« Les parents aiment l’enseignement interculturel »

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Dirk Van den Bossche est instituteur en 1ère année à l’école St Joris située dans un quartier populaire bruxellois et qui pratique « l’ enseignement à méthode ». Il est animateur de l’asbl De Wereldschool qui réalise des projets d’échange avec une école du Sénégal.

Dirk, tu es passé en 1996 d’une methodeschool (aisée) d’Anvers à une petite école populaire du quartier bruxellois des Marolles. Pourquoi ?

A l’école normale, j’ai été mis en contact avec la pédagogie Freinet, etc. J’ai eu envie de travailler dans ce sens. Chaque enfant a droit à ce type d’enseignement. Dans les écoles à vocation expérimentale où j’ai fait mes stages, j’ai vu de bonnes choses. Quand j’y ai donné cours plus tard, nous étions occupés par des projets, des cellules de réflexion, etc. J’étais parti d’une motivation sociétale : donner une chance aux enfants qui ont des problèmes. Je trouvais des enseignants qui partageaient ce point de vue. Cependant, des enfants nous quittaient pour différentes raisons : l’éloignement de l’école, des raisons financières, ça ne correspondait pas à leur culture, etc. Une question me taraudait : à quels enfants cet enseignement est-il destiné ? Ce qui me dérangeait, c’est qu’il s’orientait vers un public étroit, les classes aisées. Les methodescholen sont et restent souvent de petits îlots où un beau modèle est construit. Pendant qu’il y a une école 3 rues plus loin qui en a peut-être plus besoin, mais où il ne peut pas être intégré. L’école se trouvait dans un quartier ouvrier où il y avait beaucoup d’immigrés. Je voulais travailler pour les enfants du quartier. Mais la plupart venaient de Merksem, la périphérie d’Anvers, etc. Les parents avaient installé tout un système de transport. Le matin, chacun son tour allait conduire les enfants.

 

Peux-tu décrire ton école St Joris ?

Notre école primaire est composée de manière très mélangée : des enfants de réfugiés, d’origine marocaine, africaine ou philippine ; des enfants du quartier de prostitution des places Fontainas et Anneessens ; des quartiers très pauvres : la rue de la Caserne, les vieux blocs d’habitations de Bruxelles, le voisinage du Petit Château. D’un autre côté, nous avons des enfants qui viennent de quartiers plus huppés comme le Sablon, la rue Haute, etc ; aussi des enfants Flamands (environ 20 %). Beaucoup de cultures sont représentées, 18 au total. Les situations sociales sont aussi très différentes. Beaucoup d’élèves sont des enfants d’appartements, stressés, avec plein de problèmes sociaux. Nous ne sommes pas une école comme à Schaerbeek ou à Molenbeek où une culture – la turque ou la marocaine – prévaut.

Des enfants Flamands avec des enfants d’autres cultures, ce n’est pas si évident.

Les enfants Flamands viennent entre autres du monde de la musique. Les parents choisissent consciemment cette école parce que nous travaillons par projet. Ainsi, nous avons pris part pendant deux ans à un projet de drapeaux et banderoles (où les artistes travaillaient à l’école avec les enfants, ndlr). Il y a maintenant une suite via la Fondation Menuhin : l’art comme média. Avec notre public, il n’est pas si évident de monter de petits spectacles. Nous essayons par exemple avec de la musique djembé africaine. Ca a beaucoup de succès. Nous travaillons dans des « groupes de vie » avec des projets bien structurés destinés au quartier. Nous sommes attentifs à ne laisser tomber personne. Bruxelles a l’image d’une ville à problèmes d’où on veut partir le plus vite possible. Nous essayons d’en donner une vision positive. Via des projets, on peut avoir un enseignement gai et animé.

Nous sommes obligés de nous adapter aux enfants. Par exemple, les enfants ne peuvent souvent pas suivre en néerlandais (drills). Après une demi heure, ils deviennent nerveux, ils ont des problèmes de comportement. Grâce aux heures supplémentaires que nous recevons (discriminations positives), nous pouvons former des classes plus petites et nous avons plus de possibilités avec les enfants. Maintenant, nous essayons de travailler en équipe et de réfléchir ensemble comment nous pouvons résoudre au mieux les problèmes complexes. Il y a des enfants de 12 ans qui nous arrivent et que nous ne pouvons pas mettre en 5ème, mais en en 2ème. D’un autre côté, nos enfants flamands ont droit à un enseignement de la langue de leur niveau. Pour la langue, nous avons 4 à 5 groupes de niveau en 1ère  et tout autant en 2ème. Pour le reste, nous regroupons les enfants dans un groupe de vie  où ils sont 24 au lieu de maintenir dans des classes séparées où ils sont 12. Certains parents flamands ne sont pas d’accord avec la disparition des petites classes parce qu’ils nous ont choisi juste pour ça.

 

Qu’attendent les parents de l’école ?

