Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo…

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A l’annonce de l’attentat de mercredi dernier au siège de Charlie Hebdo, deux premières pensées, immédiates. Un : j’ai perdu quelques-uns de mes dessinateurs de presse français préférés – je lis actuellement “Le capitalisme en 10 leçons”, de Michel Husson, illustré par Charb -, ainsi qu’un Bernard Maris, alias Oncle Bernard, l’économiste hétérodoxe de Charlie. Deux : c’est un boulevard de plus qui s’ouvre devant l’extrême-droite.

Convaincu d’avoir à traiter cet événement dans mes classes, j’ai jeté sur le papier ces quelques réflexions. Elles ne sont ni exhaustives ni définitives. Il nous faudra suivre la tournure des événements.

J’ai été Charlie et je ne l’étais plus

Je conserve précieusement une collection de Charlie Hebdo, de 1997 à 2001. Je m’en étais détaché par désaccord avec la ligne éditoriale de l’imbuvable Philippe Val. La scission de la rédaction, le départ de Siné, les décès de Gébé et de Cavanna, que j’appréciais beaucoup, m’avaient définitivement détourné de cet hebdo, dont je ne suivais plus l’évolution. Il n’en reste pas moins que je lui dois une part non négligeable de ma formation.1

L’heure est à l’émotion. Le cirque médiatique s’emballe

Quelle contradiction de voir la presse dominante, marchande, consensuelle molle, pleine de révérence envers les pouvoirs économiques et politiques, se reconnaître dans la rédaction d’un journal qui avait bâti sa réputation sur l’irrévérence ! Un exemple parmi d’autres : un Philippot, qui n’a de cesse de gommer progressivement de la grille de la RTBF toute émission au contenu sociopolitique critique, au profit de toujours plus de bling bling,… qui vient donner des leçons de liberté d’expression, ça me laisse songeur. Belle hypocrisie aussi du monde politique : en temps normal, il ne soutient absolument pas la presse indépendante. En France, l’Etat subventionne beaucoup mieux la presse marchande que la presse libre 2.

L’heure est à l’émotion. Attention à l’hypocrite unanimité « républicaine »

Attention aux interprétations hâtives. Je ne me ferai pas le porteur d’une théorie du complot, la piste du djihadisme est vraisemblable, mais attendons de connaître l’enchaînement des faits avant de conclure.

Refusons en tout cas de nous laisser manipuler par l’union sacrée, Hollande et Sarko main dans la main, qui se gargarise des mots de la démocratie formelle : liberté, liberté d’expression, démocratie, valeurs républicaines, tolérance, respect, vivre ensemble, paix… Chez nous, Charles Michel fait très fort aussi, dans ce rôle de composition. Nulle trace d’autocritique ou de remise en cause. J’ai pourtant la conviction que la responsabilité des démocraties de marché, dont l’Aped ne cesse de répéter qu’elles ne sont pas réellement démocratiques, est énorme. Peut-on raisonnablement croire que les bombes occidentales, le soutien à la colonisation sioniste, l’absence de soutien aux mouvements laïcs dans le monde arabo-musulman, les inégalités socioéconomiques, la ségrégation, le racisme ou la xénophobie qui frappent ses ressortissants depuis des décennies, n’ont rien à voir avec un certain repli identitaire et l’exacerbation de la violence ? Nos pays sont-ils crédibles quand ils se parent des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ?

Surtout ne pas se laisser entraîner dans le délire du “choc des civilisations” et un grignotage des libertés publiques

Je vous livre la première réaction du Monde diplomatique, sur son site, que je viens de découvrir. Brève et percutante : “Le meurtre collectif perpétré mercredi 7 janvier 2015 au siège de Charlie Hebdo avait pour objectif de tuer des journalistes et des dessinateurs en raison de leurs opinions. Il endeuille les défenseurs de la liberté d’expression et saisit d’effroi l’ensemble de la société française. L’équipe du Monde diplomatique présente aux familles des victimes ainsi qu’à leurs amis ses condoléances, et les assure de sa solidarité.

