McKinsey phagocyte le Pacte pour un enseignement d’excellence

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Avec l’aide de McKinsey, le Groupe Central travaille à la priorisation et à la budgétisation des objectifs. Une belle opportunité pour le bureau de consultance  de mettre un pied « privé » dans l’enseignement public et d’orienter le pacte.

Même si aucune mesure n’est encore arrêtée, la lecture de cet avis n°2 nous donne une vision assez claire de l’orientation donnée au Pacte. En effet, comme nous avions déjà pu le déplorer1, la vision progressiste dégagée lors de la phase 1 semble assez nettement supplantée par une vision utilitariste de l’école appuyée, en grande partie, par McKinsey.

McKinsey initiateur du Pacte

Ce bureau de consultance, selon une enquête du Vif/L’Express, serait même à la source de la création du Pacte. Ainsi, Étienne Denoël, patron de la branche belge de McKinsey et ami de Joëlle Milquet, œuvrerait depuis de nombreuses années pour « mettre un pied – privé – sur le terrain de l’enseignement et remporter les marchés attachés à la production du Pacte2. » La journaliste affirme également que, le 31 juillet 2014, neuf jours seulement après sa nomination, la nouvelle ministre de l’Enseignement a été reçue par le patron de McKinsey qui lui a présenté une note de 8 pages consacrée à l’élaboration d’un pacte pour l’enseignement obligatoire en FWB.

Ce document, consulté par la journaliste, détaille le processus du pacte dans lequel McKinsey se propose même de se « charger d’animer les travaux, de structurer les plans de travail, de conduire certaines analyses critiques, de préparer les décisions pour le gouvernement et de synthétiser les recommandations »3.

En outre, le Pacte ne figurait pas dans la première version de la Déclaration de Politique Communautaire rédigée par les 6 représentants du PS et du CDH. Il apparaît toutefois, à la demande de Joëlle Milquet, dans la version finale de la DPC. McKinsey aurait-il joué à merveille son rôle de lobbyiste ?

Ajoutons également que, « en septembre 2014, une douzaine de collaborateurs du cabinet de l’Enseignement le quittent en désaccord avec la vision que la ministre a du Pacte et de la collaboration avec McKinsey »4. Une preuve de plus de l’influence prépondérante d’Étienne Denoël ?

Des prix défiants toute concurrence

Début 2015, lors de la phase 1 du Pacte, une procédure de marché public a été lancée pour la réalisation d’un rapport contribuant au diagnostic du système scolaire en FWB. Sans grande surprise, c’est McKinsey qui a remporté le marché. Le cabinet a effectivement évincé ses rivaux en cassant les prix. Ainsi, alors que ses concurrents rendaient des offres s’étalant de 58000 à 78000 euros, McKinsey réclamait 38000 euros HTV. Ce prix ne couvrant pas le coût réel de l’analyse, le cabinet de consultance a offert gracieusement ses services au Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Comment celui-ci aurait-il pu refuser une offre si généreuse et si désintéressée ?

Omniprésence tout au long du Pacte

La participation de McKinsey ne se limite pas à cette première phase du Pacte. En effet, le cabinet de consultance contribue aussi au processus de suivi des 12 groupes de travail et, à ce titre, était présent à Spa début mars 2016 lors du rapport de leurs représentants. Ce même rapport est à la source de l’avis n°2 paru en mai 2016 et approuvé par le Gouvernement en juin dernier.

À présent, le bureau de consultance joue un rôle prépondérant dans la phase 3 du Pacte puisque qu’il est chargé d’analyser l’impact des initiatives proposées par les groupes de travail et d’établir un rapport relatif au cadrage budgétaire des mesures retenues.

Lorsque l’on sait que McKinsey, lors d’études précédentes5, avaient déjà relevé les mesures à prendre pour permettre à notre système scolaire de s’améliorer, nous ne serons pas surpris de constater que les objectifs retenus par le Pacte concernent essentiellement la gouvernance du système et non la réforme de structures ou le refinancement de l’école.

En d’autres termes, comme les experts de McKinsey l’ont déjà souligné : notre école est suffisamment subsidiée et il faut faire mieux avec les mêmes moyens. Pas question de toucher aux structures, pas question d’allouer des moyens supplémentaires à l’enseignement, mais réformons en profondeur les rapports entre les différents acteurs de l’école pour que celle-ci soit efficiente !

Une participation qui a un coût !

Si le rapport de diagnostic établi par McKinsey, lors de la première phase, avait fait l’objet d’une procédure de marché public, il en va tout autrement pour les travaux suivants. Ces derniers sont effectivement « offerts » intégralement par McKinsey ! Quelle belle aubaine quand on sait que les services gratuits échappent à la réglementation sur les marchés publics, octroyant par la même occasion le monopole au bureau de consultance !

