Le rêve : une plateforme libre accès, gratuite, dont les enseignants seraient concepteurs…

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Les enseignants et les élèves, confrontés à la nécessité de continuité pédagogique, ont fait l’expérience des limites des espaces de travail numérique publics (trop austères, inégaux, vite débordés…) Les progressistes refusent de faire le jeu des entreprises multinationales du secteur ou des start-up de l’EdTech. A raison. La proposition syndicale la plus cohérente, c’est de tout mettre à plat et de se donner le temps et les moyens budgétaires pour construire une bonne plateforme publique et gratuite, accessible à tous. En complément du travail en groupe-classe, dont les circonstances rappellent avec force l’absolue nécessité. Eclairage d’une militante qui a franchi le pas du numérique dans son enseignement[1].

D’abord, il me faut confesser que depuis quelques années, je suis devenue accro à l’usage du numérique dans mon enseignement.

D’aucuns diront que j’ai dû céder au chant des sirènes du numérique… j’avoue…mea culpa. Beaucoup de questionnement chez moi en ces temps difficiles…. Aurais-je viré ma cuti politique ? Aujourd’hui, défendre le numérique dans certains lieux et groupes reviendrait à dire qu’on vote MR; pour moi, c’est dur à entendre.

Je suis convaincue que l’usage du numérique et la question politique sont des sujets à la fois liés et distincts. Je vous partage donc les faits témoignant de ma seule et humble expérience.

Dans ma Haute Ecole (HE), l’usage de la plateforme Moodle a été initié l’année dernière. Très peu de profs de ma section l’utilisaient avant le confinement. Mais ceux qui le souhaitaient ont pu bénéficier de formations continuées (gratuites, en interne ou pas), avec accompagnement (en ligne ou en présentiel).

La plateforme utilisée permet d’avoir centralisé toutes les données des étudiants. Ils possèdent également (et doivent utiliser) une adresse mail institutionnelle.

Depuis le début de l’année, j’organise mes cours avec une collègue sur cette plateforme.

Les raisons qui m’y ont poussée ? Répondre aux demandes de mes étudiants concernant les supports de cours: qu’ils soient plus « actuels » (utilisation d’extraits vidéos, diaporama commentés, possibilités de portefeuilles de ressources collaboratifs…), que ces supports soient plus accessibles (il n’y a plus de « feuilles qui se perdent », on n’oublie plus son cours, on peut le « lire » où on veut…) Je précise que lorsque l’étudiant souhaite recevoir des fichiers en version papier, il les reçoit gratuitement de la part de l’école). Le numérique me permet également de proposer des tests formatifs avec feed-back immédiat. Ces tests sont appréciés par les étudiants car ils leur permettent d’évaluer leurs progrès. Les séances en présentiel permettent de répondre à des questions, de faire des travaux pratiques, de voir les étudiants en accompagnement individuel.

Tous ces changements n’ont pas été improvisés. Ils m’ont demandé énormément de travail de préparation. Un an de formation en cours du soir à l’ULiège pour mieux maitriser l’aspect techno-péda et des heures d’essais sur la plateforme.

Des enquêtes auprès de mes étudiants ont mis en lumière que l’usage du numérique avait été apprécié concernant les supports et les tests formatifs, mais que certains outils numériques comme le chat ou les forums, ils n’aiment pas (ce qui est d’ailleurs confirmé par la littérature de recherche sur le sujet). J’ai peu de décrochage scolaire. J’ai moins d’abandons et d’absentéisme (taux de participation proche de 90%) et un taux de réussite légèrement supérieur à la moyenne en HE.

Le confinement n’a pas vraiment bouleversé le travail de conception et d’organisation de mes cours. Le taux de participation est d’ailleurs de 100%. Pour les évaluations, j’ai 2 abandons sur 30 pour la première classe qui a remis son travail (je confirmerai pour les 50 autres durant les examens).

