Une si belle petite démocratie…

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« La Belgique est peut-être un pays petit par la taille mais il est grand par la vigueur de sa démocratie ». Tel est le crédo qu’entonnent quotidiennement ministres, députés, chefs de partis, politicologues de tout acabit, experts de tout poil et journalistes de tous médias. Un simple petit coup d’œil à l’actualité de la semaine dernière alimente pourtant quelques doutes sur l’état de santé réel de ladite démocratie. Le pire étant que cette semaine n’avait vraiment rien d’extraordinaire et que l’actualité politique est toujours en « stand by » estival, suspendue à la naissance redoutée d’une kamikaze suédoise…

Rappelons pour les distraits que la démocratie est sensée être « le pouvoir exercé par le peuple » ou, au moins, dans le cadre d’une démocratie parlementaire, par des représentants élus qui respectent la volonté de ce peuple. Gardons donc cette fière définition en tête en survolant quelques petits faits qui ont marqué cette semaine de belle arrière-saison.

« Chef, y a un trou ! »

Commençons par le grand classique : « Les partis qui annoncent quelque chose en période électorale et font le contraire quand ils gouvernent ».

L’exemple le plus croustillant nous vient du secteur de l’enseignement. Ah, l’enseignement ! L’avenir de nos chères petites têtes blondes, la clé de la croissance de nos entreprises, le sésame du redressement économique de notre région,…

L’enseignement était donc au cœur de tous les programmes électoraux en mai dernier. Chacun en faisait la grande priorité pour la législature et promettait qu’au grand jamais la « nécessaire rigueur budgétaire » ne sèmerait la zizanie dans ce secteur. Et chacun y allait de ses mesures-phares, de la maternelle à l’université en passant par le qualifiant, la palme de l’originalité allant sans conteste au camarade Magnette qui promettait un repas chaud gratuit le midi pour tous les élèves dans les écoles maternelles et primaires.

Et aujourd’hui que se passe-t-il ? Ben, le discours a un peu changé. C’est qu’un trou énorme a été découvert dans le budget de la Communauté française (alias Fédération Wallonie-Bruxelles pour les intimes). Un trou totalement inattendu bien sûr, comme tous les trous budgétaires. Car, bien que leur mode de reproduction soit encore très peu connu, il semblerait que la saison des amours des trous budgétaires se situe pendant les périodes électorales, bien à l’abri des regards. Ce qui explique que les nouveaux trous budgétaires apparaissent soudainement à la lumière du jour quelques semaines plus tard lors des négociations pour la formation des nouveaux gouvernements. Et leur arrivée est tellement soudaine que même des partis qui ont gouverné ensemble pendant cinq ans et qui rempilent avec allégresse sont complètement surpris par leur apparition. Etonnant, n’est-ce-pas ?

Toujours est-il qu’un nouveau trou budgétaire vient de naître en Communauté française et qu’il gonfle à vue d’œil. Estimé à 130 millions d’euros il y a encore deux semaines, il vient de grossir de près de 100 millions à l’occasion des fêtes de la Communauté le 27 septembre. Et, bien sûr aussi, ce trou remet en question toutes les promesses antérieures dans les domaines de la culture et de l’enseignement. Finis donc les repas gratuits, les engagements de personnel enseignant, l’extension de la remédiation,… Au programme figurent maintenant de nouvelles restrictions à l’accès à la prépension pour les profs (les fameuses DPPR), le report des investissements pour les bâtiments scolaires et même un retard (ouvertement assumé par l’administration) des versements pour les frais de fonctionnement des écoles (qui servent à payer non seulement le mazout et l’entretien des bâtiments mais aussi les salaires du personnel ouvrier !),… Voici donc une première application créative du principe démocratique : vous votez pour des repas gratuits et vous vous retrouvez devant une cuisine fermée faute de personnel !

F-35 en piqué sur le budget

Vous direz que les promesses (surtout électorales) n’engagent jamais que ceux qui veulent y croire. Ce n’est pas faux. C’est pourquoi on peut directement passer à l‘échelon supérieur, qui mérite tout autant le détour : « Les mesures qui n’étaient annoncées nulle part et qui s’imposent brusquement à tout le monde ».

