Qu’est-ce qu’enseigner veut (encore) dire ?

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Au sujet de l’École, la petite musique néolibérale est toujours la même : pour redevenir attractive, l’École doit s’adapter à un monde qui ne cesse de bouger. Exit les savoirs et savoir-faire au profit de « soft skills ». C’est bien d’une liquidation de l’École qu’il s’agit. Retour donc sur ce qui est mis en cause : le sens de l’enseignement.

Inutile de préciser que le confinement et le déconfinement, où s’est instantanément engouffré le « numérique éducatif », ont dopé la rhétorique du changement, laquelle sert de justification au mot d’ordre quasi-darwinien de l’adaptation. Dès la rentrée, à peine débarqués, les profs de la Belgique francophone étaient exhortés par leur institution à relever les défis d’un « enseignement hybride »[1]. En France, Jean-Michel Blanquer lançait en juin les « États généraux du numérique pour l’éducation ». S’y retrouvait immanquablement toute l’emphase du disruptif : « désynchronisation des temps d’apprentissage et porosité des lieux d’apprentissage »[2]. Toutefois, l’obsession du changement et son accélération high-tech n’ont évidemment pas attendu la crise sanitaire pour se précipiter.

En 2018, Andreas Sleicher, à la tête de la Direction « Education et Compétences » de l’OCDE, affirmait dans L’Écho : « Vous avez des élèves du XXIe siècle, des enseignants et une pédagogie du XXe et une organisation du travail du XIXe. Le monde ne vous récompense plus pour ce que vous savez ; Google sait tout. Le monde vous estime pour ce que vous êtes capables de faire de ce que vous savez. Il s’agit d’être en mesure de mobiliser vos facultés cognitivessociales et émotionnelles pour réaliser quelque chose, ou résoudre un problème de façon collaborative. Voilà ce qui fait un entrepreneur... »[3]

Le refrain de l’incitation au changement dans un monde qui a changé, les enseignants le connaissent depuis 60 ans. Mais aujourd’hui, à l’heure de la globalisation techno-marchande, les zélateurs du bougisme semblent particulièrement autorisés à renvoyer à la figure des enseignants le caractère dépassé, voire attardé, de leur travail. C’est que dans nos sociétés, le temps presse.

La confusion entre savoir — ce avec quoi l’élève doit faire connaissance — et information — une donnée toute faite qui s’impose — est frappante dans la bouche de notre expert. Comme « Google sait tout », l’École devrait fonctionner telle une « organisation apprenante » concentrée sur le traitement de l’information, en la transformant en (ré)action profitable à l’efficacité collective.

L’humilité des enseignants

Le prof « détenteur » et « transmetteur » du Savoir, rendu obsolète par les technologies de la communication : il faudrait en finir avec la bêtise de ce lieu commun. Il y a longtemps — et c’est tant mieux — que le « Maître » est descendu de son estrade.

Même si l’Éducation nouvelle portée par Freinet, Oury, Decroly…, ne s’est jamais instituée comme telle, son esprit a fini par infuser à nos mentalités quelques sérieuses remises en question. Même si l’École ne corrige toujours pas le destin de la reproduction sociale, le corps enseignant se débat, chaque jour, comme il peut, avec ce qu’il se refuse de voir comme une fatalité.

Au milieu du chaos engendré par des réformes à répétition, de plus en plus dominées par l’entreprenariat que nous vendent actuellement McKinsey, Teach For Belgium et Cie, les enseignants ont appris, bon gré mal gré, face à des classes d’élèves démunis sur le plan symbolique, à faire preuve d’humilité.

Les enseignants dignes de ce nom, — et ils sont nombreux, car pour tenir bon, ils n’ont pas d’autre choix —, ne « détiennent » pas Le Savoir : ils témoignent d’un savoir, dans les traces du savoir. (Témoigner, aurait dit Levinas, c’est toujours témoigner de quelque chose qui nous dépasse, l’attestation d’une sorte d’infini.)

Enseigner, c’est témoigner

Témoigner d’un savoir, c’est d’abord faire montre d’un certain sens de la rigueur, de la précision et de la profondeur. C’est, en se tenant dans la trace des œuvres léguées par une humanité qui nous parle toujours et nous invite à nous redresser dans sa direction, manifester de la consistance. Or, dans un monde où toute chose semble devoir circuler à flux tendu, dans un monde de plus en plus liquide, la consistance apparaît singulièrement précieuse.

