Un « E.T. de bureau » écrit à Frank Andriat

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Ce texte est la version intégrale du texte paru dans Le Vif/L’Express du 23 au 29 août en page 38, en réaction à la sortie de l’ouvrage de F. Andriat intitulé « Les profs au feu et l’école au milieu » (La Renaissance du Livre).

Cher Frank Andriat,

Que de chemin (malheureusement) parcouru depuis « Vocation prof » qui m’avait immédiatement donné l’envie de mieux vous connaître. Cet ouvrage, une pépite pour celui qui est responsable de l’agrégation dans sa faculté, constitue un très salutaire contrepoint aux « ouvrages savants » qui appuient aussi la formation des maîtres. Si tout ne peut se mettre en équation ou se prévoir en 300 heures de formation, ce qui est bien peu pour un métier aussi exigeant, cette formation ne peut faire l’économie des recherches et des publications qui s’en font l’écho. Pas plus sans doute qu’une formation de professeur de français ne peut faire l’économie des travaux savants des philologues dont il faudra pourtant rapidement s’affranchir en classe, comme vous le soulignez fort bien.

Il ne s’agit pas pour moi de plaider pour une approche technocratique de l’enseignement où le maître serait un simple exécutant, mais de regretter qu’à l’humanisme lumineux de votre précédent ouvrage vous ayez substitué la rage, l’insulte et les noms d’oiseaux dans votre nouvel opus. « Pourquoi tant de haine ?», serais-je tenté de dire, malgré le côté cliché de l’expression… et aussi peu d’arguments ? Certes, votre métier est de plus en plus difficile et les conditions de son exercice sont devenues particulièrement pénibles. Certes aussi pouvez-vous avoir l’impression d’être dépossédé de votre expertise. Mais, même vos jeunes collègues ne trouvent plus grâce à vos yeux. Ils apparaissent comme de quasi illettrés sous votre plume. Alors, que dire des chercheurs en éducation ! Si vous leur reprochez, et pas qu’une fois, d’être les fossoyeurs de votre profession ou au moins leurs complices, vous ne leur accordez même pas le bénéfice d’un mauvais procès. Ils sont disqualifiés par avance car ils ne savent pas, par définition, la vôtre, ce qu’est l’Ecole qui n’existe d’ailleurs pas… mais chaque école.

Notre métier de chercheur en éducation[1] — mais nous sommes aussi, et avant tout, des enseignants (universitaires)[2] — ce n’est pas de dire à nos collègues de l’enseignement obligatoire ce qu’ils doivent faire au jour le jour, pas plus que le ministre ne doit ni ne peut le faire, mais l’école est un bien commun, destiné à former les adultes de demain et financé par tous. A ce titre, elle n’appartient donc pas aux seuls enseignants bricoleurs, même de génie.

Je vous fais donc, à mon tour, un mauvais procès : je suis certain que bien peu d’enseignants, dont vous même, ont vécu ne serait-ce qu’une seule journée au sein d’un service d’enseignement et de recherche en sciences de l’éducation. Contrairement à votre ouvrage qui n’offre que peu de perspective en dehors d’un « laissez-nous faire tranquille et ne vous occupez pas de l’école », je profite, cher Frank Andriat, de cet espace pour corriger cette lacune culturelle et je vous invite très sérieusement à passer une journée, ou plus, dans notre « tour d’ivoire » (sans air conditionné, ce qui n’est pas sans inconvénient au moment où j’écris ces lignes !). Vous pourrez ainsi continuer à détester ce que nous faisons – plus que ce que nous sommes (je l’espère) – en substituant, cette fois, les arguments aux noms d’oiseaux qui peuvent aussi blesser des extraterrestres, sans pour autant changer la courses des planètes.

Marc Demeuse
Professeur en Sciences de l’Education
Université de Mons

[1] Deux textes permettent, je pense, de mieux comprendre ce que nous faisons, entre autres choses. Vous y trouverez quelques arguments pour mieux nous détester :
Aubert-Lotarski, A., Demeuse, M., Derobertmasure, A., Friant, N. (2007). Conseiller le politique: des évaluations commanditées à la prospective en éducation, Les Dossiers des Sciences de l’Education, 18, 121-130.
http://hal.inria.fr/docs/00/85/01/49/PDF/Conseiller_le_politique_Aubert_Demeuse_vf.pdf
Demeuse, M., Soetewey,S. (2013). Recherche en éducation et évolution du système éducatif belge francophone, in J.F. Marcel et H. Savy. Evaluons, évoluons. L’enseignement agricole en action. Dijon : Educagri éditions.
http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/83/75/58/PDF/Recherche_en_A_ducation_et_A_volution_du_systA_me_A_ducatifs_belge_francophone.pdf