Pendant la campagne électorale, personne n’avait parlé de la Défense nationale. Il faut bien dire que le sujet n’est pas très sexy. L’armée belge continue à faire ses entraînements et ses petites manœuvres dans l’indifférence générale (et dans les champs, ce qui provoque parfois quelques problèmes avec les paysans locaux). Les seules actions médiatisées de notre armée-encore-nationale, c’est l’envoi régulier d’équipes et de matériel de première urgence en cas de catastrophe naturelle ou humanitaire. Des actions positives et utiles mais pas vraiment suffisantes pour justifier le regonflement d’un budget quand même mis à la diète ces dernières années.

On pouvait donc s’attendre à ce que, vu le contexte, cette cure d’austérité continue à la Grande Muette. Et non ! Il est soudainement apparu que l’armée belge avait un besoin impérieux de renouveler son parc d’avions de chasse. Et, toutes affaires cessantes, d’acheter 40 nouveaux F-35 américains en remplacement des F-16 actuels. Le hic, avec ces petits joujoux, c’est que ce n’est pas avec les pièces de 1 et 2 centimes en voie de retrait de circulation qu’on peut les payer. C’est pas moins de 4 milliards d’euros qu’il faudra allonger. Oui, vous avez bien lu : 4 milliards d’euros. Pour donner une idée de ce que représente réellement cette somme, c’est à elle seule à peu près le quart de l’ensemble des économies que veut réaliser la nouvelle coalition fédérale de droite.

Voilà donc un achat « absolument indispensable » dont personne ne parlait jusqu’il y a (très) peu, qui tombe du ciel au dernier moment et qui va plomber lourdement un budget déjà mis au régime « très basses calories » par Michel, De Wever et leurs copains. C’est que l’armée belge, ce n’est pas que le défilé du 21 juillet, c’est aussi – et même surtout – une affaire très secrète, faite d’engagements internationaux très confidentiels et d’une appartenance très contraignante à l’OTAN. Et pour les citoyens et les élus de la Nation, c’est « Touche pas à ça, p’tit con ».

Voici donc une deuxième application créative du principe démocratique : vous votez pour des repas gratuits à l’école et vous vous retrouvez avec un avion de chasse dans l’assiette !

Les députés discutent, les avions s’envolent

Vous croyez qu’on exagère ? Attendez la suite. Car voici le dernier volet de notre scanner de la démocratie parlementaire belge : « Les questions trop importantes pour que la décision soit laissée aux parlementaires ».

Cette semaine, la Chambre a débattu de la possibilité pour la Belgique de participer à la coalition montée par les Etats-Unis contre l’Etat Islamique. Débat dont le résultat était couru d’avance, vu la belle unanimité régnant sur le sujet. Mais, en démocratie, il serait quand même logique d’attendre que le vote final soit acté avant qu’une décision aussi significative – la participation à une expédition militaire à l’extérieur de nos frontières ! – soit mise en œuvre.

Et bien, pas du tout. Les avions belges ont décollé pendant que la Chambre entamait le débat et bien avant que le vote ait lieu ! On suppose donc que la défense des intérêts supérieurs de la Nation pouvait se passer de la bénédiction des élus de la même Nation…

Notez que ce genre de « petits accomodements avec les horaires » n’est pas une pratique complètement nouvelle. Elle est même tristement banale du côté de l’Office des Etrangers qui a pris la sinistre habitude d’expulser des candidats réfugiés la veille (ou le jour même !) de l’examen au tribunal de leur recours contre la mesure d’expulsion qui les vise. Mais ni cette pratique récurrente ni l’envoi des avions au Moyen-Orient ne semble provoquer de réactions parmi les godillots disciplinés qui peuplent les travées du parlement et les couloirs des ministères.

Ce qui nous amène donc à une troisième application créative du principe démocratique : vous votez pour des trains qui partent et arrivent à l’heure et vous apercevez au dessus de vos têtes des avions qui sont partis à l’avance.

Ce qui montre aussi à quel point la grande démocratie dans ce petit pays peut se résumer tout platement par la formule « Cause toujours, tu m ‘intéresses » !