Le savoir ne tombe pas du ciel ou ne se pêche pas à l’égal des informations, il passe par des enseignants qui en témoignent à leur manière, c’est-à-dire l’incarnent par leur présence. Or la présence qui se fait sous l’autorité d’un savoir ou d’un savoir-faire sera toujours infiniment plus marquante que l’assistance d’un écran ou d’une vidéo.

Témoigner d’un savoir, c’est par ailleurs témoigner d’une inquiétude. Tout savoir est en effet la production d’une humanité inquiète. Aussi, faire connaissance avec un savoir suppose que l’on comprenne de quelle inquiétude, de quelle question il est le fruit.

Autrement dit, pour se faire entendre, les enseignants rattachent leur savoir à des questionnements que les élèves ont eux-mêmes à parcourir, du moins en partie, à leur manière, afin de ressaisir la pertinence de l’œuvre travaillée. Témoigner d’un savoir, c’est ainsi le faire apparaître comme une réponse à laquelle l’élève prend part. Rien ici de magique ou de mécanique : l’ouvrage qui n’est pas garanti, puisque l’élève peut se perdre en chemin, est remis bien des fois sur le métier. Un métier composé davantage de trucs et astuces que de méthode. Un métier qui ressortit plus à l’art qu’à la science (n’en déplaise aux experts des « sciences de l’éducation » dominées par le neuro-cognitivisme).

Prendre du recul pour mieux (sa)voir

Mais, au terme de l’apprentissage, que reste-t-il du savoir assimilé en connaissance ? Un regard (celui de l’élève) élargi. Un regard habité désormais par les traces d’autres points de vue (rencontrés grâce aux enseignants). Des points de vue que l’élève est susceptible d’adopter et qui, du fait de leur hauteur, produisent un repérage. Un repérage du monde : au milieu du tohu bohu social, dans les traces du savoir ou du savoir-faire, des directions se profilent par où une conscience s’est éveillée.

C’est dire encore que l’École ne peut pas fonctionner telle une forteresse repliée sur des savoirs prétendument intemporels et assiégée par une modernité préjugée vulgaire. Les savoirs sont vivants parce qu’ils font signe en direction de notre monde.

Mais s’ouvrir plus largement au monde suppose du recul, une mise entre parenthèse. Une suspension (toujours partielle) du bruit et de la fureur de tout ce qui paraît aller de soi. L’École se doit ainsi d’être a minima déphasée par rapport aux réalités quotidiennes. C’est en effet dans la rupture que naissent les consciences.

L’obscénité néolibérale

Or l’entreprise néolibérale, l’OCDE et ses acolytes, récuse toute dissidence. Sous couvert de combattre le décrochage scolaire et les iniquités sur le plan de l’offre des compétences, il s’agit de liquider l’École en la connectant définitivement à la cadence infernale du globe. « Il est maintenant clair, peut-on lire dans un rapport de l’OCDE de 2002, que le niveau d’éducation est non seulement essentiel au bien-être économique des individus, mais aussi à celui des nations. L’accès à l’éducation allié à la réussite scolaire est un facteur-clef de l’accumulation de capital humain et de la croissance économique. » [4]

Enseigner voudrait dès lors dire, aujourd’hui et plus que jamais, tenter d’éveiller quelque conscience, au contact d’éminentes réalisations, afin que nos élèves ne périssent pas entièrement dans la marche somnambulique du monde. Œuvre d’autant plus nécessaire qu’elle est gravement menacée.

  1. Cf. Circulaire 7698 de la Fédération Wallonie Bruxelles du 21 août 2020, « Enseignement hybride : module de formation en ligne », Disponible sur : http://enseignement.be/upload/circulaires/000000000003/FWB%20-%20Circulaire%207698%20(7953_20200821_104241).pdf
  2. Cf. https://www.education.gouv.fr/les-etats-generaux-du-numerique-pour-l-education-304117
  3. Cf. « L’enseignement belge fonctionne encore comme une usine », in L’Écho.be, 15 juin 2018, Disponible sur : https://www.lecho.be/opinions/general/l-enseignement-belge-fonctionne-encore-comme-une-usine/10022608.html
  4. Cf. Institut statistique de l’UNESCO et OCDE, « Le financement de l’éducation – Investissements et rendements, Analyse des indicateurs dans le monde, Résumé », Édition 2002, p. 5.

 

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