Confinement : quand la novlangue de l’enseignement s’enrichit

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Les mots ne sont pas que des « mots ». Ils ont un pouvoir. Mieux, ils peuvent agir au nom d’un pouvoir. Il sera question ici du langage des marchés qui ont investi l’École en la saccageant. En particulier des éléments de langage à l’œuvre lors du confinement. Mais voyons d’abord ce qu’il faut entendre par « novlangue ».

« … dans la mesure où la pensée dépend des mots. »
George ORWELL, 1984

Au moulin capitaliste, tout fait farine, automatiquement. A fortiori lors d’une crise. C’est l’occasion pour le système d’ajuster les instruments d’adaptation, de les renforcer, de telle sorte qu’ils paraissent davantage incontournables sur les marchés. Or, en matière de renforcement des comportements, le langage joue un rôle capital.

C’est l’institution qui parle (à notre place)

La modernité nous a habitués à considérer les mots comme des sortes d’étiquettes que nous apposons sur les choses pour les désigner. Tout se passe comme si le monde dit « réel » était extérieur à nous et que nous disposions mentalement d’une réserve de signes conventionnels (les mots) pour nous le représenter, à haute voix ou pas.

C’est une illusion. Habituellement, nous ne choisissons pas nos mots. Ceux-ci nous viennent à l’esprit parce que telle ou telle situation les a déclenchés. Bien entendu, nous devons mettre en forme le surgissement des mots, en les agençant dans des phrases, mais la pensée qui les construit ne peut se concentrer elle-même qu’avec d’autres mots.

Communiquer en ce sens, c’est prononcer des mots qui se détachent d’une masse de mots, c’est-à-dire d’une langue instituée, une langue qui nous dépasse et à laquelle nous sommes assujettis. Une langue où se love un imaginaire donné et dominant. Les mots agissent à travers nous parce qu’ils sont porteurs d’un imaginaire (leur connotation) dont nous n’avons pas vraiment conscience, mais qui fixe notre pensée avec ses mots à lui. Les mots qui fonctionnent comme des signaux activés par d’autres mots, « pensent » à notre place.

Le capitalisme linguistique

Ainsi, notre époque caractérisée par l’imaginaire capitaliste — que condense l’entreprise mécanisée obnubilée par la logique du coût-profit —, nous laisse-t-il croire que nous pouvons user des mots comme s’il s’agissait d’outils. Il nous laisse croire que nous pouvons contrôler les échanges avec nous-mêmes et les autres, nous rendre maîtres de la communication en vue d’une meilleure efficacité. D’où la prolifération des usages du terme « outil » en tous les domaines. Chaque domaine renvoie à une « boîte à outils » destinée à en exploiter les ressources. Jusqu’à l’individu lui-même assigné à exploiter ses « propres » ressources. Les ressources du « capital humain ».

La langue est devenue une affaire de « compétences langagières », qu’il s’agit d’investir eu égard à leur rentabilité, c’est-à-dire leur capacité à pénétrer et articuler tel ou tel secteur d’activités, en autorisant le locuteur à se distinguer, à la faveur d’une performance linguistique. Par leur cadence, les performances linguistiques procèdent à une régulation de la langue : tel mot, telle tournure ou telle langue seront valorisés ou non, en fonction d’une connotation d’efficience qui gagne tous les terrains.[1]

Ainsi, sur l’avis d’un « Risk Assessment Group », un « Risk Management Group » décidera des mesures à prendre pour protéger la santé publique.

Le capitalisme linguistique culmine alors avec Google et sa capitalisation boursière des mots. Le géant — qui régule notre langage puisque nous l’utilisons tous —, en allouant de la publicité aux mots-clés, procède, en continu, au vertigineux calcul de leur mise aux enchères.[2] Le marché est à son comble. Tout se passe comme si le discours capitaliste, cet ogre de l’assimilation, se dévorait lui-même dans la spéculation.

Lorsque la langue atteint un tel degré d’asservissement à un imaginaire donné, lorsque la langue s’épuise à devenir un instrument de domination, nous pouvons parler de novlangue, en l’occurrence, de novlangue managériale. Par l’alchimie de la novlangue déjà, le « capitalisme » (qui connotait par trop la « lutte des classes ») se changea en « développement » ou « croissance ».

L’École : vastes débouchés en vue

Il est absolument désolant d’assister, depuis 30 ans au moins, à la destruction méthodique de l’École par la novlangue managériale.