McKinsey serait-il donc devenu philanthrope ? Non, pas vraiment. En réalité, Étienne Denoël finance principalement ses travaux via des mécénats privés et pas n’importe lesquels. Les généreux donateurs sont: le fonds Inbev-Baillet Latour et la fondation Libeert qui, comme le soulignait CGé, « appartiennent à des familles et sociétés parmi les plus riches de Belgique dont les noms sont cités dans les Luxleaks, Swissleaks et Panamaleaks ». « Ces gens, ajoute CGé, éludent l’impôt et […] offrent des fonds qui leur servent, in fine, à se payer eux-mêmes pour intervenir dans les processus de décision politiques ».6

Un réseau au service de l’entreprise

En ces temps de restriction budgétaire, on peut aisément comprendre que le Gouvernement de la FWB soit fortement intéressé par le travail « bénévole » de McKinsey. Mais cet intérêt n’est pas uniquement financier. En effet, les thèses avancées par le bureau privé trouvent écho auprès des politiques. Ainsi, comme un professeur d’université le soulignait dans le Vif/l’Express7, « pour le PS, dont la gestion est très pragmatique, travailler avec McKinsey n’est pas contre nature. Le PS croit vraiment que son aide va permettre de réguler un système peu ou pas géré ». Un de ses confrères ajoute « Les décideurs politiques étant déjà empreints de cette idéologie d’évaluation et de leadership, McKinsey ne doit même pas les convaincre ».

Ajoutons qu’Étienne Denoël que certains disent passionné par les questions d’enseignement se trouvent au centre d’un réseau d’associations et de fondations prônant le rapprochement école-entreprise pour former les travailleurs, et non les citoyens, de demain.

Ainsi, les fondations Baillet Latour et Libeert, qui financent avec McKinsey le processus du Pacte, sont également partenaires de la « Fondation pour l’enseignement » qui a pour but de « faciliter le rapprochement entre l’école et l’entreprise pour améliorer la mise en adéquation de l’enseignement prodigué dans les filières qualifiantes avec les réalités des entreprises en matière de connaissances, de compétences professionnelles et – je serais tenté de dire « surtout  »  – d’attitudes et de comportements sur le lieu de travail ».8

Cette même organisation est dirigée par Olivier Remels qui pilote le groupe de travail sur l’enseignement qualifiant dans le Pacte. La boucle est bouclée. L’enseignement qualifiant sera revalorisé par un rapprochement école-entreprises : stages d’immersion dans l’entreprise pour les professeurs et les élèves, généralisation de l’alternance, accent mis sur les compétences entrepreneuriales, les savoirs-être indispensables pour formater le travailleur de demain,…

Ajoutons qu’Étienne Denoël est administrateur indépendant de cette « Fondation pour l’Enseignement » qui a les faveurs tant des ministres que de l’IFC et des différents Pouvoirs organisateurs.

Pour être complet, ajoutons que McKinsey et le fonds Baillet Latour font également partie des généreux donateurs de Teach for Belgium où Étienne Denoël occupe le poste de Président du Conseil d’administration.

Les dés sont pipés

Ce Pacte pour un enseignement d’Excellence a effectivement permis, lors de la première phase, de coucher noir sur blanc de nombreux constats tels que la problématique liée à l’Approche par Compétences, la hiérarchisation de notre enseignement en filières de relégation, les profondes inégalités scolaires et la situation de quasi marché scolaire.

Malheureusement, les objectifs dégagés dans la phase 3 et, plus particulièrement, dans l’avis n°2, semblent orienter le Pacte vers une vision utilitariste et économique de l’école envisagée sous l’angle de l’efficacité : l’école doit répondre aux attentes des employeurs de manière efficiente.

En offrant son expertise, McKinsey a rendu la FWB complètement dépendante. Il lui est donc à présent aisé d’orienter le Pacte pour défendre les intérêts privés des entreprises, partenaires du bureau de consultance et de mettre un pied dans l’enseignement francophone, un secteur qui ne manque de potentiel, notamment sur le plan du développement du numérique.

La marchandisation de l’école se poursuit inexorablement !

1 Nico Hirtt, Le pacte d’excellence et ses contradictions, http://www.skolo.org/spip.php?article1817

2 Laurence Van Ruymbeke, Enseignement : l’étrange omniprésence des consultants de McKinsey, Le Vif/L’Express, 6/10/2016.

3 Ibidem.

4 Ibidem.

5 McKinsey, les clés du succès des systèmes scolaires les plus performants, 2007 et Clés de l’amélioration des systèmes scolaires, 2010.

6 Carte blanche de CGé, Enseignement : ne laissons pas le Pacte aux mains de McKinsey !, Le Vif, 11/07/2016.

7 Laurence Van Ruymbeke, Enseignement : l’étrange omniprésence des consultants de McKinsey, Le Vif/L’Express, 6/10/2016.

8 Déclaration d’Olivier Remels http://www.fondation-enseignement.be/node/170