Tirs de barrage sur le redoublement

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L’échec scolaire est de grande ampleur en Communauté Française de Belgique. Ce n’est malheureusement pas un scoop. Et cet échec prend plusieurs formes : redoublement, mais aussi  » décrochages « . Une association de parents accuse le premier d’être responsable des deuxièmes. C’est un peu rapide.

Un rapport de l’OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Economique) publié en septembre dernier le confirme. Avec un taux de décrochage scolaire de 34 %, la Communauté Française se classe avant-dernière en cette matière, juste devant la Grèce . Plus que le classement, c’est évidemment le taux qui inquiète. Pour tout dire, il est catastrophique puisqu’il signifie que sur l’ensemble des élèves actuels de la Communauté, un tiers abandonneront l’école sans avoir obtenu un diplôme de l’enseignement secondaire supérieur ! Ce résultat est corroboré par le fait qu’en Wallonie, 31 % des 25-34 ans ne disposent pas d’un tel diplôme. A qui la faute ? Pour l’Association de Parents Luttant contre l’Echec et l’Abandon Scolaires (APLEAS), il faut d’une part chercher dans le recours quasi systématique au redoublement pour les élèves en difficulté (une certaine  » culture scolaire  » basée sur la sanction plutôt que sur la réflexion) et d’autre part dans le peu de considération pour l’enseignement technique et professionnel.

Trop d’échecs
Reprenons. D’abord le taux élevé de redoublement. Il s’élève en Communauté Française à 16 %. Mais l’APLEAS fait justement remarquer que si on tient compte des réorientations (8 %), on peut considérer qu’un élève sur quatre (24 %) échoue en Communauté Française. Thierry De Cuyper, porte-parole de l’APLEAS, déplore le fait que beaucoup d’enseignants considèrent le redoublement comme une seconde chance donnée à l’élève. N’y a-t-il pas une contradiction ? D’une part, l’APLEAS considère une réorientation comme un échec. D’autre part, elle conteste le principe même du redoublement en tant que seconde chance. Quelle alternative s’offre alors à un conseil de classe qui constate l’insuffisance des compétences ou des connaissances d’un élève en fin d’année ? Le laisser passer dans la classe supérieure et  » advienne que pourra  » ? Le débat sur le redoublement est à mon sens un faux débat. Il se situe en aval de l’échec. C’est aussi le cas de la réorientation. L’échec lui-même est d’une autre nature. Quand un élève termine une année sans connaître ce qu’il était censé apprendre, sans avoir atteint le niveau de compétence souhaité, sans avoir compris l’essence des matières au programme, là est le véritable échec. Croit-on vraiment que cet échec pourrait être gommé en supprimant le redoublement ? Celui-ci est un constat d’échec. Ce n’est pas l’échec lui-même. Et on ne m’enlèvera pas de l’idée qu’il est moins  » définitif  » qu’une réorientation.

Supprimer le redoublement, la solution ?

Olivier Mukuna, dans le Journal du Mardi, semble tirer argument du mauvais résultat de nos élèves – selon l’OCDE – pour conclure à l’inefficacité du redoublement. Il  » ne favorise pas une qualité élevée des diplômés  » écrit-il. Il aurait fallu être naïf pour croire le contraire. Comment le redoublement pourrait-il en soi être source de qualité ? Il est d’ailleurs tout aussi évident que décréter le non redoublement ne peut pas être en tant que tel la panacée. Le journaliste le reconnaît d’ailleurs implicitement puisqu’il cite des exemples de pays qui ont pris pareille décision. S’il y en a, comme la Finlande, où l’enquête OCDE conclut à un très bon niveau des élèves, il y en a d’autres où les résultats sont beaucoup plus mitigés, comme le Danemark ou l’Irlande, voire même franchement mauvais, comme le Portugal. On voit bien que le fond du problème est ailleurs. Un taux d’encadrement élevé permettant de travailler dans des groupes de dimension réduite. Un système de remédiation individualisé. Des enseignants bien formés et remplacés pendant leur formation continuée. Un programme ambitieux et les moyens didactiques ad hoc pour le couvrir. Voilà les facteurs internes de réussite. On l’aura compris, ils nécessitent beaucoup de moyens. Ne serait-il pas utile de se rappeler les douloureuses restrictions des années 80 et 90 ? Peut-être un tel effort de mémoire permettrait-il d’appréhender les causes des échecs plutôt que leur conséquence, le redoublement. Au lieu de se lamenter sur la température marquée par le thermomètre, des parents conscients devraient à mon avis réclamer des moyens pour empêcher la fièvre de monter. Il est possible, et même probable, que le redoublement ne soit pas la meilleure manière de remédier à une carence. Il faudrait alors prévoir des moyens pour permettre à l’élève de la surmonter tout en accrochant le train l’année suivante. C’est sans doute réalisable. Mais là encore, on ne rasera pas gratis.