Que la novlangue s’attaque à l’École n’est pourtant pas fortuit. Malgré la multiplicité des formes qu’elle peut prendre, l’École demeure en principe la parenthèse d’un « temps libre » (skholè en grec) où se suspendent une série de choses, à commencer par le temps qui presse. Or cet éveil scolaire à un temps relativement libéré du monde, celui de la productivité, devait apparaître tout bonnement incompréhensible pour la logique des marchés. Ceux-ci, du coup, ne devaient pas manquer d’y voir l’opportunité d’étonnants débouchés. Il était temps pour la skholè de se mettre à l’école de la rationalisation.

« Continuité pédagogique » et « présentiel »

Il serait trop long ici de rendre compte du lexique et des manœuvres de la novlangue de l’éducation. Bornons-nous aux éléments de langage qui, lors de cette crise sanitaire, se sont imposés soudainement par un usage massif et spontané, alors même que les écoles se fermaient. Nous voulons parler des expressions « continuité pédagogique » et cours « en présentiel ».

La « continuité pédagogique » dit exactement l’inverse de la réalité qu’elle désigne. Le temps du confinement est celui de la rupture entre les élèves et leurs enseignants. Les prothèses numériques savent tout au plus pallier l’éloignement. Aussi sophistiquée soit-elle, l’interactivité vendue ne peut apparaître, à la surface des écrans, que comme l’imitation dévitalisée d’une situation pédagogique réellement vécue.

Le mot « présentiel » est également pervers. Il signifie que la présence (en chair et en os) des élèves, en face de leur enseignant, ne serait qu’une modalité parmi d’autres modalités possibles de la forme scolaire. C’est une illusion. Pour être présent à soi-même et communiquer ainsi toute l’attention nécessaire à sa classe, l’enseignant doit être présent à ses élèves. Rien ne se substitue à la complexité et à l’exigence d’un contact incarné. La présence est une condition et non une modalité.

Autrement dit, lorsque la situation nous incite à employer ces termes tout naturellement, nous nous comportons, sans le savoir, comme les entremetteurs d’un projet bien entamé, celui de la « société apprenante »[3].

Dans la « société apprenante » de demain, la parenthèse scolaire a disparu, emportée par le flux de la formation continue. Agencé à des prothèses numériques, chacun est « acteur » de son « parcours d’apprentissage ». En d’autres termes, la majorité s’endette indéfiniment sur les marchés de l’éducation, dont les innovations ne cessent de mettre en retard leurs clients.

Pour une poétique de l’éducation

Il arrive que le langage ne soit pas l’expression servile d’un imaginaire dominant. C’est le moment poétique. Impossible à analyser ici.

Disons simplement que la poésie renvoie le langage à sa fonction essentielle, c’est-à-dire inhabituelle. Le langage poétique a la grâce d’une conversion. En lui, à travers des mots dont le sens est d’appeler les choses (comme on appelle quelqu’un), l’étrangeté du monde est accueillie et recueillie. Le langage poétique est accueil et recueil. Par lui, l’étrangeté du monde n’a pas la brutalité de la barbarie. La poésie rend le monde habitable. À l’instar de Robinson se renouvelant, au contact d’une vie sauvage qu’il appelle « Vendredi ».

C’est dire qu’au-delà de ces poèmes que les élèves travaillent encore, il n’y a pas d’École sans une poétique de l’École. Une poétique où, précisément, l’étrangeté du monde, des mondes, se suspend au fil d’un questionnement qui cherchera, comme il peut, les mots ou les expressions justes. Tandis que la novlangue managériale, infestant désormais l’École de ses outils, nous ajuste, toujours mieux, à la barbarie d’un capitalisme qui rend le monde littéralement inhabitable. Nous laissant, ainsi, sans voix…

  1. . Cf . Nicolas MATYJASIK, « Retrouver le langage de l’humanité, du commun », in Libération, 11 février 2020.
  2. Cf. Frédéric KAPLAN, « Quand les mots valent de l’or », in Le Monde Diplomatique, Novembre 2011.
  3. Cf. Christophe CAILLEAUX et Amélie HART-HUTASSE, « François Taddei, héraut (plus) très discret de la ‘‘société apprenante’’, in Zilsel.hypothèses.org, 22 septembre 2018, Disponible sur : https://zilsel.hypotheses.org/3339 

 

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