Nous sommes dans une situation spécifique comme école néerlandophone à Bruxelles. Il y a beaucoup de concurrence. Il y a des écoles d’élite qui se tournent surtout vers les Flamands. Nous ne sommes pas pour une pure école néerlandophone. Tous les enfants du quartier sont les bienvenus. Nous voulons adapter notre enseignement aux besoins des enfants. Notre public est surtout constitué d’enfants d’immigrés. Les parents marocains trouvent l’enseignement interculturel très judicieux. Ils raisonnent à partir des manques de leur propre expérience. Ils se rapportent à un système d’enseignement classique. Ils veulent que leurs enfants puissent lire, compter et écrire, qu’ils deviennent bilingues pour pouvoir survivre dans le monde difficile de la grande ville et qu’ils puissent gagner leur tartine.

La plupart des parents (immigrés) ont eux-mêmes des difficultés pour trouver du travail. Ils espèrent que leurs enfants ne deviennent pas chômeurs, que nous les préparions bien pour le marché du travail. Nous les mettons alors en contact avec des écoles techniques où ils apprennent un bon métier. D’autres parents veulent que leurs enfants puissent étudier plus loin et qu’ils atteignent l’enseignement supérieur.

Les parents ont parfois eux-mêmes fréquenté des écoles Coraniques où des châtiments corporels étaient encore de mise. Ils viennent d’une culture autoritaire où la règle en vigueur est : se taire et écouter. Ils trouvent souvent que discuter est une perte de temps. Notre méthode d’enseignement est à l’opposé. Dans nos projets, les enfants peuvent beaucoup décider eux-mêmes. Ils apprennent en discutant entre eux, en résolvant leurs problèmes ensemble et en pensant de manière critique. Le fait que les garçons et les filles décident ensemble sur pied d’égalité est aussi heurtant pour leur culture. Nous avons un public marocain très traditionnel, mais d’autres Marocains résistent et entrent en débat avec eux. Ca demande à tout le monde une approche adaptée.

Un autre point de discussion est la suppression du système de points à laquelle nous sommes occupés. Les rapports verbaux sont pour eux plus difficiles. Ils trouvent les points très importants. Nous trouvons que c’est un jugement de valeur qui colle aux enfants et nous voulons nous débarrasser d’un système basé une moyenne. Un 3/10 ne représente pas grand chose. Maintenant, nous ne donnons plus de chiffres que deux fois par an.

 

Est-ce que ton école s’affiche comme une methodeschool ?

Le nom de methodeschool n’est souvent pas nécessaire. Dans notre école, nous formons une jeune équipe qui veut travailler dans une direction expérimentale. Je ne veux pas lui donner le label de methodeschool. Quel est, du point de vue des enfants, le meilleur enseignement ? Ils ont surtout besoin de culture. Tout tourne autour de la langue. Il y a des enfants autonomes et d’autres pas. Nous travaillons souvent avec des enfants qui ont affaire avec deux ou trois langue : l’arabe, le français et le néerlandais à l’école. Il faut bien réfléchir à la façon de faire passer sa matière. Alors on remarque que les méthodes des methodescholen « passent » bien. Elles jouent sur la motivation des enfants. En même temps, nous devons faire attention de mettre en place une structure. Nous recherchons les problèmes auxquels nos enfants sont confrontés. Les problèmes des enfants des grandes villes. Ils entrent en contact avec des enfants de leur classe d’âge qui vivent également les problèmes d’une grande ville. De surcroît, nous abordons des aspects comme les relations Nord-Sud, la coopération au développement, la situation économique, etc. De tels projets leurs parlent.

 

Comment vois-tu l’aboutissement aux socles de compétence à partir de la vision et du travail de ton école ?

Dans l’enseignement, tout tourne autour de la langue. Beaucoup de nos enfants ne connaissent pas bien le néerlandais vu qu’ils parlent plusieurs langues. Ca a des conséquences dans d’autres domaines : géographie, histoire, etc. Les épreuves diocésaines imposent par exemple les mêmes épreuves que pour les enfants flamands. Nos enfants ne peuvent pas atteindre le niveau du programme. C’est possible pour les Flamands et ceux qui sont soutenus à la maison. Pour les autres, la langue est une barrière. Ils ne parlent pas la même langue à la maison et à l’école. Ils n’ont pas de cadre , pas de structure. Comme école néerlandophone, il faut oser l’avouer. Par ailleurs, nous tentons d’en faire des bilingues de manière à ce qu’ils aient plus de chance sur le marché du travail. Un profane constatera : ils ne connaissent pas ceci ni cela. Il ne se rend pas compte que d’autres choses sont importantes. Nos enfants sont confrontés à toutes sortes de choses, entre autres des problèmes sociaux. Ils doivent apprendre dans ce contexte. Nous essayons que l’enseignement soit le plus proche possible de leur vie. Nous contrôlons la langue et le calcul en utilisant de bonnes méthodes pour que les enfants puissent aller plus loin dans le secondaire. Mais un prof qui veut toujours atteindre les normes est constamment frustré. Il voudra aussi donner calcul et langue l’après-midi, ce contre quoi les enfants réagiront.

 

Comment déterminez-vous les thèmes à l’ordre du jour ?

