Droit de regard sur Prof

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Dans son dernier numéro (21), le magazine « Prof » annonce la couleur : « Droit de regard » est le titre d’une nouvelle rubrique dans laquelle la parole sera donnée à « un représentant d’un autre secteur » que l’enseignement. Hum… Parions que ces représentants d’un autre secteur se recruteront principalement dans celui de l’entreprise. En démocrate pointilleux, je me pose immédiatement la question suivante : ce droit de regard est-il réciproque ? Les enseignants, eux, sont-ils invités dans les médias patronaux pour donner leur avis sur l’influence des affaires dans leur métier, éventuellement pour la dénoncer ? Bien sûr, en cherchant, on trouvera bien une exception, mais en général ?

Le partenariat écoles-entreprises est dans l’air du temps. Le n° 101 du magazine Symbiose en faisait son dossier au premier trimestre de cette année, en mettant l’accent sur l’éducation à l’environnement. Dans Prof (pp. 28 & 29), c’est Pieter Timmermans, administrateur délégué de la FEB(1), qui ouvre le bal. Dans son livre Credo pour gagner (que je n’ai pas lu), il consacre un chapitre à l’enseignement. Dès l’entame de l’interview, il attaque fort ; les attentes du secteur privé productif sont claires : l’enseignement doit « transmettre des savoir-faire plutôt que des savoirs. Lire, écrire, compter. » Ce viatique minimal suffit apparemment pour affronter la vie (i.e. le marché du travail), surtout si l’on y intègre un apprentissage fonctionnaliste des sacro-saintes technologies de la communication et de l’information (TIC)(2). Mais l’école doit aussi apprendre certaines attitudes humaines (sic) tout aussi importantes : « la ponctualité, le respect des collègues, le respect des consignes, le travail en équipe,… », soit des capacités requises par le néo-management, essentielles à la compétitivité et au déploiement de la rationalité instrumentale. Nulle trace de conscience citoyenne, de réflexions sur la société, d’épanouissement personnel, de culture générale, d’art ou de tout autre valeur qui ne serait pas productiviste… Qui s’en étonnera ?

De plus, en souhaitant un enseignement universitaire (réservé à qui ?) instrumentalisé dans le but de mettre l’accent sur l’innovation et les « gains de marché à l’exportation », la FEB prône préalablement une école bicéphale qui formera d’un côté les décideurs de demain qui assureront les innovations-mères de ces gains de marché à l’exportation, tandis que l’autre face de ce Janus de l’instruction se contentera de former les petites mains – techniciens, employés du tertiaire et autres – de ce système rêvé. Vive l’école duale ! Pour assurer le bon fonctionnement de cette merveilleuse mécanique, garante de nouvelles parts de marché (et donc de bénéfices), il faut rapprocher l’école de l’entreprise – vous remarquerez que c’est donc bien l’école qui fait le chemin, et pas l’inverse. Donc, M. Timmermans, bien loin d’un tronc commun conséquent, en appelle plutôt à « revaloriser le qualifiant », les entreprises réclamant « à cor et à cris de bons techniciens ». Le volume global d’emplois disponibles n’est nullement évoqué dans cette assertion, qui laisse penser que le jeune en possession d’un diplôme technique n’a qu’à sortir de chez lui pour décrocher fissa un CDI ! M. Timmermans fantasmerait-il sur les Trente Glorieuses ?

M. Timmermans dévoile un peu plus ses cartes en demandant l’instauration d’un partenariat entre écoles et entreprises, s’appuyant sur l’exemple d’une immersion chez Audi qui a donné « un bilan très positif »… positif pour qui ? Le patronat peut d’ores et déjà compter sur des structures publiques comme le cadre créé par le gouvernement fédéral pour les formations en alternance ou encore les bassins scolaires, appelés à jouer également un rôle. M. Timmermans ne se cache même plus de viser une « mainmise du monde économique sur le monde enseignant » puisque ce qui compte – la fin justifiant les moyens – est de « remotiver les élèves pour l’emploi »… emploi en voie de raréfaction, comme on l’a vu. En historien, il nous apprend, ou nous rappelle, que le système est né en Allemagne dans les années 1930 (!) Est-ce vraiment une référence ?

Le secteur privé tend la main… vers l’École, mais pas vers les caisses des pouvoirs publics, se défend l’administrateur délégué, puisque les fonds sectoriels des entreprises pourraient servir à la formation et à la sensibilisation, à condition d’être utilisés à meilleur escient. Faut-il se réjouir de voir affluer l’argent privé dans l’enseignement ? Nous sommes heureux d’apprendre également que « la crise diminue », une expression qui ne veut strictement rien dire mais cherche à rassurer à bon compte. C’est comme la croissance : pas un jour dans les médias à la botte sans qu’un commentateur quelconque nous assure qu’elle « revient ». M. Timmermans nous administre une dose supplémentaire de tranquillisants en parlant des baby-boomers qui « vont prendre leur pension et laisser de la place sur le marché de d’emploi ». Encore un enfumage pour nous faire croire que, grâce à ce phénomène, le chômage va mécaniquement baisser. Croit-il vraiment à ce qu’il raconte ?

Non seulement les élèves sont invités à s’immerger dans l’entreprise, mais M. Timmermans, dans sa stratégie bien réfléchie, n’oublie pas non plus les enseignants. Ils pourraient être détachés pendant quelques semaines pour découvrir l’entreprise. Où puis-je m’inscrire ?

La marchandisation de l’enseignement poursuit sa route, malgré les alertes répétées de l’APED depuis bientôt vingt ans. Ses promoteurs présupposent que l’économie est obligatoirement l’élément moteur de la société. Or cet économisme nous mène au chaos. Les activités économiques n’ont rien de plus fondamentalement important que nos relations à nos semblables (le social) ou à la nature (l’écologie). « Nous ne sommes même plus capables d’imaginer autre chose que le travail, la valeur, l’argent, la production et l’échange des marchandises pour vivre ensemble ou pour nous séparer, pour régler nos disputes comme pour nous associer »(3). L’état du monde appelle une nouvelle radicalité. Apprenons seulement à la placer au bon endroit.

Bernard Legros

NOTES

1. Pour rappel, la Fédération des entreprises de Belgique, omniprésente dans nos médias, n’est rien d’autre qu’un lobby, un groupe de pression privé exempt de tout contrôle démocratique, chargé de défendre les intérêts de ses membres et pas l’intérêt collectif.
2. Voir mon article qui y est consacré : http://www.skolo.org/spip.php?article1556.
3. Quelques ennemis du meilleur des mondes, Sortir de l’économie, éd. Le pas de côté, 2013, p. 16.