps qu’il fait sur la côte ou ailleurs.

    Restons tous mobilisé et informons.

    Visitez http://www.reseauvoltaire.net

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