Un projet part des enfants. On sent ce qui vit. Il y a des choses qu’ils apportent et que nous avions anticipé. Par exemple, en 5ème et 6ème, il y a des enfants au comportement agressif à l’école, en rue, etc. Ils se révoltent, trouvent l’enseignement déplaisant, etc. Ils ont déjà été en contact avec la police. Nous recevons des plaintes contre « ces crapules ». Récemment, ils n’avaient rien trouvé de mieux que d’ennuyer les petits (maternelles) en leurs lançant des pétards. Nous avons décidé d’en tirer du positif en mettant sur pied un parlement des enfants et en leur donnant leurs propres responsabilités. Nous avons visité le Parlement, des représentants ont été choisis par classe, notamment des représentants des droits des petits, etc. De cette manière, ils sont réévalués et non « classés » définitivement. L’avantage de tels projets, c’est qu’ils correspondent à la vie quotidienne. Il y avait un problème parce qu’ils jouaient au foot à l’endroit où les petits avaient l’habitude de jouer. Une réaction était : plus de foot. Après, on réfléchit : nos enfants ont un espace de jeu trop petit à la maison. Ils ne peuvent jamais jouer au foot. On doit résoudre ce problème. Les enfants ont tendance à éluder les problèmes. Un message difficile : attaque-toi à tes problèmes. Les cercles de discussion sont un moyen pour aller plus en avant.

 

Comment entrez-vous en contact avec les parents ?

Il faut savoir ce qui se passe autour de l’école. Alors, on est au courant de leur situation. Pour mieux les connaître, on a commencé par visiter des maisons. Mais nous y avons renoncé. Les gens ne s’y prêtaient pas volontiers. Quand on frappait, ils disaient : « Nous avons de la visite ». Les pauvres ne veulent pas montrer leur pauvreté. C’est pourquoi nous ne faisons plus de projet autour de ce thème. Beaucoup de parents ne souhaitent pas, via l’école, être encore une fois confrontés à leur propre situation. Nous connaissons d’ailleurs les histoires via les enfants. Par exemple : « Hier, on s’est battu à la maison ». Alors, il ne faut pas commencer directement avec le calcul.

Il y a des réunions de parents classiques, mais elles n’ont pas beaucoup de succès. C’est pourquoi nous organisons des après-midi de cuisine pour les mères. Après le Ramadan, nous les invitons à venir prendre le thé et des gâteaux. A ces activités, viennent des parents isolés. Nous avons des contacts difficiles avec les pères. C’est pourquoi nous avons mis sur pied un « groupe de pères ». Nous allons chaque trimestre jouer au bowling dans un café marocain.

 

Vous établissez des ponts vers le tiers monde. Comment ?

Nous sommes entrés en contact il y a trois ans avec une petite école (Djokoo) dans une banlieue de Dakar (Sénégal). Les deux écoles primaires sont situées dans une grande ville. Nous découvrons que nous avons affaire à des problèmes similaires : l’inquiétude de la jeunesse, l’environnement, l’intolérance ; et qu’il y a des intérêts communs pour la danse, la musique, etc. En même temps, pour d’autres choses, il y a de grandes différences : la vie de famille, la religion, la vie en rue, … Ce fut le début d’un projet d’échange international. Les enfants des deux écoles plongent dans leur propre culture pour la présenter aux autres. Comprendre sa propre culture est indispensable pour entrer en contact avec les autres cultures. Nous travaillons maintenant ensemble sur le même thème, l’environnement : les 1éres et 2èmes autour des déchets et de la pollution, les 3èmes et 4èmes autour de l’eau, les 5èmes et 6èmes autour des habitations et du milieu. Chaque groupe envoie quatre paquets de matériel par container. L’échange a pris cette année la forme d’une a s b l qui reçoit des subsides pour cela : De Wereldschool ici et Djolof au Sénégal.

Vous voulez aussi associer d’autres écoles à cette initiative ?

Nous dirigeons trois initiatives vers d’autres écoles.

Nous mettons à leur disposition un certain nombre de coffrets pédagogiques. Ils peuvent être facilement empruntés. Ainsi, les enfants font connaissance de manière ludique et active de la vie et de la situation scolaire des enfants de leur âge au Sénégal.

Ensuite, nous sommes en train de réaménager des locaux inoccupés où nous pourrons recevoir des classes. Là, nous commencerons à travailler avec les « classes du monde » de Wereldschool.

Il y a aussi la mise sur pied d’un atelier « Dakar-Bruxelles » où nous voulons présenter les deux villes.  L’atelier « Dakar » apporte un petit bout de Sénégal en images, où les enfants et les enseignants peuvent vivre des valeurs positives à partir d’autres cultures. Ici, apparaît le thème des relations Nord-Sud. L’atelier « Bruxelles » pour les 5èmes et 6èmes présente le quotidien de nos enfants dans les bouillants quartiers d’habitation du centre de Bruxelles. Ici, une promenade de quartier est prévue.

Contact : vzw De Werledschool, Cellebroersstraat 16, 1000 Bruxelles

Tel :02/502.63.36, Fax :02/502.66.14 E-mail : dewereldschool@hotmail.com