L’université, usine à chômeurs ?

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« Comment l’unif prépare à l’emploi » : c’est le débat de société de première importance ouvert par Le Soir il y a quelques semaines. « Quels seront les débouchés professionnels qui s’offriront au futur diplômé? » : la question est préoccupante, alors qu’un jeune sur quatre est au chômage en Belgique et un sur trois à Bruxelles. Quant aux jeunes qui travaillent, bien peu sont ceux qui ont accès à un emploi stable et correctement rémunéré, y compris parmi les diplômés universitaires.

Préoccupante est également la manière dont les lobbies patronaux, Itinera Institute en tête, posent le débat, en pointant la responsabilité du manque de débouchés sur les universités-mêmes : « Quelle faculté est la mieux outillée pour aider à décrocher un boulot? Jusqu’où les universités ont-elles intégré la nécessité de « coller » à la vie professionnelle « réelle »? ». Certains recteurs suivent, invoquant que « l’université ne peut être une usine à chômeurs ». L’université aurait donc sa part de responsabilité. En même temps, l’OCDE clame haut et fort que le diplôme protège de la crise, les universitaires ayant malgré tout bien moins de problèmes pour trouver un emploi que les non-diplômés. De fait, cinq ans après leur entrée sur le marché du travail, les diplômés du supérieur ont 3 fois plus de chance d’avoir un emploi que les jeunes ayant seulement un CESS et dix fois plus de chance que les jeunes qui ne l’ont pas obtenu [[Eurostat, 2010]]. Alors l’université, usine à chômeurs ?

Le problème n’en reste pas moins là : les perspectives d’avenir pour les jeunes (diplômés) se dégradent. Le problème dépasse largement le cadre de la Belgique. Réunis à Davos en janvier dernier, les multinationales, les millionnaires et les principaux chefs d’État mondiaux ont d’ailleurs pointé le chômage des jeunes comme un des principaux problèmes menaçant la stabilité du système économique mondial [[« Le chômage des jeunes, le vieillissement de la population et la montée des inégalités attisent une colère populaire qui menace la croissance mondiale » (« Global Risks 2012 », World Economic Forum Davos, janvier 2013).]]. Ainsi, ceux qui sont les responsables de la crise nous annoncent que ce qu’ils ont semé — le chômage et les inégalités — pourrait aboutir à des révoltes. Ce n’est donc pas un hasard s’ils tentent de focaliser toute l’attention sur l’inadaptation supposée des systèmes d’enseignement, secondaire technique et professionnel en tête.

Ainsi, ceux qui sont les responsables de la crise nous annoncent que ce qu’ils ont semé — le chômage et les inégalités — pourrait aboutir à des révoltes. Ce n’est donc pas un hasard s’ils tentent de focaliser toute l’attention sur l’inadaptation supposée des systèmes d’enseignement, secondaire technique et professionnel en tête.

Il ne s’agit pas seulement pour les grands dirigeants et les responsables de la crise de détourner l’attention. Une plus grande adaptation des systèmes d’enseignement aux besoins du patronat est un enjeu économique de premier ordre, comme l’indique la Déclaration de Bologne signée en 1999. L’enjeu ? Rendre l’enseignement supérieur européen plus compétitif sur la scène mondiale. L’enseignement devient alors officiellement un ingrédient devant soutenir les grandes entreprises européennes dans leur course à la concurrence. Un an plus tard, l’Europe se donnait l’objectif de devenir l’économie la plus compétitive du monde d’ici 2010. Un plan quelque peu perturbé depuis par la course au profit insensée d’un petit pourcent de la population et la crise qui en a découlé…