La fracture numérique dénoncée par beaucoup ne se trouve pas chez mes étudiants dans l’accès aux outils ou au matériel. Les étudiants ont tous dû faire l’acquisition d’un ordinateur et ce bien avant le confinement. Des aides existent à la HE via le service social. Les difficultés à travailler chez soi sont déjà présentes avant le confinement (étudiants déjà parents, étudiants jobistes, au CPAS…) C’est plus « visible », mais qui n’était pas déjà au courant de ces situations catastrophiques ?… On les dénonce chaque année!

La fracture numérique existe par contre entre les étudiants qui maîtrisent les outils, qui y ont par le passé déjà eu accès et y ont été formés…. et les autres, à qui on NE l’a PAS enseigné. Une grande part de mes étudiants n’ont jamais effectué de recherches internet, n’ont pas de compétence en littératie médiatique, ne savent pas utiliser un logiciel de traitement de texte, ou télécharger un document dans un autre format… Leurs compétences numériques ont été acquises « sur le tas », par l’expérience d’ados, sur les réseaux sociaux, et sont par conséquent inutiles dans le cadre de leur formation… Il y a peu de chances en effet que je leur demande de me faire une vidéo « tik-tok » (pour ceux qui connaissent). Le recours anarchique au numérique de ces dernières semaines ne fait que mettre en lumière ces inégalités.

La fracture dénoncée, toujours la même se retrouve également chez mes collègues, qui ont jugé avant confinement le numérique comme étant au mieux inutile, ou dans le pire des cas dangereux. Ces mêmes collègues, qui aujourd’hui envoient par mail des consignes aux étudiants, sans aucune autre forme d’accompagnement, et évaluent le travail demandé sans l’avoir enseigné…

Cette fracture dénoncée, je la retrouve aussi chez d’autres collègues… qui exigent des étudiants des compétences numériques exacerbées qu’eux-mêmes ne maitrisent pas (demander de réaliser des vidéos, réaliser un travail de groupe à distance, faire des examens avec tests en ligne mais caméra allumée, logiciel anti-triche…) Bref, tout ce que je trouve inutile voire dangereux dans le numérique (utilisation du numérique sans revoir ses méthodes ou sa posture pédagogiques).

Pour conclure

 

Je prône un usage du numérique s’il apporte un plus à mon enseignement, s’il me permet de mieux accompagner les étudiants, si personne n’est laissé de côté à cause de problèmes de matériel.

Le recours au numérique est possible si les enseignants sont formés en pédagogie liée au numérique… deux matières peu attractives à priori, mais essentielles. Les outils numériques ne remplaceront jamais l’enseignant et les liens qui se tissent entre lui et ses étudiants. Utiliser le numérique peut impliquer de descendre de son « estrade ».

Je souhaiterais continuer à recevoir des formations pour mieux choisir mes outils (open source, libres…), tel l’artisan; je veux « posséder » mon outil de travail, et éviter que l’on m’impose tel ou tel outil.

Je pense qu’une coordination numérique est plus que nécessaire dans ma HE, de manière à réguler les travaux demandés… Car oui, l’usage est chronophage!

Je suis convaincue qu’il faut faire cette transition numérique en équipe d’enseignants, pour s’entraider. Le numérique peut être solidaire… si si, je vous jure!

Ne pas enseigner l’éducation par les médias et aux médias est aujourd’hui une discrimination aussi forte que si on n’enseignait plus la compréhension à la lecture. Ce sont des compétences transversales qui doivent être développées par tous les enseignants, auprès de tous les élèves quelles que soient leurs filières.

  1. Isabelle est maître-assistante en pédagogie et méthodologie, section préscolaire, dans le département pédagogique d’une Haute Ecole.

 

1 COMMENT

  1. EXTRAIT : »que si on n’enseignait plus la compréhension à la lecture ».MAIS on n’enseigne pas la compréhension en lecture et la majorité des élèves qui sont diplômés du CESS sont quasi-illettrés! Tous les profs d’université le déplorent.Le numérique ne consiste qu’en des actes techniques ne demandant aucune compréhension.Il suffit de lire un mode d’emploi!

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