L’APLEAS estime encore – exemples étrangers à l’appui – que l’absence de redoublement  » a un impact positif indéniable sur le taux d’abandons scolaires « . L’argument fait sourire. Si on n’arrête pas un élève, il va bien sûr continuer. Mais de deux choses l’une. Ou bien il a acquis un bon niveau et il n’aurait de toute façon pas redoublé, ou bien il ne l’a pas acquis et un examen de fin d’études, ou son employeur, se chargera de le lui révéler, sans doute plus brutalement. Encore une fois, le redoublement n’est ni la panacée ni la cause de tous les maux.

Quelle revalorisation du technique et du professionnel ?

En ce qui concerne la revalorisation de l’enseignement technique et professionnel, nous consacrerons prochainement un dossier à cette question. On peut tout de même déjà remarquer que ce ne sont pas les intentions déclarées mais les actes qui permettront de le revaloriser. Et ce n’est certainement pas en y réduisant la formation générale à la portion congrue, comme dans les nouveaux programmes, que l’on risque d’améliorer l’image de l’enseignement de qualification. Je ne peux qu’être d’accord avec l’APLEAS lorsqu’elle déclare qu’  » il vaut mieux favoriser un tronc commun prolongé afin de reporter le choix d’une spécialisation à un âge où l’enfant est capable de faire des choix « . Une telle position revient d’ailleurs à soutenir la revendication de l’Aped en faveur d’une filière unique au moins jusque 16 ans. De nouveau, à condition qu’on lui donne les moyens de sa mission. Par contre, la Commission de l’Education et de la Formation (CEF), dépendant de la Communauté Française, se prononce en faveur de  » l’école orientante « . Alain Bultot, membre du CEF, considère qu’actuellement  » les jeunes sont orientés sur la base de leurs échecs et non en fonction de leur projet de vie professionnelle « . Et il demande de mettre en place des établissements  » qui développent la mise en projet des élèves « . Mais d’où viendront les projets ? Sans une bonne formation générale et pratique, il est vain d’imaginer qu’un jeune fasse un choix de vie sans être téléguidé par la famille. Ce qui revient à dire que les injustices sociales ne peuvent que se perpétuer. Ajoutons que tant la CEF que l’APLEAS semblent ne voir dans l’école qu’un tremplin pour la vie professionnelle. Ainsi, l’association déclare :  » Un enseignement qui néglige la population moyenne et faible des élèves en les forçant à des échecs répétés, inutilement destructeurs, diminue la qualité de notre enseignement et fera perdre à nos entreprises et à notre société des jeunes adultes qui auraient pu devenir des ouvriers qualifiés, des employés dynamiques et enthousiastes, de jeunes indépendants créatifs « . L’Aped estime que si l’enseignement doit permettre à chacun de préparer sa vie professionnelle, il doit aussi et surtout lui permettre de connaître et comprendre le monde dans lequel il vit et lui donner les armes intellectuelles pour le transformer vers plus de justice et moins de guerres. Nous écririons plutôt  » (…) et fera perdre à notre société des jeunes adultes qui auraient pu devenir des militants dynamiques et enthousiastes, mais aussi compétents, efficaces et créatifs « .