Coup de gueule sur les examens de Noël

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Aujourd’hui, et depuis quelques années déjà, je suis prof. Vous savez, cette espèce en voie de déconsidération, de disparition même. Cette espèce qui occupe un poste nébuleux entre l’occupationnel et l’ascension de l’Everest. Ce genre d’humains qui doivent faire le grand écart entre la réalité du terrain, les recommandations des politiques, des directions, des collègues, des parents et des élèves. Le tout, en étant largement taxés de fainéant, avec un salaire basique, une pension en péril, la potentialité d’être encore devant des ados à 67 ans, …mais on ne va pas revenir sur ces points, ça me fatigue, c’est du bon sens, la base de la base.

Bref. Je termine, à l’instant, de corriger mes examens de décembre. Je ne vais pas m’attarder sur une prétendue utilité des examens, ni tenter de vous convaincre de l’effet négatif des points sur l’élève. Je ne vais pas non plus rappeler que rien n’oblige une école à donner une cote à un élève, ni même m’étaler sur le fait que je n’ai pas demandé à faire un examen et que, parfois, on ne vous laisse pas le choix.

Je vous invite à découvrir à ce sujet le texte de Charles Pépinster : http://www.gben.be/spip.php?article153

Mais plantons le décor.

Namur, classe de professionnelle, section mécanique garage. Huit ados sont présents à l’examen. (Dois-je préciser qu’il en manque ? …) Le travail du jour tourne autour de l’argumentation. Je répète : l’argumentation. Peut-être dois-je préciser que certains d’entre eux n’ont pas obtenu le CEB (vous savez ce magnifique examen construit hors terrain qui vise à uniformiser nos enfants?), d’autres ont déjà 19 ans (je vous laisse compter le nombre de redoublements… efficace n’est-ce pas?), d’autres encore viennent des classes DASPA (jeunes mineurs qui fuient les bombent qui tombent un peu partout dans le monde ainsi que les balles que tirent des armes fabriquées chez nous… C’est beau la paix…) Je relis 4 fois l’examen que je viens de distribuer, je rappelle l’importance de faire un schéma avant l’argumentation pour organiser sa pensée, l’importance de ces petits mots magiques qui montrent que la pensée progresse et qui structurent le texte. Je redis l’importance des paragraphes, je refais en vitesse une argumentation orale autour du dernier Star-Wars… Je ne peux clairement pas faire plus. Ils ont 2 h. Certains finissent en 35 minutes.

Et me voici, chez moi, un café à la main, un bic vert dans l’autre (je n’aime pas le rouge, c’est super agressif) Sans surprise, les corrections sont terrifiantes. Ce n’est pas que les textes sont mauvais, non, c’est pire que ça. Je n’ai servi absolument à rien. Je me sens envahie par un sentiment d’inutilité aiguë. J’avais pourtant tout fait comme « il fallait ». J’avais utilisé LE MANUEL… Ce livret, construit par des professionnels qui sont certainement pleins de bonne volonté. J’avais donc vu, avec mes ados en mécanique garage, l’argumentation à travers des textes « je suis fan de… » Fan de Eddy Merckx, fan de Marilyn Monroe, fan de Vénus Williams, Jimmy Hendrix, … Magnifique. Ce manuel dernière génération semble bien connaître son public cible. Il est évident qu’ils connaissent tous Eddy Merckx et que toute biographie apportée par le professeur était inutile. Vous avez perçu le ton ironique ? Je ne vais pas dire que c’est une perte de temps, mais je suis certaine qu’en basant l’argumentation autour de personnalités qu’ils connaissent et aiment, le message serait mieux passé. Non ?

Je dresse donc, en ce 19 décembre, un bilan toujours plus alarmant :
1) les outils que l’on me recommande d’utiliser ne s’adressent absolument pas à mes élèves.
2) la majorité n’a pas le niveau de primaire en français et mon programme me demande de réaliser avec eux des travaux absolument hors de portée (3 réussites à mon examen, et, pourtant, je suis pas une prof qui aime « péter » ses élèves)
Et le voilà, le grand écart dont je parlais. Ce sentiment d’inutilité qui se situe entre cette horrible impression d’être là pour les occuper avant le chômage et celle de devoir faire, avec eux, de la haute voltige alors qu’ils ont encore le petites roues sur leur vélo.

J’ai la triste impression d’être là pour leur montrer une autre image de l’adulte. Un regard bienveillant, avec une potentialité d’espérance. Mon boulot de prof, ce pourquoi j’ai étudié, ce pourquoi j’ai prêté serment ? Ça ne compte pas. Ça ne me sert à rien. Je ne peux rien à mon petit niveau.

Je ne peux rien parce que c’est chacun sa merde, chacun sa classe et son petit horaire.

Je ne peux rien parce je ne sais pas où je serai l’année prochaine. Que mes élèves que j’aime, je ne vais sans doute pas les suivre.

Je ne peux rien parce que l’école est une usine, parce que tout est cloisonné parce que je ne sais pas d’où ils viennent, où ils vont. Je ne connais même pas tous les profs qu’ils ont.

Je ne peux rien parce que je n’ai aucune aide, il n’y a aucune remédiation, aucun suivi, aucune volonté de les sortir de ce trou.

Je ne peux rien tant que nos ministres auront comme préoccupation principale d’inscrire leur nom au bas d’une petite réforme. Histoire de laisser leur trace, sans réelle motivation de changer les choses.

Parce que cela doit changer. On va droit dans le mur. Et on y va vite.

Parce que notre enseignement, en Belgique francophone, est dans le top 3 des enseignements les plus inégalitaires en Europe.

Parce que nous avons les moyens financiers, bien plus que dans d’autres pays de l’Union.

Parce que le prof en général ne fait pas le même boulot que celui dans le technique, le professionnel ou le spécial. Et qu’un enfant ne vaut pas plus qu’un autre.

Il n’y a aucune raison valable pour que certains soient mieux encadrés que d’autres. Aucune raison.

Il serait temps d’oser ouvrir les yeux sur ce vieux dinosaure institutionnel agonisant.

L’enseignement est mort ! Vive l’enseignement !

Nous sommes nombreux à vouloir réenchanter nos classes. N’est-il pas temps de nous unir ?

Parce que, mon constat de ce matin, je suis certaine de ne pas être la seule à le faire.