[2] Pour vous convaincre, peut-être, que les extraterrestres vivent sur la même planète que vous (mais si je comprends bien, c’est précisément ce que vous regrettez), vous lirez peut-être le petit texte suivant. Il présente quelques tentatives pédagogiques dans mon contexte universitaire: Demeuse, M., Derobertmasure, A. (2012). Et si Eurydice visitait Poudlard… ou comment un petit détour par le féérique permet de mieux comprendre le réel, Caractères, 43, pp. 36-47. http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/77/12/45/PDF/Et_si_Eurydice_visitait_Poudlard_2.pdf

3 COMMENTS

  1. Un « E.T. de bureau » écrit à Frank Andriat
    C’est vrai, Monsieur DEMEUSE, que certains de mes jeunes collègues ne savent même plus écrire sans fautes… Vous faites certainement du bon travail quant à la pédagogie, c’est à dire la manière de faire passer un savoir. Le problème c’est que ce savoir a été abandonné : il est remplacé par des compétences qui elles-mêmes ne sont pas toujours très bien comprises chez mes jeunes (et moins jeunes) collègues…

  2. Un « E.T. de bureau » écrit à Frank Andriat
    J’ ai trouvé le commentaire de Mr Demeuse très interessant et juste!

    Mais je veux exprimer une des choses qui me fait mal , dans mon parcours d’ enseignante…
    Combien de recherches, études , recherches- action , commanditées par les ministres de l’ enseignement successifs ont été réalisées mais ne servant à rien , vu les changements constants de politique????
    Combien d’ argent dépensé et mis à la poubelle vu les changements de législature?

    Mais combien aussi de recherches , dont certaines venant du Canada , ont mis en lumière des hypothèses que je posais, de manière intuitive , dans mon travail d’ institutrice fondamentale , face aux élèves?
    J’ ai un ami travaillant à la recherche à l’ univ et par lui, j’ ai pu avoir accès à des études de recherche et conclusions qui m’ ont aidés pour pouvoir mieux appréhender les problèmes que je vivais dans ma classe.
    Mieux me situer, aussi.
    Prendre conscience du possible mais aussi des limites du travail enseignant dans une institution tellement bancale.

    Les professeurs d’ université ne sont pas responsables des changements politiques continuels.
    Les inspecteurs et conseillers pédagogiques ne sont pas responsables des changements politiques continuels.
    Les responsables de réseaux, les honnêtes, ne sont pas responsables des changements politiques continuels.
    Les directeurs et PO ne sont pas responsables des changements politiques continuels.
    Les enseignants ne sont pas responsables des changements politiques continuels.
    Et les enfants, les élèves, le sont-ils?

    A la moindre grève enseignante, on crie au scandale et on accuse les enseignants de prendre les enfants et élèves en otage.

    Le décret mission , il me semble, a valeur de loi , encore aujourd’ hui.
    Quelqu’ un peut-il m’ éclairer sur ce point précis?
    Il est issu des agoras post indignations – manifestations enseignantes des années 90.
    Il a été ratifié par le politique, le monde enseignant et la société civile.
    Par le conseil de l’ Education et de la Formation.Construire la personne en développa

    A-t-on aussi mis celui-çi à la poubelle?
    A-t-on évalué le plan 2000-2005 pour une école de la réussite?

    Peut-on l’ ignorer sans se trouver en porte à faux avec le législatif?
    Je ne suis malheureusement pas compétente pour répondre à cette question!
    Si non, comment peut-on encore être à côté de la mission qui nous a été définie, sans être hors-loi????

    Je le rappelle, en résumé:

    – Construire la personne
    -Construire les avoirs
    -Construire le citoyen

    Dans l’ enseignement catholique dans lequel je travaille, c’ est en tout cas ce référent pédagogique qui nous a été donné, et auquel nous avons été formés dans les formations continuées et concertations pédagogiques.
    Je ne parle bien sûr pas du référent éducatif, propre à l’ enseignement catholique…

    Alors, attend-on des enfants et élèves qu’ ils s’ indignent, se révoltent, deviennent des hors-loi pour donner à l’ enseignement la qualité qu’ il mérite?
    Ils le font déjà, à leur manière…Canaille ou hard , dès le plus jeune âge.

    Je ne connais pas d’ autre lieu que l’ ecole , dans la société telle qu’ elle est organisée, voyant passer en son sein tous les enfants, cad futurs adultes, au minimum 16 ans à raison de 8 heures de présence journalière en ses murs.