Le massacre qui vient d’être commis contribue à une stratégie de la tension et de la peur dont les éléments sont, hélas, connus : fanatismes pseudo religieux, appels à un « choc des civilisations », grignotage des libertés publiques au prétexte, illusoire, de garantir la sécurité de tous et de remporter la « guerre contre le terrorisme ».

Une bataille cruciale est engagée. Elle a pour enjeu la définition même des lignes de fractures françaises. Des incendiaires voudraient enraciner en Europe un clivage opposant entre elles des fractions de la population définies en fonction de leur origine, de leur culture, de leur religion. Nous ferons tout au contraire pour qu’un même côté de la barricade rassemble tous les partisans d’une société émancipée, solidaire et joyeuse, pour laquelle se battaient aussi les journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo. »

Le Diplo le souligne : une bataille cruciale est engagée. Surtout ne pas se laisser entraîner dans le délire du “choc des civilisations” et un grignotage des libertés publiques. Ce projet de société est celui de l’extrême-droite. Marine Le Pen l’a immédiatement très bien compris. Le jour même, elle s’est mise à surfer sur le discours de la liberté d’expression. Sauf que la liberté qu’elle revendique pue : pour elle, c’est de la liberté d’exprimer la xénophobie qu’il est question, surtout en direction du monde arabo-musulman. Une expression qui serait, selon ces gens-là, brimée (souvenons-nous, en Belgique, des affiches électorales du tristement célèbre Trullemans, bâillonné).

Une actualité qui questionne nos systèmes éducatifs

Enfin, si des jeunes gens qui ont fait toute leur scolarité en France sont aussi facilement manipulés par des extrémistes aux desseins meurtriers, il est plus que temps de s’interroger sur la capacité de nos systèmes éducatifs à exercer la citoyenneté critique ! Et sur la capacité de nos « sociétés démocratiques » à faire de tous leurs citoyens des humains libres, égaux et fraternels. Plus que jamais, nous devrons nous battre afin que tous les jeunes accèdent aux savoirs qui donnent force pour comprendre le monde et pour participer à sa transformation.

Dès aujourd’hui, nous allons devoir dénouer des discours simplistes et généralisateurs et continuer inlassablement de promouvoir des dépassements progressistes. Haut les coeurs !

10 janvier 2015

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1 COMMENT

  1. Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo…
    Le dernier dessin de Charb’ , donné la veille du crime et paru post mortem dans Options ( revue de l’UGICT – CGT des ingénieurs , cadres et techniciens ) représentait un passeur au téléphone avec un couple attendant l’air angoissé en arrière-plan . ( après tout ils étaient peut-être bien tous musulmans )
    – Allo , l’UE ? ici le syndicat des passeurs ! dites , vous pourriez ajouter une rangée de barbelés , ça fait augmenter les tarifs !

    Curieusement , ce dessin paru dans Options n’a pas été diffusé par nos « Tous Charlie » : je travaille dans un collège où a été organisésée une expo « Charlie » ; ce dessin posthume y a été censuré , tout en se gaussant des régimes répressifs et des Musulmans qui ne supportent pas la caricature .
    A croire que ce qui intéressait chez Charb’ , ce n’était pas son attaque contre la Religion comme instrument de pouvoir , mais le fait que cette attaque représente un imam .

    Mais quand Charb’ dénonce la politique raciste de l’UE , on se voile la face .

    Le jour même de Charlie , on découvre un charnier avec les corps des 46 étudiants massacrés par le pouvoir en collusion avec la mafia locale au Mexique : rien !
    Tentative de coup d’Etat appuyé par les USA il y a 3 jours au Venezuela : rien !
    Coup d’Etat plaçant les néo fascistes au pouvoir en Ukraine : rien .
    Au Chili , les Mapuche sont arrêtés et torturés , les femmes violées sous la présidence Bachelet : rien .
    Le gouvernement espagnol punit de 600 000€ d’amende et de prison ceux qui contestent le pouvoir dans la rue ( pourtant le seul lieu qui reste surtout quand on est jeté à la rue par les banques ) , il interdit par la loi tout dessin caricatural visant le pouvoir .: rien

    Rien = censure de l’information par le pouvoir et attaques contre ceux qui cherchent à savoir ou pire à informer . Qui est Charlie , au fond ?

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