Qu’à cela ne tienne, l’objectif patronal reste : il faut soumettre les universités à leurs besoins. Quels sont-ils concrètement ? Laissons la parole à Jean Hindriks d’Itinera Institute, porte-parole convaincu des intérêts des employeurs : « En quelques décennies, on est passé d’une petite élite qui traversait l’université à près de 40% des jeunes qui passent par l’enseignement supérieur, universités et hautes écoles. L’université continue à fonctionner comme si elle devait former une élite. Le contenu des formations n’a pas été remis en question. On les forme comme s’ils allaient tous devenir de futurs chercheurs ou membres du corps académique. Or la toute grande majorité des étudiants est destinée à aller sur le marché du travail, hors secteur académique. Cela ne signifie pas qu’on doit sacrifier l’excellence mais modifier nos objectifs. » Délicieuse prise de position. En décodé, cela signifie : « On donne aujourd’hui à 40 % des jeunes certains outils pour comprendre et analyser le monde. Or la majorité d’entre eux auront un boulot dans lequel ils ne devront pas trop réfléchir. Ne sacrifions pas la formation de l’élite mais ajustons l’horizon de la majorité des jeunes à celui que les grands actionnaires ont prévu pour eux (et cela tombe bien, cela réduira les coûts de formation pour les entreprises). »

Tous ces discours sur la responsabilité des universités dans le manque de débouchés professionnels des étudiants se passent bien sûr de mentionner que les employeurs ne respectent même pas les seuils légaux qui leur sont fixés : depuis 1998, ils doivent investir 1,9% de la masse salariale dans la formation et 2 % du PIB dans l’innovation. Ces investissements plafonnaient pourtant en 2009 à 1,04 % et 1,3 % respectivement, montants qui’ n’ont très probablement pas augmenté depuis le début de la crise [[BNB]].

Pour les grands de ce monde et leurs idéologues, ce qui est inadmissible, ce n’est pas notre société d’abondance soit devenue incapable d’offrir des perspectives d’avenir à une quantité croissante de jeunes. C’est que les universités n’obligent pas plus tôt les jeunes à aligner leur soif de savoir sur le projet de vie que les grands actionnaires ont pour eux.

Ces grands actionnaires qui ont causé la crise — et soutiennent aujourd’hui des mesures d’austérité désastreuses pour les 99 % — décrètent donc sans aucune gêne qu’il faut mettre le holà aux timides progrès faits ces dernières décennies en matière de démocratisation de l’enseignement. La précarité croissante des jeunes sur le marché du travail vient ici en grand renfort pour assimiler l’intérêt très privé du patronat à réformer l’enseignement à celui des jeunes eux-mêmes : « Tu n’as pas envie de terminer comme tous ces chômeurs, hein ? »

Le vice va jusqu’à souligner l’importance pour les jeunes de bien choisir leur filière d’études et l’obligation des universités de communiquer les chiffres sur l’employabilité de leurs étudiants. Hindriks: « C’est pour moi une obligation sociale de donner cette information. C’est inadmissible de leur demander de faire un choix sur leur avenir sans les éclairer. » Pour les grands de ce monde et leurs idéologues, ce qui est inadmissible, ce n’est pas notre société d’abondance soit devenue incapable d’offrir des perspectives d’avenir à une quantité croissante de jeunes. C’est que les universités n’obligent pas plus tôt les jeunes à aligner leur soif de savoir sur le projet de vie que les grands actionnaires ont pour eux.

Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas une génération perdue, mais une génération dont on vole l’avenir. Alors université, usine à chômeurs ? Et si on retournait le miroir, pour que les multinationales, les millionnaires et les chefs d’Etat se regardent pour une fois bien en face ?

1 COMMENT

  1. L’université, usine à chômeurs ?
    Alors même que l’on nous prédit une société et une économie de la connaissance … n’est il pas paradoxal que l’instruction ne permette pas d’y trouver une place ? A moins qu’il n’y ait erreur de raisonnement ? Mais à quel niveau ?
    Lorsque l’on confonds instruction et intelligence ? Mais alors la formation ne doit pas coller aux besoins actuels mais développer l’esprit critique et la capacité à raisonner …
    Lorsque l’on raisonne à partir des fonctionnement d’aujourd’hui ? Mais alors sur quelle base raisonner pour prendre en compte ce que sera demain ? N’est-ce pas l’objet même de la formation initiale que de donner des perspectives à ceux qui sont formés pour qu’ils puissent évoluer au cours d’une carrière qui sera longue …

    A moins que la pression du court terme et du profit immédiat vienne biaiser les discours ? Alors il serait temps de construire une vision partagée de demain !
    Pour aller plus loin : http://www.dubitare.fr/pages/vision-strategique
    Cordialement

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