    Parce qu’ il faut bien gagner sa croûte,
    parce qu’ il faut tenir le coup et ne pas faire tache
    parce que certains ont un plan de carrière et qu’ il est difficile de le mettre en péril, car on aime le pouvoir, son salaire ou que l’ on se doit de subvenir aux besoins de la famille
    parce que l’ on ne peut cracher dans la soupe de partenaires politques qui financent certains projets,
    parce que il faut être courageux pour garder son idéal à l’ épreuve de la réalité institutionnelle ou trouver satisfaction dans la
    résignation en faisant juste son travail minimum légal et trouver joie et estime, satisfaction de soi en dehors du métier
    parce que l’ enseignant n’ est pas, par sa formation, pas , celui qui est novateur, prompt au changement ( heureusement car, il y laisserait des plumes…)
    Parce que les syndicats sont des défenseurs des travailleurs et non de la qualité de l’ enseignement

    On va donc tous encore continuer à se dire que malgré tout, on fait de notre mieux pour les enfants et élèves , étudiants, dans la structure, telle qu’ elle nous est imposée?
    Et l’ assistance à l’ enfant et le mineur en danger, cela n’ existe que sur papier aussi?

    Pour ma part, mes enfants sont maintenant adultes et bien outillés pour leur présent et avenir.
    Divorcée mais en bonne entente avec le papa qui a bien assumé sa 1/2 de part sur tous les plans, j’ ai été habituée à vivre avec un seul revenu ( 2000eur avec une ancienneté de 30 ans environ).
    Les enfants étant autonomes, je peux réduire mon temps de travail et prendre du recul par rapport au stress permanent et des conditions scolaires de plus en plus difficiles.
    Ce temps me permet de respirer et envisager mon travail avec philosophie.
    D’ aussi prendre le temps d’ une bonne qualité de vie sur le plan santé, rythme de vie et ressourcement.
    De rester créative et de me co-former dans des associations diverses.
    De garder mon idéal et de jardiner mon petit lopin de vie personnel et au service d’ autrui dans un cadre moins sclérosé que l’ institution scolaire.

    Quand j’ ai commencé ma carrière, notre pouvoir organisateur , à notre demande de matériel pédagogique minimum, nous a répondu que si nous vivions en Afrique, nous devrions nous contenter de terre et nos doigts.
    C’ est vrai, nous vivons dans un pays gâté , en regard des milliards d’ humains en misère, en guerre permanente, en famine et en sursis de vie permanent.

    Combien de temps continuerons nous encore à nous plaindre tout en cachant aux parents
    pour que notre école ne perde pas d’ élèves,
    par idéal , sacerdoce, obéissance ou résignation
    pour l’ image de l’ école,
    pour ne pas s’ attirer les ennuis de l’ inspection ou de collègues

    LA MISERE de notre formation initiale, de notre pouvoir d’ action sur les difficultés des enfants, du lieu de travail , de récréation, de réfectoire dîner, sieste, garderie, du matériel didactique, des outils pédagogiques
    LA MISERE d’ un enseignement qui n’ a pas les moyens minimums de ses prétendus objectifs
    LA MISERE de politique à court terme, balayée à chaque changement ministériel et donc, des directives en perpétuelle contradiction
    LA MISERE de notre enseignement qui coûte si cher, mais combien en regard des sommes gaspillées par ces changements politique?
    La MISERE d’ une société qui dépense plus en conséquences négatives inévitables sur la jeunesse et les adultes parce que l’ enseignement faillit à ses missions
    LA MiSERE d’ une société qui ne donne place qu’ aux tricheurs ( sans le sou ou riches ) , aux elèves ayant déjà à domicile tout le terreau nécessaire à une scolarité qui leur permettra de faire des choix quant à leur métier et leur vie adulte, aux enfants dont l’ education familliale donne les règles pour répondre au moule de l’ institution scolaire…
    Et à quelques exceptions qui confirment chaque règle ; ces enfants et étudiants qui ont une telle force de vie, motivation et gnac , malgré un environnement de vie difficile sur le plan social, affectif , psychique , financier ou mental.

    • Un « E.T. de bureau » écrit à Frank Andriat
      Je me relis car commentaire écrit sans prendre le temps de rédaction et ensuite relecture…

      Des erreurs, désolée!!!
      ________________

      –  » Construire la personne en développa  » est bien sûr à enlever
      –  » .Construire les avoirs  » est amusant ou pas du tout mais il s’ agit des Savoirs, bien sûr!
      – » Changements politiqueS et non politique  »
      Et peut-être d’ autres fautes d’ orthographe , veuillez ne pas m’ en tenir rigueur…

      Pauline

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